Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Roland HUREAUX

MrHureaux

Recherche

Articles RÉCents

Liens

6 novembre 2021 6 06 /11 /novembre /2021 11:00

LES TROIS MODELES FAMILIAUX (1)

29/01/2021

Il est de bon ton de dire aujourd’hui que les modèles familiaux sont innombrables, que chaque époque invente les siens (on dit cela en particulier pour justifier le « mariage entre personnes du même sexe ») et qu’en définitive  tout est relatif en matière d’organisation  familiale.

Nous ne le pensons pas : quand on examine l’histoire de l’Europe depuis trois ou quatre millénaires – et même en jetant un coup d’œil, nécessairement rapide,  sur les civilisations extra-européennes,  trois modèles de famille se dégagent, lesquels sont loin d’être équivalents.

Dans ce recensement, nous mettrons pour le moment entre parenthèses certains critères auxquels les travaux d’Emmanuel Todd font souvent référence : cohabitation ou non  des générations, égalité ou inégalité des enfants devant l’héritage et même endogamie ou exogamie, pour  nous centrer sur un socle familial encore plus fondamental : qui a  des relations sexuelles avec qui ?

Du  premier modèle que nous appellerons libertaire et  matriarcal, nous n’avons que des échos très lointains dans l‘histoire de l’Europe qui l’a très tôt refusé : c’est le modèle, autant qu’on puisse   le connaitre, des sociétés agraires  primitives de la périphérie méditerranéenne : les Sicanes en Sicile,  les  Pélasges en Grèce, les Cananéens en Palestine, peut-être les Etrusques.  Ces sociétés ont été en général détruites par des envahisseurs de type familial différent : Juifs,  Grecs, Latins,  Arabes.  Nous les connaitrions mal si nous ne  retrouvions aujourd’hui des  modèles analogues  dans une partie de l’Afrique noire ou chez certaines peuplades primitives d’Océanie  et d’Amérique.

Ce modèle n’exclut pas le mariage monogame ou polygame assorti d’une obligation de fidélité et de stabilité mais cette obligation est mal respectée sans qu’il y ait de véritable sanction.

Si l’infidélité des hommes n’est pas propre à ce modèle, celle des femmes y est plus spécifique, non pas qu’elles y soient plus portées vers le plaisir sexuel mais, semble-t-il, du fait qu’elles ne sont pas éduquées à dire non aux sollicitations d’un homme, pour peu qu’il se fasse insistant  ou ait quelque prestige. « Marie, couche-toi là »  est un impératif auquel elles ne savent guère objecter.  La promiscuité relative qui en résulte fait que les enfants  sont souvent incertains de  l’identité de leur père  et que  leur référent principal est donc  la mère. C’est en ce sens que l’on peut parler de sociétés matriarcales, même si en définitive l’homme commande à la femme et si l’autorité est souvent  exercée  par le frère de la mère plutôt que par la mère elle-même. Le climat de vagabondage sexuel et l’absence d’autorité directe sur des enfants pas toujours reconnus  encourage une certaine irresponsabilité des hommes jeunes et moins jeunes. Irresponsabilité accusée, selon la  logique freudienne, par le brouillage de l’image du père et la dépendance quasi-exclusive à l’égard de  la mère qui non seulement est mieux reconnue mais qui, le plus souvent,  pourvoit à tout : agriculture, élevage, soins domestiques  et éducation des enfants (tandis que les hommes sont à la guerre, à la chasse ou en palabres). L’instabilité des rapports sexuels favorise la rivalité des jeunes mâles, ferment de discorde  et de fragilité  de ces sociétés,   caractérisées semble-t-il,  par une forte   violence interne.

L’adultère (notion largement dédramatisée)  y est particulièrement le fait des jeunes hommes  non encore mariés et des jeunes épouses des vieux chefs ou autres notables qui s’appuient sur leur pouvoir politique ou économique pour ajouter aux femmes de leur jeunesse des épouses  plus  jeunes.    

