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Roland HUREAUX

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21 janvier 2021 4 21 /01 /janvier /2021 20:16

POUR UNE EUROPE A GEOMETRIE VARIABLE

 

Les péripéties saugrenues qui ont entouré  le Brexit montrent combien est insatisfaisante la situation actuelle de  l’Union  européenne .

Elle apparait comme un bloc compact  qui ne laisse d’autre choix à un Etat  que d’être dedans  ou dehors.

Cela est absurde au regard de la complexité de l’héritage européen, des relations diversifiées qui se sont tissées au fil des siècles entre les différentes nations ,  grandes et  petites,  qui la composent. La Grande-Bretagne ne se sent peut-être  pas aussi européenne que d’autres pays ; elle n’en est pas moins , de manière éminente,  partie prenante à l’histoire de l’ Europe.   Qu’elle n’ait pas supporté le carcan de Bruxelles est une chose, qu’elle soit  tenue pour totalement exclue en est une autre .

 Cela est d’autant plus vrai que les principaux acteurs de la négociation du Brexit, la commission de Bruxelles, la France et , au moins officiellement  l’Allemagne , veulent  une Europe de plus en plus intégrée qui deviendrait à  terme une seule entité se droit  international . Une  entité qu’on appelle  à tort fédérale car elle  est en fait de plus en plus  centralisée : en de nombreuses matières Bruxelles a plus de pouvoir en Europe que Washington aux Etats-Unis.

Imaginer qu’en constituant un bloc centralisé, elle deviendrait une Europe puissance est un leurre , au moins aussi longtemps  que les décisions seront prises par une majorité de petits Etats dont le politique étrangère est déterminée    à Washington ( et si elle ne l’était pas à Washington, elle  le serait à Berlin !). En 1956, deux grands Etats européens , la France et la Grande-Bretagne pouvaient  se permettre, pour le meilleur et pour le pire,  d’entreprendre une expédition militaire au Proche-Orient contre l’avis des Américains. Les Européens peuvent-il aujourd’hui envoyer ne serait-ce qu’un émissaire diplomatique sans leur feu vert ? Probablement pas. Etonnant aboutissement de 70 ans de construction européenne !   De fait ,  dans son action extérieure, l’Europe , c’est aujourd’hui l’OTAN  et rien d’autre.

 

L’Europe vers la  guerre ?

 

Nous touchons là  un deuxième risque  de l’Europe-bloc : ce bloc, pour se montrer qu’il existe , ne sera-t-il pas  porté, comme jadis  l’Allemagne de Bismarck,  à se chercher des ennemis ? Et lequel sinon  la Russie ? L’hystérie antirusse règne aujourd’hui à Bruxelles , pire que dans la plupart des  capitales du continent, sauf peut-être celles de  la Pologne et des pays baltes,  est inquiétante.   Elle  n’est pas pour déplaire à   Washington, au moins aux faucons de l’Etat profond qui interdisent à Trump tout rapprochement avec Poutine et demeurent influents à Bruxelles . La résolution  votée par le Parlement européen le 19 mars 2019 sur l’état des relations politiques avec la   Russie n’est pas  loin de la déclaration de guerre.  

La configuration  géopolitique actuelle de l’ Europe est au demeurant    bien étrange si l’on se réfère à l’histoire récente du continent  :  excluant les Etats-Unis et la Russie , mais aussi le Royaume-Uni , elle est limitée à l’ Ouest par l’Atlantique   mais jusqu’ où va-t-elle à l’Est ? Elle a déjà englobé les pays baltes. Au mépris de mille ans d’histoire commune avec la Russie,  les dirigeants européens  ont   voulu à toute force placer de  manière unilatérale  l’Ukraine sous leur influence exclusive, ce qui, selon le regretté Helmut Schmidt[1]  qui n’était pas précisément un extrémiste , fut la principale  cause de la guerre actuelle.   Et au-delà ? Cette Europe  s’étendra-t-elle jusqu’à Stalingrad ? Nous  n’en sommes pas loin ; d’autant    que , le Royaume-Uni parti , l’hégémonie allemande sur les institutions de Bruxelles se fait de plus en plus pesante.  Mais ne forçons cependant pas le trait : s’il est vrai que leurs périmètres sont analogues, l’Europe d’aujourd’hui n’est pas  celle de   1943 !   

La brutalité du choix qu’offre l’Europe-bloc ne gêne pas seulement le Royaume-Uni : au dehors,  la Russie, la Norvège ou la Serbie peuvent aussi se  prévaloir, au moins en partie , de l’héritage  européen. La Pologne et  la Hongrie , à l’inverse, aujourd’hui incluses,   mais dont l’histoire est originale ,  se trouvent  mises  à l’index par les instances de l’Union, comme les mauvais élève de la  classe.

