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Roland HUREAUX

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26 août 2022 5 26 /08 /août /2022 09:46

LES   DEUX PETAIN

 

Les polémiques récurrentes sur le rôle de Pétain dans les drames de la Seconde guerre mondiale, en particulier la déportation de 74 150 juifs de France ( dont 11 000 enfants) sont depuis quarante ans, largement obscurcies par le brouillard idéologique.

De fait , il y a deux Pétain : pas celui de Verdun et celui de Vichy comme on l’a longtemps dit , mais celui de l’histoire avec ses complexités qui étaient d’abord celles de la situation, celui de l’idéologie post-soixante-huitarde portée aux condamnations sans appel .

Pout savoir comment fut perçu le Pétain de l’histoire, il faut revenir à la génération qui l’a connu :  sur le plan historique , le débat était, dans les années cinquante,  encore  ouvert . Les opinions pouvaient se partager sur les sujets critiques : l’armistice fit-il globalement positif ou négatif ?  Quel était le pouvoir réel de Pétain,  déjà avancé en âge,   sur les évènements ? Henri Amouroux et Robert Aron , plutôt indulgents pour lui,  étaient les auteurs de référence . Les travaux d’Albert Bayet, plus critiques , passèrent inaperçus.

Dans les repas de famille , s’affrontaient sans exclusives sommaires ceux qui avaient cru en Pétain et ceux qui avaient été enthousiasmés par l’épopée du général   de Gaulle. Pas de bagarre ,  pas d’affaire Dreyfus , pas de pro et antivaccin ou Poutine. Les uns disaient qu’il ne fallait pas accabler ce vieillard auquel on prêtait , à tort ou à raison, le mérite d’  avoir amorti le choc de l’occupation, les autres chantaient la gloire de la Résistance. Le mythe de l’épée et du bouclier faisait florès ; les uns et les autres se mettaient assez vite d’accord pour être plus indulgents pour Pétain que pour Laval. Les communistes étaient sans doute hostiles à Vichy mais au nom d’un anticapitalisme qui touchait au moins autant le camp libéral. La question des Juifs n’était pas encore à l’ordre du jour : on confondait les prisonniers de guerre, les déportés politiques en camp de concentration , principalement les résistants, et les déportés raciaux. Les anciens su STO , obtinrent même d’être reconnus, de manière abusive,  comme    «  déportés du travail ».

Antoine Pinay, qui avait été membre du Conseil national de Vichy,  a pu se révéler en 1952 un président du Conseil populaire. Un résistant de la première heure comme le colonel Rémy a pu alors prendre la défense de la mémoire de Pétain. 

De Gaulle revenu au pouvoir en 1958 pouvait, sans créer de scandale , envisager, pour apaiser les esprits, de transférer les centres du maréchal dégradé à Douaumont. L’extrémisme stupide des partisans de Pétain, Me Isorni ( lui-même ancien résistant) en tête, exigeant que l’on révise      en même temps   le procès de1945,  empêcha que cela se fasse. Aujourd’hui, ce transfert serait inconcevable.

Et puis, est venu mai 68.  Tout a changé . Le débat est alors devenu entièrement idéologique.  

La nouvelle extrême-gauche se définit par l’antifascisme – dans lequel elle mêlait aussi bien l’hostilité à Pétain qu’à De Gaulle ou à tout pouvoir « bourgeois » .  Mais Pétain fut une cible de choix .

Ce mouvement avait un antécédent : dès les années trente,  les philosophes de l’école de Francfort ( Adorno, Horkheimer, Reich, Marcuse et d’autres)  avaient répandu l’idée que le socialisme national (nazisme) s’enracinait dans la « personnalité autoritaire » de la vieille société allemande, autrement dit dans la morale traditionnelle. C’est à la destruction de cette morale que s’attachèrent, non seulement les membres de cette école, mais , plus tard, les philosophes français dont l’œuvre fut qualifiée outre-Atlantique de French théorie ( Foucault, Deleuze, Derrida, Bourdieu ) prétendirent poursuivre le travail . Les uns et les autres firent une partie de leur carrière aux Etats-Unis.

La théorie d’Adorno ne fut jamais sérieusement vérifiée. Des auteurs comme Boris Souveraine ou Hannah Arendt[1] ont pensé au contraire que le vivier du socialisme national avait été la masse des déracinés de la société industrielle privés de repères . La théorie de l’école de Francfort contredisait le sentiment immédiat des peuples qui, en Allemagne, en Italie et même en partie en France, en réaction contre les régimes autoritaires,  se jetèrent à la fin de la guerre dans les bras de la démocratie chrétienne, proche de l’Eglise catholique.

