Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Roland HUREAUX

MrHureaux

Recherche

Articles RÉCents

Liens

29 janvier 2021 5 29 /01 /janvier /2021 20:08

LA DOCTRINE DU  PECHE ORIGINEL CONTRE  LES   IDEOLOGIES

Paru dans la revue Résurrection

 

Il fut un temps où tout homme, croyant ou non, allant voir un prêtre,  s’attendait  à trouver un  homme de bon conseil jusque dans les matières les plus terre à terre : projet de mariage,  de mise en culture , discorde familiale . C’était  surtout vrai de ces curés du XIXe siècle, si  souvent représentés dans les romans, près   de leurs ouailles et près de la terre. On leur faisait crédit non seulement de l’ inspiration divine , mais aussi   de leur réalisme sans illusions, fondé sur  une  longue expérience de pasteur. 

Il n’est pas sûr que cela soit encore vrai aujourd’hui, qu’allant voir un prêtre, nos contemporains  s’attendent   à trouver  quelqu’un ayant les  pieds  sur terre  et le sens rassis.

 

La faute à Rousseau

 

Au temps dont nous parlons, au moins en France, les choses étaient  claires aussi sur le plan politique  : l’Eglise était à droite et la République à  gauche.  L’une trouvait son origine dans la venue du Christ , vieille de 2000 ans , l’autre dans la Révolution  française , vieille aujourd’hui de plus de 200 ans. Cela donnait à la première plus de recul – et , par-là,  pensait-on,  plus de sagesse.

Par-delà ses raisons historiques ou sociologiques  , cette opposition  politique était justifiée par une donnée de base : l‘Eglise croyait au péché originel  et ne pouvait donc  pas se faire    d’illusions sur  la perfectibilité la nature humaine. Si le baptême effaçait la tache originelle, les conséquences demeuraient ,  parmi lesquelles la propension au mal (concupiscence).  La gauche, qu’elle soit libérale, socialiste ou plus tard communiste,  croyait , elle,  au progrès, non seulement scientifique et technique mais aussi à celui de la nature humaine. A l’origine de cette espérance séculière, Jean-Jacques Rousseau, contre  lequel les prédicateurs de l’Eglise  préconciliaire ne manquaient  pas une occasion de fulminer[1]  . Alors que pour la Bible, l’homme nait mauvais  ( « pécheur ma mère m’a conçu » - Ps 51, 7 )  , pour Rousseau, l’homme nait bon et c’est la société qui l’a corrompu . Il faut donc changer la société pour que  l’homme devienne  meilleur. Changer la société peut se faire de différentes  manières : toujours par l’instruction ( L’Emile !) mais aussi  par la suppression de la propriété privée ( communisme ) , celle de l’Etat ( anarchisme),   celle  des frontières( mondialisme ultralibéral ). Changer l’homme , sinon à la marge   , c’est ce que l’Eglise, elle,  ne croit pas  alors possible . Là où les révolutionnaires   ont cru voir dans ses choix politiques, une hostilité de  principe au peuple, dont ils disaient qu’elle  était l’ « opium » , nous pensons qu’elle voulait plutôt le  préserver de dangereuses  illusions. Le moins qu’on puisse dire est que les régimes totalitaires du XXe siècle , issus de ces illusions , ne lui ont pas donné tort.

Peu importe donc les explications que l’on  peut donner à  la transmission du péché originel, un dogme  devant lequel l’ Eglise a toujours été embarrassée, le fait important    est pour elle que tous les hommes sont marqués dès leur naissance par la propension au mal ; aucun ne peut prétendre dès lors atteindre à la sainteté absolue –  ce qui est vrai des individus l’étant  à fortiori des sociétés.

 

La concurrence des messianismes

 

La perfection n’est  pour elle  possible que dans l’au-delà et c’est vers les  promesses de l’au-delà que porte d’abord  l’espérance chrétienne. La gauche issue de Lumières ne s’est pas , le plus souvent, contentée de nier cette espérance, elle l’a maintenue mais en la ramenant  sur terre. Elle a cru possible d’obtenir une certaine perfection humaine dès ici-bas  et cela par des voies politiques. A sa manière, la gauche postrévolutionnaire était aussi  messianique.

Entre l’Eglise et  la  gauche, ce n’était donc pas  seulement deux philosophies différentes  qui se  trouvaient en concurrence,  mais deux formes  de messianisme.

Il était acquis jadis  que ce pessimisme anthropologique marquerait à tout jamais une distance entre l’Eglise  et la gauche, principale , quoique pas unique,  pourvoyeuse  d’idéologies .

Cela fut  vrai , d’une manière ou d’une autre,  dans tous les pays latins.  Les tentatives de synthèse entre l’espérance chrétienne et l’espérance séculière , comme la théologie de la libération en Amérique latine,  tournèrent court. L’opposition fut encore  plus radicale en milieu orthodoxe, au moins en Russie.