S’il fallait , en dehors de l’héritage  chrétien,  chercher une donnée vraiment spécifique au continent  européen, ce serait justement la complexité ,  effet  du découpage naturel  assez étonnant  de ce petit « cap d’Asie »,   mais surtout  témoin de la richesse  de son histoire et de sa  civilisation. Une complexité qui se trouve  abolie par le modèle aujourd’hui dominant d’intégration , fondé sur l’idée d’Etats-Unis d’Europe , importée d’outre-Atlantique par des esprits simples et manifestement inadaptée à un continent aussi singulier que le nôtre.     

Face à cette dérive que représente l’idée d’une  Europe bloc,  il est urgent de reconfigurer les institutions européennes pour les adapter à la   réalité géopolitique du continent. L'Europe doit "ouvrir ses fenêtres" aux partenaires de son environnement proche et sortir d'une opposition frontale entre les in et les out  , comme on dit à Bruxelles, qui s'avèrera très vite suicidaire.

 

Au lieu d'un trou noir, une galaxie

 

La solution : s'orienter résolument vers un schéma d’Europe à géométrie variable  (qui s'applique déjà d'une certaine manière, tous les membres actuels de l'Union  n'étant pas dans l'euro) ;  remplacer des institutions centrales monolithiques qui, à vouloir concentrer toutes les compétences, pourraient vite devenir un « trou noir », par une « galaxie » d’agences thématiques spécialisées, sur la modèle de l’Agence spatiale européenne ou de l’OCCAR[2]. Les différents sujets d'intérêt européen qui sont aujourd'hui  traités à Bruxelles  pourraient continuer de  l'être , par le même personnel le cas échéant, mais la participation à chacune de ces agences serait à la carte ,   certains membres actuels pouvant s'en retirer et certains pays aujourd'hui à l'extérieur,  comme désormais  le Royaume-Uni, mais aussi  la Russie et pourquoi pas  la Turquie ou  le Maroc , pouvant adhérer à  l'agence de leur choix  ou  s’y  joindre  pour telle ou telle action. La coopération politique, appuyée sur un secrétariat spécifique, suivrait le même modèle, avec la possibilité d’ y associer certains pays tiers en fonction de l'ordre du jour.

Une Europe à géométrie variable permettrait à la fois d'atténuer la rigueur du Brexit et d’éloigner la Russie de la dérive vers l’Asie de l’Organisation de coopération de Shanghai ou encore de la  tentation du duopole Washington-Moscou,  en la réintroduisant dans quelque chose comme un nouveau « concert européen »  conforme à ses aspirations profondes. Même perspective pour la Turquie aujourd'hui contrainte à s'inféoder à Moscou.

Telle que nous la présentons, cette formule  ne serait pas incompatible avec un directoire,  qui ne saurait qu’être informel,  des principales puissances et des pays   les plus  engagés dans les diverses   coopérations .

Même s'il ne préjuge pas de l'avenir de l'euro avec lequel il n'est pas formellement incompatible, ce schéma obligera les adeptes d’une intégration sur le   modèle monnetiste  à  faire leur deuil du  super-Etat qui demeure leur objectif , destiné à périmer  peu à peu les Etats-nations, avec ses frontières, son armée, son drapeau, et pourquoi pas ses timbres et son équipe de football.

Le  modèle d’une  l'Europe bloc ne contredit pas seulement  la complexité qui est au cœur du génie européen. Comme le dit Jean-Jacques Rosa [3], il s'oppose aux tendances modernes privilégiant, non les constructions monolithiques, mais les   organisations plurielles, souples, interconnectées,  sans hiérarchie stricte. Ajoutons qu'au moment où la Russie est débarrassée du communisme et les Etats-Unis de ce projet mondial qu’était aussi le néo-conservatisme, le monde    s’éloigne, pour le plus grand bien de la paix, des modèles idéologiques du XXe siècle auxquels on peut, même de manière atténuée, assimiler le projet européen de l'après-guerre.

La réorganisation des institutions européennes que nous proposons n’est pas une option. Qui peut croire que l'édifice actuel (ou ce qu'il en reste) pourra se maintenir longtemps en excluant frontalement les deux principaux centres financiers de la planète (New York et Londres) et la première puissance énergétique et militaire du continent ? 

 Si l'Union européenne ne procède pas à une réforme rapide de ses institutions, on peut craindre qu'elle ne coure à une cataclysmique dislocation.

 

                                                           Roland HUREAUX

 

 

  

 

 

[1] Entretien - Bild 16 mai 2014

 

[2] L'Organisme conjoint de coopération en matière d'armement, basé à Bonn, qui avait  bien fonctionné avant d’être absorbé par l’Agence européenne de défense.

[3] Jean-Jacques Rosa, L'erreur européenne, Grasset.

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