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Roland HUREAUX

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24 août 2008 7 24 /08 /août /2008 12:21

 

Il y a eu de Gaulle, le fondateur de la Ve République, il faut qu’il y ait  Sarkozy le refondateur.

Nicolas Sarkozy ne saurait se contenter d’être le  sixième président de la Ve République, il veut accéder à la dignité de fondateur,  être un Solon, un Washington, un de Gaulle.

En modifiant près de la moitié des articles de la constitution actuelle, sous le prétexte  de la « moderniser », telle est l’ambition que notre  président  affiche.  

A l’heure où nous écrivons, il n’est pas encore sûr qu’il y parvienne. Les socialistes ayant l’heureuse idée de refuser en  bloc  la révision, il aura du mal à obtenir la majorité des 3/5 du Congrès pour peu que les députés de la majorité réticents, en sus de  Nicolas Dupont-Aignan,  aient le courage de voter non  et pas seulement de s’abstenir.

Pour faire passer sa réforme, Sarkozy téléphone à tour de bras et  reçoit à l’Elysée un à un les récalcitrants.

Ce faisant il aura un bon entrainement pour la suite : c’est ce qu’il devra faire désormais, si la révision est adoptée quand il voudra faire adopter une politique.

C’est ce à quoi s’usent  depuis longtemps déjà  les présidents des Etats-Unis quand ils veulent surmonter les réticences des congressistes  à leurs projets et encore pas toujours avec succès : ainsi Clinton ne réussit jamais à faire adopter son projet de sécurité sociale.

Car s’il y a une idée derrière le projet de révision – en dehors de celle de changer pour changer - , c’est bien de se rapprocher de la constitution des Etats-Unis. On ne va   pas encore jusqu’à abolir  la fonction de premier ministre mais  entre un président toujours aussi monarchique – plus  à cause du quinquennat  que de la constitution originelle  d’ailleurs ! – et un parlement aux pouvoir élargis, la marge de manœuvre du gouvernement se trouvera  singulièrement rétrécie.

Il ne pourra pas faire discuter tels quels ses projets de loi : seront débattus en séance plénière  les projets déjà retravaillés  - et éventuellement dénaturés – par les commissions. Il perdra la maîtrise d’une partie de l’ordre  du jour et  ne disposera plus qu’à très petite dose de la possibilité du  vote bloqué ( le fameux article 49-3). Désormais libres de  redevenir députés, les ministres pourront démissionner sur un coup de tête, comme sous la IVe République.

 Singulier président qui,  plein d’ardeur pour  faire « bouger » la France , au point de saturer plus que jamais le Parlement de projets plus ou moins réfléchis,  veut couper les mains de son gouvernement  et donc aussi les siennes propres. Cela , alors même que le gouvernement français  est déjà, parmi les grandes démocraties occidentales,  un de ceux qui doivent  vaincre le plus d’obstacles ( Sénat, Conseil constitutionnel, sans compter la rue ) pour mener à leur terme ses projet de réforme, bien plus qu’au Royaume-Uni par exemple.

Sans doute Sarkozy s’imagine-t-il s’en tirer en négociant au coup par coup, par-dessus le premier ministre,  avec les principales personnalités de la majorité, comme il le fait d’ailleurs déjà. Organisant le désordre institutionnel, il compte cependant demeurer plus que jamais au centre du système.

 Le reste du projet de révision est un pot-pourri des idées, bonnes ou mauvaises,  qui traînent depuis de nombreuses années dans les sphères où se prennent les décisions , comme l’idée du quinquennat traînait jusqu’à ce qu’on  finisse par y venir. Ces idées  ont presque toutes l’effet de compliquer les procédures : intervention du parlement dans les nominations ( encore le modèle américain ! ) , saisine du conseil constitutionnel par les justiciables, réforme du Conseil supérieur de la magistrature qui aboutit à mettre le corps judiciaire en autogestion, institution d’un Ombudsan ( on croyait qu’il y avait déjà le médiateur !), reconnaissance des langues régionales etc. Seul changement d’une utilité incontestable : la nécessité de faire approuver les interventions militaires extérieures par le parlement.

