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Roland HUREAUX

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7 juin 2022 2 07 /06 /juin /2022 13:15

Texte de souvenirs rédigé par les anciens historiens de l'Ecole normale supérieure de Saint-Cloud - proportions 1960-1975

Mon premier souvenir de la section d’histoire de Saint-Cloud - et de ses mémorables voyages dans les provinces de France - est une bataille de boules de neige autour du puits de Moïse à Dijon. Dans mon Sud-Ouest natal où la neige est rare, je n’en avais pas connu beaucoup.

Jean-Louis Biget veillait à ce que ces voyages soient d’un très haut niveau mais on s’y amusait bien.  Si on pouvait deviner chez le joyeux Daniel Roche le futur professeur au Collège de France, qui aurait anticipé chez le très festif Gérard Chesnel, enfant de Lisieux mais pas tout à fait enfant de Marie, le si sérieux ambassadeur qu’il est devenu, non sans avoir été témoin en Extrême-Orient d’immenses tragédies ?  Il y a l’histoire qui s’apprend et aussi celle qui se vit.

Nous étions, disons-le, bien logés et bien nourris. Je me souviens en particulier d’un dîner à l’Hôtel Wilson de Cahors où la longue kyrielle  de hors-d’œuvre, excellents mais simples et rustiques, semblait ne devoir jamais se terminer    – je ne m’en plaignais pas -, sinon pour enchaîner sur deux plats de résistance et la suite, le tout arrosé de vin de Cahors.  J’ai retrouvé plus tard la même histoire dans Le déjeuner de Sousceyrac de Pierre Benoît. Sousceyrac, petite bourgade du Ségala, dans le même département du Lot où s’était parachuté   Gaston Monnerville. 500 grands électeurs, presque tous paysans du Causse l’avaient élu sénateur sans regarder  d’où il venait.  Le contraire du racisme, c’est ça : ne pas même penser à la couleur de la peau.

Le jour de cette étape  à Cahors, nous avions eu le renfort de cet autre grand ancien de Cloud, Marcel Durliat, un des meilleurs spécialistes français de l’art médiéval, professeur à la faculté de Toulouse, proprement possédé par son sujet, le genre de possession qui l’aura mené tout droit au paradis. 

On ne faisait pas que manger et rire, on travaillait.  Du fait de la spécialité médiévale de Biget, principal organisateur, le voyage était centré sur l’art gothique et surtout roman. Visiter une église romane froide,  silencieuse et un peu humide  au fond d’une campagne désolée, fut pour moi une expérience pas seulement érudite mais spirituelle. Quelle émotion devant saint Pierre d’Aulnay, que je revins voir plus tard seul  en hiver !  

A un âge où on s’interroge sur les fins dernières sans s’être fixé sur rien, et malgré la laïcité stricte qui était celle de Jean-Louis Biget, j’avouerai que ces tournées au tréfonds du Moyen Age dans ce qu’il avait de plus austère ne manqua pas de m’influencer dans le sens d’un christianisme qui, par son art,  atteignait la grandeur par la simplicité. C’est l’époque où la collection Zodiaque, reflet de cet état d’esprit,  était très à la mode.  

Nous allions ainsi de monastère et monastère , pèlerinage  entrecoupé de haltes gastronomiques rien moins qu’austères. Cette époque coïncida avec l’entrée assez abrupte dans ma turne de Jean-Luc Guilhard, qui me demanda si j’étais tala, à quoi je demandai qu’il m’explique d’abord ce que ça voulait dire. Guilhard qui a préféré à l’enseignement classique, l’éducation des jeunes en difficulté  en quoi il a sans doute excellé.  Le Cercle tala, qui par son  nombre me donna l’assurance que la religion n’était pas tout à fait dépassée,  devenu une sorte de doublure du PSU,   gauchisme « soft » auquel je n’adhérais guère.  

L’aboutissement tout cela devait être l’agrégation où nous étions préparés intensivement par une équipe de caïmans ou conférenciers, maîtres des novices particulièrement dévoués , parmi lesquels  se distinguait encore Jean-Louis Biget, infatigable à nous expliquer les ressorts cachés,  économiques,  sociaux, culturels et religieux des sociétés médiévales, pas forcément les plus faciles à comprendre.

Parmi les autres professeurs, Serge Berstein que je devais retrouver trente ans plus tard au comité scientifique de la Fondation Charles de Gaulle et Pierre Lévêque avec qui je repris contact dix  ans après - il était alors doyen à Besançon - , pour l’informer, pas peu fier, qu’une équipe du parc naturel de Lorraine qui, par coïncidence, m’avait pris à son bord ce jour-là, venait de découvrir du ciel la structure d’un théâtre gallo-romain. 

La préparation de l’agrégation, c’était à nouveau la vie de monastère, mais laïque cette fois. Un énorme programme à avaler, peu de loisirs en dehors d’un entrainement  assidu à l’épreuve ultime. Travail peu pénible au demeurant quand on aimait vraiment l’histoire,  ce qui était mon cas. Bien peu se risquaient à aller au spectacle. Je réussis quand même, peut-être pour frimer, à m’échapper voir Le regard du sourd de Robert Wilson, le must de cette année là.   

Une année  (1970-1971) qui  ne fut pas ordinaire.  A côté d’élèves et d’auditeurs libres laborieux, d’abord soucieux de réussir le concours, se trouvait un petit groupe de quatre ou cinq  « gauchistes », dont au moins trois maoïstes, un trotskiste, pleins de mauvaise conscience d’être  là après avoir tant brocardé la culture bourgeoise et le système des concours, mais forcés par le règlement.  L’un, qui faisait un peu de cinéma, devint député socialiste.  Un autre s’entrainait à cogner les flics à coups de poing ou de pieds dans des portes qui n’en pouvaient mais.  Il a fini dans les premiers et est devenu poète. C’était, deux ans et demi après mai 68, l’époque où les groupes dits « gauchistes », moins nombreux mais plus violents,  affrontaient la police de Marcellin. Un dernier clamait haut et fort que, par esprit prolétarien, il ne passerait que le CAPES, ce qui sans doute aurait fait une belle jambe à de jeunes ouvriers. 

Ces maoïstes, peu nombreux mais très présents, connurent en cours d’année une crise de conscience quand au Bangladesh se leva une authentique révolte populaire contre la dictature militaire et où les dirigeants chinois prirent, géopolitique oblige, le parti de la dictature. Encore quelques mois et les mêmes  durent assister à la visite de Nixon à Pékin ! Un engagement passionné, suivi de  remises en cause, c’est aussi cela l’histoire.

Dans sa manière d’enseigner l’histoire, Jean-Louis Biget était resté fidèle au marxisme classique, peu distinct pour lui et pour sa génération de l’histoire économique et sociale de l’école des Annales, alors dominante. Envisageant   les assauts dialectiques des maoïstes, il préparait des cours bien blindés.  Mais les contestataires, imprégnés de l’anti-intellectualisme de la Révolution culturelle, n’avaient rien à faire de la dialectique. Bien malgré eux et parce qu’il fallait faire des concessions au système, ils savaient qu’ils étaient là pour bachoter et ils bachotaient. Ils eurent néanmoins le mérite de mettre dans cette année de préparation, une animation qui ne perturba jamais l’amitié qui nous liait tous, où les vrais adversaires n’étaient pas le révisionnisme de Liu shao-chi,  mais les agrégatifs des autres prépas, y compris celle de la rue d’Ulm, que nous réussîmes assez bien à suclasser à la sortie, en grande partie grâce à Jean-Louis. Merci.

 

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