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Roland HUREAUX

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7 juin 2022 2 07 /06 /juin /2022 13:01

LES DEUX CLIVAGES FRANÇAIS

 

Il est commun aujourd’hui de pointer l’éclatement de la société française en de multiples entités, qui formeraient comme un « archipel », où on aurait du mal à reconnaitre la France d’autrefois « catholique et républicaine »[1].

Il est cependant possible, dès lors que l’on prend quelque recul, de discerner deux clivages majeurs, distinct de ceux du passé, qui ne se croisent qu’en partie et auxquels la plupart des autres se ramènent.

 

Un clivage ethnique

 

Le premier de ces clivages est tout simplement ethnique et résulte de l’immigration. Il oppose les indigènes, que certains appellent les « Français de souche »   et les héritiers de plusieurs vagues d’immigration, dont les dernières, peu ou pas assimilées,   n’ont pas  encore accédé à la citoyenneté. Il est très difficile de donner des chiffres :  selon l’INED, près d’un Français sur trois aurait un grand-parent issu de l’immigration et ce pourcentage ne cesse de s’élever.  Mais il est risqué de mettre dans le même ensemble, des  petits enfants d’immigrés espagnols ou italiens sans attaches avec leur pays d’origine et entièrement francisés et de jeunes sub-sahariens arrivés récemment sur le territoire national.

Il se peut que le clivage principal soit aujourd’hui moins celui des origines que celui de la religion. Le fait que la majorité de l’immigration récente soit musulmane, combinée à certains caractères de cette religion comme la forte endogamie ou le rattachement à une Oumma internationale, instaure une distance sociale et culturelle que n’avaient jamais entrainée les vagues précédentes, venues pour l’essentiel de l’Europe catholique.  Ce qui perturbe le plus les indigènes, c’est moins le poids  numérique des allogènes, surtout musulmans, que   sa croissance relative du fait du différentiel de natalité et de la poursuite d’un flux d’immigration que les gouvernements d’Europe de l’Ouest ne se soucient que peu de freiner. A cet égard, l’interdiction des statistiques ethniques ou religieuses nourrit l’inquiétude ou les fantasmes plus qu’elle n’apaise les esprits. Le moment où les indigènes seront minoritaires est certes assez éloigné, mais il suffit qu’une communauté allogène  représente une forte minorité – et cette perspective est très proche ou déjà atteinte si l’on ne compte que le moins de trente ans - , pour que s’instaure un climat de guerre civile qui ne ferait que rendre plus difficile l’assimilation.  Voir le Liban ou la Bosnie. Disons le clairement : pour que la paix civile se maintienne, il faut que l’une des communautés  et de préférence l’historique  soit clairement hégémonique et que les taux de natalité soient comparables. Ajoutons que le repli sur soi, sociologique et bureaucratique, de l’Eglise catholique qui, multipliant les obstacles au baptême, semble réticente à la conversion des musulmans, nourrit aussi l’angoisse d’une mise en minorité des natifs, et, par là, son expression politique.

Que beaucoup de ces natifs ressentent leur différence avec les nouveaux venus, ne saurait cacher l‘hétérogénéité du monde de l’immigration : différence ente les maghrébins et les subsahariens, entre les maghrébins d’origine marocaine et algérienne (qui n’ont pas du tout le même souvenir de la colonisation), entre les subsahariens musulmans et chrétiens. Le fossé est également profond entre les musulmans africains et les autres : Turcs, Albanais, Tchétchènes. Bien que très divers, ces groupes ne se mélangent , en partie,  que dans les bandes délinquantes. Européens depuis cinq siècles et généralement chrétiens, les Roms et apparentés constituent un groupe à part que seule l’ignorance des Français de souche classe parmi les immigrés.

Que les islamistes militants, voire terroristes, ne constituent qu’une faible minorité ne saurait nous rassurer :  en cas de crise, la solidarité communautaire se ferait bien plus large, surtout si elle se conjugue avec la séparation des  territoires. 

