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Roland HUREAUX

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7 juin 2022 2 07 /06 /juin /2022 12:32

Le président Macron a décidé  la suppression de l’Ecole nationale d’administration . 

« Pas ça , pas lui » serait t-on tenté de dire : qui, mieux que lui, représente les travers de l’institution : a priorisme, arrogance , inaptitude à une vraie écoute, indifférence hautaine à l’intérêt national ?   

Il vient même de l’Inspection des finances qui constitue à peine 5 % des anciens élèves et 90 % de leur pouvoir.

Même si on pense que cette institution avait besoin d’âtre réformée , et d’abord dans le contenu des études, on peut craindre que cette initiative ne confirme la maxime du philosophe marxiste  Guy Debord : « la société de spectacle  ( nous dirions de communication) dans son stade avancé ne sait se  réformer  qu’en pire ». Et il s’agit bien d’une mesure de pure communication destinée à servir sur un plateau à l’opinion une victime expiatoire de tous les sujets de mécontentement.

Il est vrai qu’il y a un  grand malaise entre cette institution et la société  française. Ce malaise touche en fait toute la haute fonction publique :   aussi bien les médecins qui ont organisé le plan de confinement contre le Covid que les pédagogues  qui décident des programmes et des méthodes de l’éducation nationale :  tous sont  indistinctement englobés dans le même opprobre  attaché aux énarques.  Ne sont épargnés que les corps de terrain  : ingénieurs, militaires, policiers , gendarmes, soignants.  Ce malaise  touche aussi  les politiques – en dehors des maires – auxquels on peut reprocher surtout de n’avoir aucune prise sur la technostructure.

 

De mal en pis

 

Mais au vu de toutes les idées reçues qui circulent  depuis des années au sujet de l’ENA , il y a fort à craindre que la réforme , partant d’une mauvaise analyse,  ne conduise à une situation  encore plus mauvaise, ce qui est presque toujours le cas des réformes d’aujourd’hui.

Parmi ces poncifs, l’idée que le mal viendrait du recrutement de l’ENA  jugé  trop bourgeois , trop endogame,  donc faisant émerger des administrateurs inaptes à comprendre le peuple.  On entend cela   depuis cinquante ans ; un des effets les plus fâcheux de cette idée  fausse  a été la réforme de l’ENA qui a eu lieu en 1968  à partir des idées de Bourdieu   : élimination de la culture générale, discrédit des connaissances , généralisation des  notes de synthèse aptes à sélectionner plutôt des administrateurs  de petit niveau que des agents supérieurs de l’Etat. Contrairement à ce qui se dit, la démocratisation n’a pas reculé si on considère  la situation  non seulement des parents, mais des grands parents :  il va de soi  en effet qu’une famille donnée ne peut pas connaître une promotion sociale à chaque génération. L’exercice quotidien du pouvoir montre d’ailleurs que c’est moins l’origine sociale que le génie individuel qui fait l’aptitude à comprendre les  humbles. Combien de fonctionnaires issus du rang  s’avèrent des bureaucrates étroits , caricatures de ce qu’on imagine être un énarque. Jacques Delors , issu du syndicalisme fut -il moins technocrate  que ses collaborateurs , presque tous venus  de l’inspection des finances ?

La vérité est que ce qui sépare les décideurs du peuple, c’est le mode de pensée idéologique. Les fonctionnaires sont souvent portés à l’idéologie  car il leur faut des rails pour  guider leur action  , surtout quand  le pouvoir politique est défaillant. Et l’idéologie, c’est l’action ramenée à quelques idées simples : par exemple réduire à toute force le nombre des communes en France  . Les fonctionnaires ont aussi besoin de sentir qu’ils sont les agents, même modestes,  du progrès de l’humanité.  Quelques idées simples, trop simples,  le sentiment qu’ils sont les agents du bien et voilà les fonctionnaires incrustés dans un système de pensée dont ils ne sortiront pas. Les contestations  de leurs idées et des réformes qu’elles inspirent sont  alors tenues pour irrationnelles,  le  fait de gens qui n’ont pas compris ou qui sont égoïstement accrochés à leurs intérêts particuliers. Contrairement à ce que les gens croient, les  hauts fonctionnaires entendent le peuple mais récusent  a priori sa parole car  il n’y a pas dans le logiciel de la plupart une  case où ils puissent l’intégrer.