Que dans certains pays , comme la Pologne  et surtout l’Irlande, l’Eglise ait eu   au contraire partie  liée avec la gauche  résultait du contexte local  : l’espérance où elle se rejoignaient n’avait aucun caractère eschatologique :  il  s’agissait seulement de  libérer les peuples du joug russe ou anglais !  

L’Eglise a très tôt appelé l’attention sur  les dangers des idéologies séculières : les encycliques   Mirari vos et   Quant cura, le Syllabus  mettent en garde contre différentes idéologies issues de la Révolution française . La condamnation de Lamenais allait dans le même sens.

Mais c’est  dans les années trente que l ‘Eglise catholique fit preuve de la plus grande détermination,  publiant coup sur coup en 1937 Mit brennender sorge contre le  nazisme et Divini redemptoris contre  le communisme .  Quel sommet de lucidité !

Il est sans doute inutile de dire ici quels immenses ravages ont fait les idéologies totalitaires, à commencer par le communisme, orientées vers la construction d’un « homme nouveau » : au minimum quelques dizaines de  millions de mort.

Quoique sa vision  de l’homme ait été plus  pessimiste ,  de type nietzschéen, le socialisme national (dit nazisme) ambitionna de fonder  , selon un vieux schéma millénariste, un règne de mille ans où  la Terre prospérerait sous la  conduite d’une race supérieure. Il conduisit aux plus grands crimes.  

 

Qu’est-ce que l’idéologie ?

 

La  définition de l’idéologie la plus commode serait : une politique guidée par des idées simples ( trop simples) à visée messianique ( ou à tout le moins « progressiste » ).  Ainsi définie, l’idéologie  comporte d’innombrables conséquences : vision binaire et manichéenne du monde, ceux qui s’opposent au supposé progrès étant voués aux gémonies ;  l’idéologie remet en cause tout ce qui n’est pas elle :  la démocratie, le droit, la morale, la culture,   la nature.  Elle finit   par être antireligieuse . Elle aboutit   toujours à des effets pervers  selon ce que Hayek appelle  la « loi des effets contraires au but poursuivi » . Elle conduit à   une rupture  avec les peuples, très vite lassés de desseins grandioses qui ne prennent pas en  compte leurs préoccupations quotidiennes.

Alors que  la Genèse montre le déploiement  de la création comme une suite de séparations  : la lumière et les ténèbres,  le ciel et la terre, la terre et les eaux, la matière inanimée et la vie , les animaux et les plantes, et  enfin l’homme  et la  femme, l’idéologie procède au contraire  par  fusion : des classes sociales, des nations, des « genres »  et maintenant, dans le courant de l’écologie radicale ,  de l’homme et de nature. Si le récit de la Genèse est celui de l’émergence de la vie, le projet idéologique n’a-t-il pas pour ressort secret l’instinct de mort ?

A côté des grandes  idéologies  systémiques que nous venons d’évoquer  , sont apparues  des idéologies sectorielles   qui régissent les politiques  en matière d’éducation ( abolition de la confrontation enseignant-enseigné, théories marxisantes de Bourdieu ),  de  justice ( culture de l’excuse, justice de classe inversée ),  d’administration  ( effacement des corps, des collectivité locales traditionnelles au bénéfice d’une société atomisée)  , d’écologie (  ou au messianisme se substitue au contraire la crainte d’une  nouvelle Apocalypse climatique ). Elles ont, dans leur domaine propre les mêmes  effets désastreux et conduisent  comme elles à un rejet par les populations concernées : voir les Gilets jaunes.

Montrer les dangers des idéologies  ne  signifie pas qu’il faille récuser toute idée de progrès : le progrès scientifique  et technique est une  réalité irrécusable, celui des méthodes pédagogiques ou de  l’organisation internationale est  plus  douteux.

Si le XIXe siècle et même le premier XXe siècle avaient montré  une belle résistance de l’Eglise aux idéologies,  dont elle fut , en maints pays  ( ainsi l’Italie de Don Camillo et Peppone ! ),  le principal obstacle,  elle n’a pas été pour autant insensible aux influences idéologiques.

 

Les influences idéologiques dans l’Eglise

 

Le Sillon , à l’origine du mouvement démocrate -chrétien français mélangeait allégrement  mysticisme chrétien et mysticisme républicain ; Pie X lui demanda en 1910  de distinguer clairement  religion et politique .

Le mouvement personnaliste représenta une tentative de rapprocher l’Eglise du socialisme sur un terrain commun qui était  la  condamnation de l’individualisme libéral . La revue Esprit s’est aujourd’hui ralliée sans nuances au socialisme libéral-libertaire et à la doxa euro-atlantiste.

Les contre-révolutionnaires du XIXe siècle , comme de Maistre et Bonald avaient opposé à la Révolution française la contre-idéologie  d’une société compacte où l’individu ne serait rien  et le groupe  ( à commencer par la famille) tout ;  elle aboutit  à l’Action française,  elle aussi condamnée en 1927.

Après la guerre,  les   tentatives syncrétique se firent plus  inquiétantes : le mouvement de prêtres-ouvriers se laissa contaminer par le  marxisme. Il y eu vers 1968 des « cathos-maos ».

