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Roland HUREAUX

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23 janvier 2006 1 23 /01 /janvier /2006 23:03

 

 

Aux prisonniers du Dasein, la libération

Jean-Luc Marion, Le phénomène érotique

Grasset, 2003 , 342 pages

          Le phénomène érotique n’est pas un objet d’étude habituel de la philosophie, surtout à l’époque moderne. Etait-il  logique qu’il soit réintroduit par un philosophe qui ne fait pas par ailleurs mystère de son adhésion à la foi catholique ?  Peut-être , surtout si l’on considère que l’auteur rompt de manière salutaire avec l’antique distinction de l’agapé et de l’eros , considérant  avec raison que l’amour ne se divise pas, qu’il n’y en a qu’un,  plus ou moins bien fait sans doute, mais unique dans son essence.

           Il n’était en revanche pas aussi évident que cette réintroduction de l’amour doive se faire au travers de la problématique de  la phénoménologie, à laquelle, avec une continuité à signaler , se rattache toute l’oeuvre de Jean-Luc Marion.

On  a beau dire en effet que la phénoménologie, telle que l’ont inventée Husserl et Heidegger, sous le patronage lointain de Descartes, est la seule philosophie possible dans le monde du soupçon qui est le notre , elle n’en commence pas moins par le constat d’un  enfermement dont on ne voit pas bien par quelle fenêtre on pourrait s’en évader. Cet enfermement est à peine celui du moi – déjà Descartes s’avançait beaucoup en disant je pense - , il est celui du ça . Tout ce dont je suis sûr au départ est qu’il y a là quelque chose qui est, de l’être-là , le  Dasein, qui croit qu’il est un sujet et qui peut tout juste regarder autour de lui pour avancer prudemment quelques propositions  assurées : qu’il est entouré de silhouettes qui semblent être d’autres Dasein , qu’il vit dans le temps , qu’il se fait du souci etc.

Pour le sortir de sa condamnation  à perpète , Marion suggère que la Dasein ne se contente ni de la réduction épistémologique (cogito ergo sum ) , ni ontologique ( je suis , donc l’Etre est ) mais tente  la réduction qu’il appelle « érotique » : pour que mon existence  ait un sens, il faut que l’on m’aime . Qui et  d’où ? Pas du cercle fermé où le Dasein se contemple lui-même , mais forcément d’ailleurs . D’où la question  : « m’aime t’on - d’ailleurs ? » Qu’importe d’être sûr que je suis, si je ne sers à rien ; pour m’assurer que j’ai du sens , il faut que quelqu’un d’autre me le dise, en me disant qu’il m’aime . « Ma certitude d’être , je peux certes la produire et reproduire mais je ne peux l’assurer contre la vanité (le non-sens) . Seul un autre que moi pourrait me l’assurer » .

        Est-ce si sûr ? Comme il arrive souvent chez les phénoménologues, Heidegger en tête, on approfondit dans le moindre détail, en de beaux morceaux de bravoure, la description de ce qui semble aller de soi et on va au contraire très vite pour ce qui ne va pas forcément de soi . Que la question du sens soit liée à celle de l’amour est introduit dans le texte comme une évidence qui aurait mérité, nous semble-t-il,  de plus ample explications. N’y a-t-il pas des situations où les  solitaires ( comme l’est le  Dasein) trouvent tout à coup le sens , non d’être aimés, mais de trouver quelqu’un à aimer : un enfant abandonné (il y a, nous semble-t-il, un Charlot qui traite ce sujet) et même un chien, un chat etc , tous objets d’amour qui assurent le sens sans produire, au moins dans l’immédiat, de la réciprocité. N’assiste-t-on pas au contraire au désespoir  de gens à qui tout sourit et qui semblent bien-aimés ?

Jean­-Luc Marion en arrive d’ailleurs assez vite là. Comme il est difficile d’être aimé – surtout d’en être sûr - , tout le monde, dit-il,    peut en revanche, sans préalable, commencer à aimer . Cela ne coûte que  le premier pas , au risque  de la rebuffade – qui ne vous empêche nullement de continuer à aimer : le propre de l’ amant c’est qu’il  « s’avance ».Le vulgaire dit qu'il "fait des avances".

Etre aimé, voire aimer  est la seule manière d’échapper à ce que l’auteur considère , avec les accents de radicalisme augustinien qui lui sont chers – au destin de l’être seul : la haine de soi-même, qui débouche  sur la haine de l’autre. Là aussi, on aurait aimé quelques éclaircissements : l’amour de soi est-il vraiment impossible ? Et si j’aime le premier ne me faut-il  pas aimer « comme moi-même » . Et si au commencement je me hais, comment le premier pas est-il possible ?