Ce mal a même atteint un corps connu jadis connu pour son pragmatisme, le corps préfectoral, qui poursuit depuis trente ans avec obstination l’absurde projet de réduire le nombre des communes françaises,  sans autre résultat que d’ introduire une immense complication.

L’Europe, ou plutôt l’idée qu’on s’en fait à Bruxelles,  est une idéologie – ou plutôt  la version continentale de l’idéologie mondialiste.  Qu’il faille aller vers de plus en plus d’internationalisation, de  plus en plus de   libre échange, de moins en moins d’Etat national, ce sont des idées qui  n’ont rien d’évident  en soi mais qui s’imposent par le double caractère de la  (fausse) simplicité et de l’idée de  progrès.  En 2005, 55 % des Français ont rejeté le projet de constitution européenne  tel qu’il  leur avait été proposé par référendum; on  le leur a quand même imposé… au nom des « valeurs démocratiques » . Or il est probable que 75 % des anciens élèves de l’ENA au moins lui étaient favorables : la plupart expliquent ce décalage par le fait qu’ils sont  plus éclairés, plus intelligents .  Mais ils se trompent : ce décalage vient de leur plus grande propension à l’idéologie ,  propension qui est le  propre de tous les clercs , autre  nom des technocrates. L’idéologie donne l’air intelligent  et  , surtout, elle donne le sentiment de l’être,  mais en fait elle rend les dirigeants  inaptes  à comprendre les peuples.

Les apparatchiks communistes de l’ancienne Union soviétique connaissaient ce décalage mais moins que nous car ils ne croyaient plus au communisme alors que la majorité des énarques croient encore  à la construction européenne et à la mondialisation.

 

« Pas assez savants… »

 

Les peuples, eux , sont naturellement rétifs à l’idéologie. Ils ne sont , comme dit Montesquieu, « pas assez savants  pour raisonner de travers. »          

Au fil des ans, les anciens élèves de l’ENA, surtout  ceux qui étaient dans les positions  les plus élevées, ont perdu l’habitude de défendre les intérêts de la France, c’est-à-dire du peuple  qu’ils avaient le devoir de protéger , pour défendre la construction européenne et les quelques idées qui vont  avec. Cette dérive  a été particulièrement sensible en  France où on s’emballe plus qu’ailleurs pour  les idées abstraites. Gageons que les Allemands – et encore moins les Anglais quand ils y étaient , n’ont pas vu les choses de cette  façon.  Sait-on que parler de l’intérêt national aujourd’hui dans une réunion interministérielle vous fait  regarder avec condescendance comme le Huron de service  ?    Non seulement les  énarques – et assimilés - sont enfermés dans un système que les gens ne comprennent pas, parce qu’il est idéologique,   mais le peuple a  le sentiment qu’ils ne défendent plus les intérêts des Français.  Lors de la négociation du récent plan de relance européen , Macron était tellement désireux que ce plan aboutisse , car il représentait le  premier emprunt proprement  européen, et donc  une avancée  idéologique,  qu’il a accepté, malgré l’état lamentable de nos finances de sacrifier les intérêts financiers de la  France à hauteur de plusieurs dizaines de milliards.

En ce sens ,  il y a eu  comme une  grande trahison de la majorité des  anciens élèves de l’ ENA – comme de toutes les  élites françaises -   à l’égard du peuple. D’une certaine manière on peut l’imputer à un recrutement trop petit-bourgeois :  trop de familles peut-être aisées  mais sans traditions où on ne sait pas ce que les élites doivent à leur peuple.