 

Un clivage politico-existentiel

 

Mais sur le plan politique le clivage majeur n’est pas là. Il sépare de plus en plus ceux qui se rattachent à la « pensée unique » européenne et internationale et ceux qui s’y opposent. La pensée unique internationale :  l’euro et l’Europe de Bruxelles, une justice marquée par la cuture de l’excuse et  le rejet du répressif, l’antiracisme et la sympathie pour l’immigration, l’écologie, le mariage homosexuel et la théorie du genre, et surtout la haine du supposé fascisme, notion élargie à tout forme de sentiment national ou identitaire (sauf celui des minorités). Ajoutons que la mouvance dominante accepte mieux la discipline sanitaire.

Il est difficile de voir comment se partagent ces deux groupes :  moins significatifs que les deuxièmes tours des présidentielles en 2001 ou 2017, les référendums sur l’Europe (1992 et 2005), les sondages sur la PMA ou l’immigration  donnent le sentiment d’un partage moitié-moitié, d’autant plus inquiétant que, le durcissement idéologique aidant, le dialogue est de plus en plus difficile entre les deux France – entre la France et l’anti-France diront certains.

Mais le camp mondialiste contrôle la quasi-totalité des médias, la plupart des partis politiques, des sphères supérieures de l’Etat , des milieux d’affaires,  et a l’appui officiel de toutes les Eglises ; n’était ce rapport de forces inégal, ressenti par beaucoup comme oppressif, la France se trouverait au bord de la guerre civile comme le sont les Etats-Unis, selon les mêmes clivages.  

Ceux qui se rattachent au mondialisme : presque toute gauche, le centre et une partie de la droite classique; le seul grand parti qui s’en démarque clairement est le Rassemblement national, mais ses idées sur certains sujets comme l’immigration, quoique tenues pour politiquement incorrectes,  recueillent un assentiment majoritaire.

Il faut aussi tenir compte des attitudes schizophréniques : tel qui dit « j’ai toujours voté à gauche » et  ne supporte pas l’islam .

Les deux clivages, ethnique et politique, ont une dimension géographique. L’immigration récente tend à se concentrer dans les villes et au sein des villes, dans certains quartiers, généralement de banlieue.   Moins que d’un supposé racisme, cette ghettoïsation résulte de l’importance prise en France par le logement social et du laxisme judicaire qui n’assure pas la sécurité de indigènes dans les quartiers dominés par les allogènes.

Le second  clivage a aussi une base géographique, légèrement différente : l’adhésion au mainstream et à tout ce qui va  avec, est le propre des grandes métropoles, spécialement des quartiers bourgeois, dits  bobos, alors que l’opposition à la  pensée dominante vient plutôt des banlieues où les indigènes cohabitent avec les immigrés, des villes moyennes et petites et du monde rural.  En bref, d’un côté tous ceux qui profitent de  la mondialisation, plus ou moins branchés sur l’international (branchés tout court) et en face, tous ceux qui en pâtissent : paysans, ouvriers, chômeurs et de plus en plus une classe moyenne déclassée, en partie  le peuple des Gilets jaunes . Les fonctionnaires de tradition de gauche, comme les enseignants, protégés par leur statut, mais dont le niveau de vie régresse,  sont de plus en plus partagés.