Parmi ces idées, il en est une parfaitement inutile : celle d’interdire plus de deux   mandats présidentiels consécutifs. Inutile car qui ne voit que le président  de la  république  ne peut désormais plus être réélu, même une fois ?  Dans un pays versatile où le désir de changement s’exprime si facilement, le quinquennat a  déjà  ôté au chef de l’Etat la possibilité de se refaire une virginité au travers de la cohabitation ( sans cela  ni Mitterrand, ni Chirac n’eussent jamais été réélus) .En dévalorisant la fonction de premier ministre, le président se prive en outre d’un indispensable fusible qui seul permettait  à ses prédécesseurs de tenir sur la durée.

Singulier président qui s’applique avec tant de soin  à réunir les conditions de sa non réélection !

Il est une maxime de Montesquieu  dont on a oublié de s’inspirer et  qui s’applique au carré aux constitutions : « Il ne faut toucher aux lois que la main tremblante ». Il en est une autre , du général de Gaulle,  qui peut servir de mot de la fin : « en aucun temps et dans aucun domaine, ce que l’infirmité du chef a, en soi, d’irrémédiable, ne saurait être compensé par la valeur de l’institution . »

 

                                                              Roland HUREAUX

 

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13 juillet 2008 7 13 /07 /juillet /2008 11:48

Depuis le VIIe siècle, la  Méditerranée, qui jusque là, en dépit de sa diversité ethnique avait été une communauté politique et culturelle, en particulier  au sein de l’Empire romain,  est devenue une frontière entre le monde européen et chrétien  au Nord  et le monde musulman au Sud. Même la période coloniale qui vit pourtant  durant cinquante ans les mêmes pouvoirs régner sur les deux rives ne réussit pas à abolir la césure.

Loin de nous l’idée que le monde serait  voué à la guerre des grandes aires culturelles et religieuses, à un inévitable « choc des civilisations ».  Mais  entre le bon voisinage et le mariage, il y a un pas que le sens des réalités  interdit de franchir. En un sens le projet d’Union méditerranéenne, qui prétend  faire tomber les barrières entre les cultures de la Méditerranée,  est encore plus utopique que celui de l’Union européenne dont l’ambition était   « seulement »  de surmonter les différences nationales !

Au demeurant la méthode envisagée  n’est pas très différente de la méthode Monnet qui devait  faire avancer l’Europe supranationale:   rapprocher les peuples au moyen de coopérations concrètes, principalement économiques,  conduites au travers d’institutions de plus en plus contraignantes. 

Malgré ces réserves, l’Union méditerranéenne, après tout,   pourquoi pas ?

Pourquoi pas si le France, première puissance méditerranéenne,  doit s’en trouver renforcée.

Il est vrai qu’à cet égard,   le projet est déjà largement plombé par la prétention des vingt-sept, Allemagne en tête et Finlande comprise, d’y participer. C’est  un ministre français, Jean-Pierre Jouyet, illustre membre du groupe de Bilderberg,  qui aurait  remonté les Allemands contre le projet de Nicolas Sarkozy, comme c’était Jean Monnet qui avait remonté une partie du Bundestag  contre le traité d’amitié franco-allemand du 23 janvier 1963. Dans les deux cas, le motif  est  de préserver  l’Europe supranationale – et sans doute les intérêts américains. Il est vrai que Jean Monnet, lui, n’était pas ministre en 1963 et  que, s’il l’avait été, le général de Gaulle, qui savait se faire respecter, n’aurait pas toléré qu’il le demeurât.

Pourquoi pas l’Union méditerranéenne,  à condition que pour faire avancer sa « grande idée », la « grande nation »  ne sacrifie pas, une fois de plus,  ses intérêts moraux et matériels   comme elle le fait chaque fois qu’elle veut promouvoir une  nouvelle lubie. Comme ses élites ont,  chaque fois qu’elles l’ont cru nécessaire,  sacrifié les intérêts français, sous le regard narquois de nos partenaires,  pour faire aboutir les projets européens, à commencer  par la monnaie unique, projet français d’emblée aligné sur le mark au mépris des intérêts de l’économie française ou encore EADS où, en partie par idéalisme européen, la France a, sans contrepartie,  partagé son  savoir-faire aéronautique.