Ce modèle familial est généralement associé par les historiens anciens et  modernes à la pratique de l’agriculture et à la sédentarité.  Dépendance de la récolte, sexualité facile et importance de la mère, ce  type  familial est également  associé au culte des déesses-mères et de la Terre et aux  rituels de   fécondité, parfois orgiaques. Ces sociétés sont le lieu d’  élection des cultes dits  chthoniens. Dans le monde grec, ces cultes, tout en cessant   d’être exclusifs, ont laissé des traces dans le Panthéon : Déméter, déesse des récoltes,  Artémis  aux multiples seins, les mystères d’Eleusis.  Dans le monde juif et arabe après la venue de l’islâm, ces cultes  sont farouchement combattus  comme la tentation, toujours rémanente,  de l’idolâtrie, laquelle se manifeste en particulier  par des symboles phalliques  comme les pierres dressées, associés à un rituel chtonien.

Dans l’Afrique subsaharienne, ce modèle  subsiste largement, malgré l’expansion de l’islam et du christianisme : la promiscuité relative qui l’accompagne  suffit à expliquer que le sida y soit beaucoup  plus répandu que partout ailleurs et qu’il y soit transmis principalement par les relations hétérosexuelles.

 

Le second modèle familial, que nous appellerons patriarcal,  trouve son expression accomplie dans  le monde juif  vétérotestamentaire et dans le monde arabo-musulman.  La Grèce et la Rome antique en offrent une expression atténuée.

Il se distingue du  premier modèle par l’affirmation de l’autorité des hommes ( au moins de certains), par l’extension de la polygamie et le « bouclage » des femmes , désormais contraintes , sous menace de mort, généralement par lapidation, à une fidélité stricte. Les puissants, qui disposent d'un harem,  les mettent même sous  la garde d’eunuques  aussi athlétiques qu’inopérants  pour empêcher les intrusions des jeunes hommes sans attaches.

Ce qui ne change pas par rapport au modèle précédent, ce sont les  facilités qu’il offre aux hommes les plus à même de s’attacher plusieurs épouses.

Ne change pas non plus l’éthique de référence des femmes dont on ne suppose pas qu’elles seront des jeunes filles chastes ou des épouses fidèles volontairement. 

Ce qui change : les hommes,  et particulièrement les chefs de clan,  se préoccupent de contrôler  leurs épouses. Comme on ne  les considère  pas comme naturellement  vertueuses  et surtout  qu’elles se trouvent toujours dans une culture de la soumission  à l'homme quel qu'il soit, le seul moyen pour le mâle dominant de les garder pour lui seul  est de leur éviter toute  tentation et donc de les « boucler »,  vivant recluses et sortant voilées.  La question de la préservation de la vertu des  jeunes filles  est, quant à elle,  réglée par le mariage pubertaire, voire pré-pubertaire.

Le pater familias hébreu ou arabe est plus sûr de ses épouses que ne l’est  le chef africain (et sans doute que ne l’était le chef pré-indo-européen)  non pas parce qu’elles seraient plus vertueuses mais parce qu’un arsenal répressif, public et privé, particulièrement féroce, a été mis en place.

Aujourd’hui, le sida se répand peu dans ce type de société.

La situation est moins confortable pour les jeunes gens non mariés (d’autant plus nombreux que la  polygamie et  donc l’inégalité sexuelle sont  répandues). Ils sont eux aussi sévèrement punis en cas d’adultère. L’homosexualité, tolérée,  au moins dans l’islam,  mais non reconnue,  a pu être dans certains cas un exutoire.  

Cohérente avec cette affirmation de l’autorité du père sur ses femmes, est l’affirmation de l’autorité du père sur ses enfants, tenus en minorité par le chef de clan, mariés de force avec une proche cousine et gardés jusqu’à un âge avancé sous dépendance.

L’équilibre ainsi instauré étant fragile, l’endogamie permet de limiter les risques de dissolution, le contre-exemple biblique du roi Salomon montrant ce qui peut  advenir à  qui ne se méfie pas assez des femmes étrangères.

Comme dans la société du premier type, la femme est d’abord un objet de plaisir, voire, dans le peuple, une bête de somme. Le maintien tardif de la femme en situation de  minorité et   l’habitude de ne pas la respecter en  tant que personne (à l’exception de la mère) maintient aussi  une  grande partie des hommes en situation d’immaturité affective.

C’est ce qui permet à des femmes ayant eu de nombreux enfants, de s’imposer peu à peu  et de trouver  au fil des ans, comme dans  les sociétés du premier type, une certaine autorité sociale, toute relative au demeurant. 

Les sociétés du second type ordonnées sur le pater familias tout puissant et la relégation des femmes, se prêtent aux   cultes dits ouraniens, fondés sur la primauté des divinités célestes et mâles, éventuellement un  Père tout-puissant « qui est au ciel »,  allant dans le cas du peuple juif et des Arabes  islamisés jusqu’ au culte du Dieu unique.