Les deux clivages que nous venons de marquer bousculent les oppositions traditionnelles.  La droite et la gauche classiques cherchent en vain ce qui les sépare. L’extrême-gauche, sans projet,  propre, ne sert qu’à leur apporter un appui bruyant face aux défenseurs de l’identité.  Avec le passage à gauche des très grandes fortunes qui tiennent les médias, la lutte des classes  a changé de visage. La France cléricale et la France laïque sont des catégories à revoir : la première, attachée à la nation, est bousculée par l’attitude cosmopolite du pape François et de l’épiscopat, ainsi que de la quasi-totalité de la presse catholique : entre ceux qui suivent le courant officiel et ceux, nombreux,  qui ne le suivent pas (d’où vient la grande majorité de vocations), une sérieuse division s’est instaurée. Le France laïque est profondément remise en cause par l’islam, notamment à l’école :  les uns défendent l’« islamo-gauchisme » , les autres passent au Front national.  L’anticléricalisme, qui est plutôt un anticatholicisme,  est, contrairement à ce que l’on croit, plus virulent que jamais, notamment dans les médias : les uns rejettent, avec l’islam, toutes les religions, les autres refusent violemment  les positions de l’Eglise catholique sur les problèmes sociétaux (homosexualité, avortement) : qu’elle les mette en veilleuse n’y change rien. L’Eglise de France est cependant moins divisée sur ces questions que celles d’Allemagne ou des Etats-Unis. 

Les clivages entre régions se sont aussi très estompés. Deux facteurs  : les programmes de télévision (sauf pour les Maghrébins utilisant les paraboles) et les intermariages.  La modernité a très peu décloisonné les pays d’Europe entre eux (l’homogénéité économique et le monopole de l’anglais basique tendent  au contraire à les faire se replier) ;  en revanche, l’espace national est plus homogène que jamais, comme le montrent le chauvinisme sportif et les généalogies de plus en plus interrégionales. Les autonomismes régionaux se sont tempérés.

 

Danger d’éclatement

 

La politique conduit à d’étonnantes alliances à travers ces clivages. Le monde de l’immigration, malgré son horreur du mariage homosexuel, vote en partie comme la bourgeoisie libertaire  (dite bobo). La communauté juive, hostile généralement aux partis identitaires  mais pro-israélienne, vote souvent comme les Arabes pro-palestiniens. Jusqu’à quand ? Les anciens fiefs communistes comme le Pays noir, se reconnaissent de plus en plus dans le Rassemblement national. Les défenseurs de l’identité française trouvent plus de sympathie qu’on ne croit dans des groupes, souvent tenus pour « différents » :   originaires de l’outre-mer,  descendants de l’immigration ancienne ou des Harkis, Africains chrétiens, musulmans laïcisés  ou chrétiens d’Orient. Mais ces groupes sont trop peu nombreux pour déterminer de nouveaux clivages.

Le clivage majeur reste entre le camp mondialiste et le camp national.  Il est plus que politique : il est existentiel. Il ne faut pas négliger là les risques d’une fracture majeure, par exemple si la prochaine présidentielle aboutissait, entre des candidats séparés par cette question,  à un second tour serré sur fond de fraudes importantes. Le clivage que nous appellerons ethnique ou religieux , entre natifs et immigrants récents,  est largement subordonné au premier : si le groupe politique dominant   n’encourageait pas   secrètement l’immigration (à l’instar de tous les pouvoirs transnationaux,  de l’ONU à l’Union européenne),  n’exaspérait pas l’autre par un antiracisme exacerbé , généralement pire que toutes les formes de haine raciste,  ce que   Guillaume Bigot[2] appelle la populophobie, si une  justice non-politisée appuyait  mieux la police dans ses efforts de rétablir l’ordre sur tout le  territoire national, si les enseignants et les journalistes incitaient au respect de la  France, si l’on revenait de la laïcité  soixante-huitarde transgressive, type Charlie,  à celle de Jules Ferry   respectueuse  de toutes les croyances  ( mais aussi des  données scientifiques ) , il est probable que la question migratoire cesserait d’avoir  la dimension anxiogène et conflictuelle  qu’elle a  aujourd’hui et que, sauf changement majeur, elle aura de plus en plus.  Pour cela, il ne faut pas que les patriotes se trompent d’adversaire.

 

Roland HUREAUX

 

 

 

 

 

 

[1] Jérôme Fourquet, L’Archipel français, Seuil 2019.

[2] Guillaume Bigot, La populophobie , Plon 2020.

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