Trahison n'est pas un vain mot : quand le général de Gaulle fonda l'ENA en 1945, il voulait redresser la France , abîmée en 1940, en commençant par l'Etat. Quand Bruxelles s'attache à détricoter les Etats, c'est parmi les Etats européens, c'est l' Etat français, jugé le plus résistant au mondialisme , qui est visé en premier. Servir ce dessein , comme le fait  la grande majorité des anciens élèves de l'ENA, depuis quarante ans, c'est trahir le dessin originel de l'école.

Et si on fait une nouvelle  école manière Macron,  fondée sur la même idéologie et recrutant  sur des critères sociaux, allant jusqu’à la discrimination positive par quotas,  si on continue à y mépriser  la culture générale,  rien ne sera  réglé. Il est probable même que le fossé s’aggravera . Plus que jamais  il s’agira d’une  école idéologique, plus que jamais  le fossé se creusera avec la population.

Il est probable que s’il n’y avait pas eu une entreprise  comme la  construction européenne, l’ENA serait restée plus  près du peuple français et n’aurait pas au même degré connu  le discrédit actuel.

Nous ne confondons bien entendu pas cette admirable réalité qu’est l’Europe , riche de la  diversité  inégalée  de ses cultures et l’Europe institutionnelle, celle de Bruxelles,  qui s’attache jour après jour à noyer  l’Europe charnelle dans  une ennuyeuse désolation   bureaucratique . De moins en moins cultivés, beaucoup d’énarques  ne connaissent que la seconde. 

 

Le mondialisme est bien ingrat

 

Le grand paradoxe est que les forces internationales   dont l’ENA est devenu l’agent le plus dévoué,   ce sont en fait elles qui voulaient sa mort. En ce sens l’école est deux fois victime du mondialisme.

Malgré ses dérives récentes,  l’ENA incarnait encore , surtout aux yeux de l’étranger, la réputation de  solidité séculaire de l’Etat français , celui de Richelieu,  de  Louis XIV, de Napoléon, de la République radicale . Malgré ses défauts, cet Etat était tenu pour une des forces de la France par la compétence , l’objectivité , le  sens du service public  de ses agents.

Or le projet mondialiste, comme le projet européen implique l’attrition des Etats , voire leur arasement . C’est particulièrement vrai de l’Etat   français, hériter de la « grande nation » et tenu  à l’étranger , spécialement dans  le monde anglo-saxon,  comme la structure la mieux  à même , en raison de sa solidité, de résister aux projets mondialistes. Cet Etat, il faut lui briser l’échine. Personne sans doute  n’a donné  l’ordre à Macron de liquider l’Etat français, mais  on sait combien le président est imbibé de l’idéologie internationale dominante. Il y adhère par conviction certes mais aussi par une facilité particulière de sa personnalité  à s’imprégner de l’atmosphère  du  milieu où il évolue,  en l’occurrence la sphère mondialiste et rien que celle là.  Il sait sans doute  aussi jusqu’à quel point il doit  à cette sphère son  élection.

Ajoutons que la baisse d’attractivité sociale et de niveau qu’il faut attendre d’une institution prenant le relais  de l’ENA , recrutant dans la « diversité »,  où la conformité idéologique prendra le pas  sur la culture générale et les compétences , favorisera l’émergence d’une nouvelle classe de  fonctionnaires , grisaille au service de la grisaille, plus apte à se conformer aux ordres de la gouvernance mondiale que de faire entendre la voix de la France.

Casser ces symboles forts que sont , tant pour les Français que pour les étrangers, l’ENA et le corps préfectoral – bien plus que l’Inspection des finances dont on peut  se passer , c’est concéder une  belle victoire au projet mondialiste. La suppression plus récente  du corps diplomatique est venue parachever ce que le président lui même a appelé la "déconstruction de la France" . On peut  dire que les énarques –  au moins la majorité d’entre eux, l’ont bien cherché !  Mais compte tenu de la gravité de l’enjeu national et civilisationnel, ce serait là  une piètre consolation.

 

Roland HUREAUX

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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