Le type patriarcal  convient mieux  aux sociétés nomades, pratiquant l’élevage ou le commerce même si ces sociétés gardent largement leurs pratiques familiales et leurs cultes une  fois sédentarisées.

Puisque les sociétés du premier type ont disparu à l’aube de l’histoire et que les secondes existent encore, comment est-on passé de premières aux secondes ?  En d’autres termes, comment les hommes (ou  certains  hommes)  ont-ils pris le pouvoir, un pouvoir quasi-absolu, qu’ils n’avaient pas dans les sociétés matriarcales et libertaires plus originaires   ? Il est difficile de le dire. Il est peu probable que la même société soit passée du premier au second type. Le plus probable est  que les deux types de sociétés ayant coexisté en des temps anciens, les secondes se sont révélées mieux armées que les premières  dans la struggle for life : plus hiérarchisées, plus ordonnées, elles ont exterminé ou réduit en servitude les secondes, à la fois   dissolues et plus divisées ; ainsi les Grecs ont éliminé les Pélasges, puis les Sicanes, les Juifs les Cananéens etc. 

Si Juifs et Arabes offrent les prototypes des sociétés du second type, on en trouve aussi certains  caractères dans les sociétés indo-européennes dans leurs phases primitives, du moins là où elles sont les mieux connues, en Grèce et à Rome.

La situation  de la femme est cependant meilleure, ne serait-ce que parce que la monogamie  y est en principe  la règle. Cette monogamie n’exclut pas les facilités sexuelles des hommes, soit dans les lieux de plaisir, soit grâce aux esclaves, même mâles, facilités qui sont généralement interdites aux  femmes, au moins autant que la  fortune politique n’a pas entrainé l’émancipation des mœurs. La femme athénienne est cloitrée dans le gynécée, tandis que l’homme vaque aux affaires publiques sur l’agora. Dans les premiers temps de la Rome républicaine, l’autorité du pater familias n’a rien à envier à celle du patriarche hébreu[1]. L’adultère féminin est sévèrement puni.

Ces contraintes se relâchent au fur et à mesure que la puissance, la richesse entrainent une dissolution des mœurs, qui se manifeste par exemple par l’extension de l’homosexualité dans l’élite athénienne ou la licence, désormais impunie,  de certaines  femmes de l’aristocratie romaine,  au Ier siècle après JC. 

Les autres sociétés indo-européennes  à leur stade primitif, sont moins connues. La monogamie y semble  la règle au moins théorique. Mais  chez les Gaulois, le divorce – ou à tout le moins la répudiation - est relativement facile.

Compte tenu de leur panthéon, qui mélange les divinités ouraniennes et chtoniennes, et de leur type familial  mixte, on peut sans doute dire que les sociétés  indo-européennes (comme avant elles la société égyptienne du temps des pharaons) sont un intermédiaire entre le premier et  le second type familial. Ce syncrétisme fit peut-être leur force.

 

La famille du troisième type est la famille chrétienne, au moins dans ce qu’elle a  d’idéal.

A la différence du premier type, elle pose un idéal de fidélité strict tant pour l’homme que pour la femme (même si l’adultère masculin y  a largement perduré) et on peut dire, d’une façon générale, que la vie sexuelle, surtout celle des femmes,  y est, comme dans la famille patriarcale, strictement réglée.

Deux différences importantes distinguent le type chrétien du second type, patriarcal : d’abord une monogamie stricte, assortie d’une indissolubilité du lien matrimonial. Surtout le fait que la fidélité de la femme ne repose plus d’abord sur la crainte du châtiment et l’enfermement mais sur une contrainte librement acceptée.

La famille du troisième type, à la différence du second type, fait confiance à la femme : non seulement, elle n’est plus  cloitrée mais elle peut sortir  à visage découvert.

Ce n’est pas d’abord à sa vertu supposée qu'on fait confiance, mais à sa capacité à dire non au solliciteur importun. Pas  seulement par chasteté  mais  par un sens nouveau de l’ « honneur »  féminin et    parce qu'elle est socialement fondée à  refuser les avances d’un homme,  même si elles prennent la forme de l’ordre d’un supérieur. Le droit pour une femme  d’administrer une  paire de claques au solliciteur importun est un des fondements de la culture occidentale !