A partir de 1950, l’emballement  de beaucoup  de catholiques pour la construction européenne,  qui perdure malgré les  difficultés croissantes  de l’entreprise et le rejet des  peuples,  fait douter qu’ils aient pris la mesure du caractère idéologique d’un  projet qui, tel celui de la  tour de Babel, remet en  cause une  réalité anthropologique aussi  fondamentale que  la pluralité des  peuples et des nations , dont le corollaire naturel est la souveraineté des  Etats[2] ?

L’idéologie européenne apparait de plus en plus comme la simple déclinaison régionale de l’idéologie    mondialiste. Certains documents ecclésiastiques récents    semblent  témoigner de  la séduction du mondialisme , projet de gouvernance  universel  qui a aussi , à l’évidence,  un caractère messianique et  par là idéologique.

Aujourd’hui, ce n’est pas seulement à l’intérieur de  l’Eglise que se trouvent les tendances idéologiques,  mais à sa  périphérie ou dans son sillage.   Emmanuel Todd [3] a montré comment le socialisme breton actuel,  héritier  d’un christianisme décoloré, était ce qu’il  appelle un  christianisme « zombie [4]», en ce sens  que la foi chrétienne ayant disparu , les hommes qui en ont été marqués historiquement demeurent hantés par  son héritage laïcisé  à base de bons  sentiments, assortis d’une espérance messianique  aux  contours incertains .  S’ y mêlent, de manière assez confuse,  l’écologie,  une vague préférence pour les pauvres , assimilés aux étrangers,    mais aussi une large   tolérance aux idées libertaires ( au  motif d’être charitable envers les  minorités sexuelles supposée persécutées [5] ), l’ ouverture à l’immigration conduisant parfois à  sympathie active pour  l’islam. Le même Todd a montré le rôle actif de catholiques  plus ou moins tièdes , disciples de Jacques Delors, dans la  mise  en place vers 1987 de la libre-circulation des capitaux, fondement  d’une économie mondialisée . Le mondialisme de ces gens n’est pas seulement financier, il conduit à une conception multiculturelle qui voudrait allègrement mélanger  races, religions et peuples.    Dans ce contexte,  le péché suprême devient celui du racisme  - ou de l’islamophobie, comme sous le communisme, c’était l‘instinct de propriété. « Le monde moderne n’est pas méchant ; sous certains aspects, le monde moderne est beaucoup trop bon. Il est plein de vertus chrétiennes désordonnées et décrépites » (Chesterton) .

Cette espérance postchrétienne fait évidemment bon marché de la  sagesse séculaire de l’Eglise , fondée sur la croyance au péché originel qui l’a longtemps conduite   ne pas miser sur  la bonté de la nature humaine. Que cet idéalisme puisse conduire à  la guerre de tous contre tous ne semble pas envisagé par ceux qui le  professent ! Plus que jamais, l’enfer est pavé de bonnes intentions.

 

Actualité de la doctrine du péché originel

 

On voit en tous cas que c’est sur le terreau  chrétien  que se développent la plupart des idéologies contemporaines. On ne sera pas  étonné que cette  évolution coïncide avec   l’effacement de   la croyance au péché originel  qui en fut longtemps l’antidote. Non seulement ce dogme  est rarement rappelé par le magistère , mais il est  ignoré  de  la plupart des  catholiques.  Ce  n’est surement pas un hasard  si  le père Arturo Sosa, supérieur général de  la  compagnie de Jésus,  le qualifie de « mythe » au moment où les tendances mondialistes ( libre circulation de hommes, abolition  des frontières , effacement des Etats ) , à caractère évidemment idéologique, prospèrent si bien dans l’Eglise.

Si l’on considère l’immensité  des ravages opérés au cours des  derniers siècles par  le phénomène idéologique,  un phénomène entièrement propre à la modernité,    et     sa toxicité persistante  dans la manière dont sont menées beaucoup  de politiques  nationales ou internationales dans lesquelles les peuples ont   tant de  mal à se reconnaitre, qui pourrait nier , en creux,  l’actualité éminente de la doctrine du  péché originel ?   

 

Roland HUREAUX

 

 

 

 

 

 

[1] Quoiqu’il ait cru en Dieu et en la loi naturelle, ce qui n’est pas si fréquent aujourd’hui

[2] Dans une déclaration récente, le pape François loue la souveraineté mais condamne le souverainisme…

[3] Emmanuel Todd, Hervé Le Bras, Qui est Charlie ? 2015.

[4] Zombie ne signifie pas les catholiques qui croient  l’être et qui ne le sont plus que de nom,  mais le contraire : des gens qui ne se croient plus catholiques mais qui en portent toujours  l’empreinte sans le savoir.

[5] Témoin de cette dérive libertaire, l’évolution du MRJC , mouvement chrétien qui a fini par faire la promotion de l’avortement. Certains évêques lui ont retiré leurs subventions mais pas tous.

Voir les commentaires

Partager cet article
Repost0

commentaires