            Même si on respecte son parti pris de ne citer personne, manière altière d’établir un discours fondateur , Marion aurait pu utilement se référer à  Lacan : dans le narcissisme primitif,  le moi se  construit , comme un fantasme, au travers de l’image spéculaire, ce qui conduit l’illustre docteur à réemployer  la formule de Rimbaud : « Je est un autre » . Ou bien il y a encore l’amusante image de René Girard , tirée de Proust : celle de la midinette qui avance en ne regardant  personne pour bien assurer qu’elle n’aime qu’elle-même, meilleur moyen, paraît-il, du fait du caractère mimétique du désir, d’attirer le regard des autres.

Admettons que le destin du moi isolé soit de se haïr , le Christ ne fait-il pas exception ?  Marion ne l’évoque pas . Autre absent de ce texte qui se veut  laïque , le démon , qui veut dire « l’ accusateur » , celui qui vous incite à la haine de vous-même.

Mais l’essentiel est que seul l’amour permet de briser le cercle du solipsisme du Dasein . Et là pas de risque d’échec: « un amour refusé reste un amour accompli ».

L’homme est inscrit dans la chair et la phénoménologie de l’amour, l’étude du phénomène érotique  ne pouvait faire l’économie d’une description du rapport charnel. Où , dit Marion, je ne donne rien au partenaire que lui-même, sa propre chair excitée et ne reçois rien que moi-même : ma chair excitée. La lecture phénoménologique  des ébats de la chair auxquels se livre Marion restera sans doute, dans l’histoire de la philosophie, comme  un morceau d’anthologie.

Et le rapport charnel ne trouve sa plénitude – là aussi il aurait fallu être un peu plus explicite – que s’il transcende le temps en s’inscrivant dans un serment. Autre manière de transcender le temps : l’enfant, le tiers qui advient,  qui « incarne en sa chair un serment une fois et à jamais accompli même si les amants l’ont depuis longtemps rompu ».

Mais aussi longtemps que l’être s’enferme dans les limites que lui assigne la démarche phénoménologique, comment s’assurer que l’autre l’aime vraiment : même si ce n’est pas strictement nécessaire à l’amour, généralement on préfère.  La jalousie, élevée par l’auteur à la hauteur d’une attitude philosophique ,  rappelle que le rapport phénoménal, fut-ce celui de la plus intime connivence charnelle,  ne permet jamais d’atteindre la personne d’autrui , ni par conséquent la certitude  d’être vraiment payé de retour.

Dans la « bulle » du Dasein, la nécessité d’un autrui qui m’aime – d’ailleurs - , la possibilité de prendre les devants en aimant le premier, l’engagement de transcender le temps au travers du serment , sont choses possibles . Mais la certitude ultime d’être aimé et même la validation ultime de mes démarches vers autrui ( pour les garantir de l’illusion) supposent un saut, quelque chose comme  un acte de foi . Seul  l’acte de foi atteint la personne d’autrui, qui autrement se dérobe.  Ce saut , Marion l’évoque   explicitement : « Il ne reste donc qu’une voie ouverte : il faut que moi, l’amant , je décide de la sincérité d’autrui – autrement dit que moi , et non lui , réponde à la question « m’aimes-tu ? ». Ce  saut est d’abord  de l’ordre de l’amour . Mais  n’est-il pas aussi  de l’ordre de la connaissance ? Mais alors, par cet  acte de foi, n’est-ce pas  toute le démarche phénoménologique , centrée sur un Dasein désespérément clos sur soi , qui se trouve remise en cause ?  Car ce qui se constitue dès lors que j’ai accompli ce saut , n’est  rien moins qu’un monde objectif , un monde interpersonnel mais aussi un monde réel , dont une fois pour toutes je ne me pense plus comme le centre ni même l’incontournable porte d’entrée. Ce monde fut celui de la philosophie antique et médiévale , il reste, quoi qu’on dise,   celui de la science dite dure , il est le vrai monde où le Dasein lui-même , dès qu’il cesse de se penser comme dasein , se meut au quotidien.  Revenant à  l’importante  prémisse de l’essai de Marion selon laquelle le savoir et l’amour ne sont pas séparables, il n’est sans doute pas inutile de dire, comme l’avait , semble-t-il, pressenti  Jules Lagneau,  (et comme le montre peut-être a contrario la pathologie de l’autisme) que l’accès à ce monde passe par quelque chose comme un acte d’amour . Que pour parler comme Marion, mais aussi pour revenir à la Bible, l’acte de connaître est un acte érotique.

 

                                                              Roland HUREAUX 

 

 

                                                              

 

 

 

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