Les grandes initiatrices de ce nouveau statut de la femme sont les « vierge et martyres », au moins celles qui ont préféré se faire tuer que sacrifier leur virginité ou leur  vertu. Elles sont nombreuses au calendrier des saints de l’Eglise catholique, principalement  aux premiers siècles, et c’est assez logique compte tenu de ce qui fut leur fonction anthropologique.

On aurait tort cependant de fixer au christianisme l’apparition de ce nouveau type de femme.  Inconnue du monde musulman  et même grec,  la femme qui protège sa vertu au risque de sa vie  est présente dans l’histoire romaine (Lucrèce) et  dans l’ histoire juive tardive : le plus bel exemple en est l’histoire de Suzanne  dont les  vieillards lubriques qui la convoitent   n’obtiennent pas qu’  elle abandonne sa vertu même en la menaçant de l'accuser faussement, ce qui devait la  conduire à la mort. Bien avant elle, le patriarche Joseph avait également  refusé de céder à la femme de Putiphar qui exerçait sur lui un chantage  analogue. Mais Joseph était un homme, Suzanne est une femme. La figure  éminemment moderne de Suzanne n’apparait que dans un écrit tardif absent de la Bible juive ou protestante, quoiqu’authentique.

Mais c’est le christianisme qui a fait de ce type de femme – et par là du type de famille qu’elle instaure – une réalité normative.

Sans doute la femme chrétienne n’est-elle pas l’égale de homme, au moins si l’on suit saint Paul pour qui l’homme est « le chef de la femme » mais qui ajoute immédiatement que l’homme doit l’aimer et prendre soin d’elle  « autant que Christ aime son Eglise »  (c’est-à-dire infiniment). Cependant  la femme lui est égale en dignité (« il n’y a plus ni  Juif ni grec, ni  homme ni femme »), l’inégalité n’étant que   fonctionnelle. Contrairement aux allégations absurdes de certaines doctrinaires féministes,  que la femme ait une âme  n’a jamais été remis en cause dans l’Occident chrétien : le culte, relativement précoce, de la Vierge Marie,  suffit à l’attester.  On alléguera que sa sexualité ne semble pas reconnue mais quel progrès par rapport aux sociétés des premiers et second type où elle n’était reconnue que comme objet de jouissance de l’homme !  Au demeurant, saint Paul ordonne aux conjoints de « ne pas se refuser l’un à l’autre », sans distinguer l’homme de la femme. L’impossibilité de la répudiation, passée dans le droit positif au IVe siècle, constitue une autre avancée.

Le nouveau modèle familial fondé sur l’ouverture à un autre qui est un partenaire ne craint pas l’exogamie. Le mariage consanguin au-dessous du  cinquième degré de parenté fut même interdit par l’Eglise à partir du VIe siècle. La bataille n’était  pas gagnée d’avance : jusque tard  dans le   Moyen-Age, l’Eglise s’opposa sur ce sujet  à la noblesse, marquée par les coutumes germaniques endogamiques et qui, pour des raisons  dynastiques ou patrimoniales, préférait  se marier entre  soi. La Bible ne se prononce pas clairement  ce sujet : tantôt imposant l’endogamie entre juifs, si possible de la même tribu, tantôt condamnant une endogamie excessive. Mais un texte  de saint Augustin préconise  l’exogamie comme marque de l’ouverture  à l’autre, de la charité et de l’universalité de l'Eglise ; ce texte prit assez  vite force de loi. Comme le dit Emmanuel Todd : l’Europe est le seul continent où le choix du  conjoint demeure relativement ouvert. Presque partout ailleurs  la préférence endogame le restreint a minima.

Lié au mariage du troisième type est la dot versée, on le rappelle, en terre de chrétienté par la famille de l’épouse  à celle de l’époux. Trop de gens la confondent encore avec le tribut qui,  dans les sociétés patriarcales du second type et peut-être les sociétés archaïques du premier type est  versé à la famille de la femme par celle de l’homme. Ce tribut est un véritable paiement pour acquisition d’une sorte d’esclave   domestique, alors que la dot est exactement l’inverse : elle est supposée permettre à l’épouse de connaitre une certaine autonomie matérielle au sein de sa nouvelle famille, en tous les cas d’y recevoir une reconnaissance économique.