Cette théorie n’en constitua pas moins la base de l’immense mouvement de mise en cause de la morale traditionnelle dans tout l’Occident après la guerre ; un mouvement qui commença dès les années cinquante aux Etats-Unis avec le frauduleux rapport Kinsey   financé par le Fondation Rockefeller.

Pour le mouvement libertaire, il était difficile d’invoquer Hitler et Mussolini, tous deux étrangers à toute préoccupation religieuse ou morale : la haine du christianisme du premier était presque aussi vive que sa haine du judaïsme ; le second avait un solide passé anticlérical.   Pétain   à la fois complice des dictatures « fascistes » et   qui s’était appuyé ostensiblement sur une Eglise de France complaisante,  représentait , lui,  une cible idéale . On le créditait d’avoir voulu restaurer en France l’ « ordre moral » à la manière de Mac Mahon. De fait , le tableau est plus nuancé :  la loi de 1921 punissant sévèrement l’avortement et les débuts de la politique familiale datent de la IIIe République.   Beaucoup de résistants étaient catholiques et les mouvements de résistance avaient aussi une préoccupation morale. Mais l’idéologie ne donne pas dans la nuance :  Pétain était le chaînon manquant permettant au nom de l’antifascisme de subvertir la morale occidentale. Même si Vichy avait   cherché à asseoir sa légitimité par la rhétorique morale, il fallait cependant retoucher quelque peu le portrait du vieux maréchal libertin et agnostique   pour en faire une image de la vertu .

Toutes les idéologies conduisent au manichéisme. L’idéologie libérale-libertaire aussi.  Pétain devint une bête noire de choix, le repoussoir absolu. Seul Franco pouvait rivaliser avec lui dans la conjonction fantasmée du fascisme et du moralisme catholique.

Dans la démarche idéologique, toute parole d’indulgence, tout essai de compréhension de l’ infâme devient un crime .

Assurément le maréchal Pétain porte une lourde responsabilité dans les évènements de ces années. Mais pas celle que l’on croit.  Tenu pour un « maréchal républicain »,  parrain  occulte de l’armée française tout au long des années trente, il imposa de manière dogmatique une doctrine purement défensive, celle de la ligne Maginot et, pour l’appliquer,  un commandement médiocre , ce qui en fait un des grands responsables de la défaite de 1940. Cette défaite fut alors la faute originelle de la France , celle dont il faut faire avant tout repentance. Elle entrainait tout le reste : l’assujettissement à l’Allemagne, l’immense transfert de ressources y compris humaines vers celle-ci, l’application de la Convention de La Haye de 1907 sur le droit de la guerre qui donne les pleins pouvoirs   à l’occupant sur les territoires occupés,   soit toute la France métropolitaine à partir de novembre 1942. Mais dès lors que Pétain était devenu le repoussoir absolu de la philosophie dominante, tout ce qui pouvait l’accabler était bienvenu.

Dans le milieu anglosaxon, cette tendance se confondit avec le French bashing, la volonté d’humilier au maximum la France . Contre le général de Gaulle qui lui avait rendu, tout au long des années soixante, à la fois la fierté et une insupportable indépendance, Pétain fut appelé à la rescousse.  Cette volonté de salir la France en lui rappelant de manière obsessionnelle ses compromissions n‘a cessé de s’ aggraver,   conduisant certains dirigeants américains à la suite de la guerre d’Irak ( 2003 ),   à vouloir la faire disparaitre comme puissance.  C’est dans ce contexte que s’insère le célèbre livre de Robert Paxton sur Le régime de Vichy (1972) , particulièrement accablant pour notre pays   bien que d’une valeur historique contestable. Les historiens israéliens, Alain Michel et Simon Epstein furent bien plus ouverts à la singularité du cas Pétain.  

Il y a en définitive deux Pétain, le réel, qui mérite une approche sans indulgence mais aussi sans préjugés , avec toute le sens de la complexité que ne doit jamais perdre de vue un véritable historien et celui de l’idéologie libérale-libertaire qui règne aujourd’hui sur de larges secteurs d’opinion nationale et internationale et qui ne peut être que manichéenne.

Pétain ne mérite, pour les raisons que nous avons dites, aucune bienveillance . Mais il est temps que l’examen de son cas sorte des simplifications de l’idéologie pour redevenir une vraie question historique.

 

Roland HUREAUX

 

 

 

[1] Emmanuel Todd a une position proche : pour lui,  l’essor des idéologies, dont le socialisme national, fait suite à la crise du fait religieux.

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