De l’exogamie au libre choix du conjoint, et donc au mariage d’amour, il y a un pas. Inconnu de la famille du deuxième type, il  n’apparait que peu à peu dans la famille du troisième type. Dans l’aristocratie mais aussi dans une partie du peuple, les mariages sont depuis les origines arrangés en fonction des intérêts patrimoniaux, politiques ou de lignage. Ils n’excluent pas l’amour  au vu de  nombreux témoignages que nous en avons, mais l’amour vient après le mariage,  non avant.  Certes la théologie chrétienne  du sacrement de mariage a toujours reposé sur le libre consentement des conjoints exprimé publiquement le jour de la cérémonie. La contradiction entre cette théorie et la pratique sociologique n’est apparue que peu à peu. Elle éclate au XVIe siècle quand l‘Eglise catholique revendique  le droit  de marier  des fiancés majeurs consentants même sans l’accord   de leurs parents. Cette pratique heurte les lois du royaume de France (et des autres) : les rois soucieux d’ordre, requièrent l’accord des parents quel que soit l’âge des conjoints. Il heurte aussi de personnalités comme Luther, Calvin ou Rabelais, prompts à épouser les intérêts des  pouvoirs en place. Plus tard Fénelon , au diapason de Molière, fulmine  contre les mariages arrangés spécialement entre vieillards riches et jeunes filles, qu’il tient, non sans raison, pour un encouragement à l’adultère, une théorie que reprend Balzac dans sa Physiologie du mariage. Le mariage moderne fondé sur le libre choix  des époux et donc l’amour  ne se généralise que dans le courant du XXe siècle. Il n’existe encore que dans les sociétés  chrétiennes ou postchrétiennes. Curieusement, il est contemporain d’un affaiblissement sans précédent du lien matrimonial.

De même que le principe du  libre consentement n’entra dans les faits que très tardivement, le nouveau statut de la femme instauré par le christianisme ne se concrétisa que très progressivement. Ce statut est certes ambigu : égalité de  dignité, monogamie, relation de confiance, répudiation  impossible mais autorité, au moins  fonctionnelle de l’homme, avec il est vrai l’obligation pour celui-ci de chérir sa femme « comme son propre corps » : il marque de toutes les façons un progrès considérable par rapport aux deux autres modèles familiaux, même celui que nous avons qualifié de matriarcal. Le retour du modèle patriarcal, sous sa forme la plus dure, à partir de la conquête musulmane (VIe siècle) entraina  partout une forte régression du statut de la femme.

En terre de chrétienté traditionnelle, l’adultère féminin est généralement puni plus sévèrement que le masculin . Cependant, en souvenir de la femme adultère sauvée par Jésus, ce châtiment n’est jamais la mort,   il est au minium  le déshonneur. L’adultère masculin, non seulement n’est guère  puni  (sauf si l’époux est plus puissant que l’amant), mais il est, dans certains milieux aristocratiques, source de gloriole : « Les hommes mettent un point d’honneur à  déshonorer les femmes » (Marguerite de Navarre). Dans les familles régnantes, la vigilance sur la fidélité de la femme est particulièrement étroite : chez les Capétiens, les cas de reine adultère sont rares : Marguerite de  Bourgogne, femme de Louis X le Hutin,  surprise à la tour de Nesle mourut de froid  ou étranglée en prison (mais son amant fut encore  plus sévèrement châtié !), Isabeau de Bavière, épouse d’un roi fou, Charles VI, resta, elle, impunie. On ne connait guère d’autre cas d’adultère avéré parmi les reines de France alors que les rois fidèles se comptent sur les doigts d’une main. Moins que par une inégalité métaphysique, cette surveillance plus stricte de la vertu des femmes résulte,  dans une société politique où l’hérédité joue un rôle fondamental, de  la plus grande difficulté  d’attester le lien du sang du côté du père que du  côté de la mère.  

L’infériorité du rôle de la femme ne l’empêcha pas,  sauf en France,  de régner, au moins à partir du second  millénaire, dès lors que les conditions étaient réunies : absence d’héritier mâle en ligne directe ou, même en France,  d’exercer la  régence.  Cela  n’était jamais arrivé dans le monde grec  (à la seule exception de la reine Cléopâtre), romain et byzantin (à l’exception de l’impératrice Irène) ni naturellement en pays musulman.

 

 

 

 

[1] On peut même dire qu’il n’est pas,  à la différence du peuple juif, limité par la Tora

Partager cet article
Repost0

commentaires