A voir ce qui se passe depuis un an, ce  risque apparaît  bien réel :    nous nous sommes  ridiculisés à recevoir Kadhafi à  Paris dans les conditions que l’on sait,  un Kadhafi  qui finalement ne marche pas : « Oignez vilain  etc. » !  N’allons nous pas, pour continuer sur cette voie,   reconnaître de facto la tutelle de la Syrie sur le Liban ?   Triste spectacle en tous cas que celui du président Assad  fils assistant au défilé du 14 juillet quand on sait la responsabilité de son régime dans l’assassinat de notre ambassadeur  Louis Delamarre, grand artisan de paix s’il en fut,  le 4 septembre 1981 et celui de 58 soldats français lors de l’attentat du   « Drakkar » le  23 octobre 1983 ! De même avons nous été conduits  à donner un douteux  satisfecit en matière de droits de l’homme au président Ben Ali, à consentir une semi-repentance à l’Algérie,  et pour avoir trop cherché à séduire celle-ci,  à nous aliéner le  Maroc. Pendant ce  temps étaient  mises  en veilleuse les réserves électorales du candidat Sarkozy vis-à-vis de l’entrée  de la Turquie dans l’Union.  Sur le plan économique, on ne peut que craindre que quelques uns de nos intérêts ne soient aussi  mis à mal pour faire aboutir ce grand projet qui pourrait   s’avérer   in fine  n’être que du vent.

Mais, dira-t-on, n’est ce pas en cela que Nicolas Sarkozy est fidèle au génie de la France tel qu’il fut incarné le général de Gaulle : promouvoir de grandes idées, mettre de l’idéalisme  donner de l’  élan, dépasser  la  froideur de rapports internationaux ?

Justement non.

Car si le général de Gaulle avait le souci de la grandeur de la France, il n’ignorait pas que le premier devoir des dirigeants,  avant de faire briller  leur pays,  est de défendre le  pain quotidien des dirigés. Ce qui impliquait, pour ce pourfendeur infatigable de ce qu’il appelait les  « chimères »,  de savoir conjuguer les grandes idées  avec le plus froid des réalismes. Jamais il ne sacrifia les intérêts des agriculteurs français sur l’autel de l’Europe : bien au contraire, sa politique intransigeante  sauva le marché commun agricole  qui nous était très favorable. Ses attaques contre le dollar, si mai 68 ne les avait  empêchées  d’aboutir, auraient   enrichi  la France qui avait accumulé des réserves en or. Ses réticences à l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun  étaient aussi fondées sur des raisons  d’intérêt : il ne voulait pas que nous ayons à payer les « balances sterling ». Toujours ardent à coopérer, il sut ne pas le faire quand l’avance technique française était en jeu, comme dans le nucléaire.

L’idéalisme bien français  des grands projets est destructeur – on le voit bien avec l’euro – quand il n’est pas accompagné de ce réalisme terre à terre qui conduit  préserver non seulement nos intérêts matériels et moraux, mais aussi nos amitiés, partant notre honneur et  notre crédibilité.

                                                                    Roland HUREAUX

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13 juillet 2008 7 13 /07 /juillet /2008 11:43

L’ imbroglio  franco-chinois relatif à la participation de Nicolas Sarkozy à la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques résulte d’une accumulation invraisemblable de maladresses.  

La première   fut de laisser  présenter cette participation comme un enjeu politique majeur. Le président français boycotterait-il  ou non les Jeux Olympiques  se  demandait-on il y a un an, sans que personne en haut lieu n’ait la prudence  de désamorcer la question ?  Le terme de boycott avait jusque là une signification pour les athlètes, on ignorait qu’il en eut pour les invités. Mais si les seconds veulent voler la vedette aux premiers...

Quand les Jeux Olympiques eurent lieu à Rome en 1964, le général de Gaulle, chef de l’Etat ne s’y rendit pas sans que cela ait revêtu une quelconque  signification pour les relations franco-italiennes. Voilà ce qu’on aurait pu rappeler  alors, le  président se réservant de se déterminer au dernier moment « en fonction de son emploi du temps ».

Or on ne l’a pas dit : soit-dit en passant, ceux  qui tiennent les Jeux olympiques pour une manifestation purement sportive noteront  que la question de la participation des autorités politiques à la  cérémonie d’ouverture ne se pose jamais quand les jeux ont lieu dans Etat démocratique, à Atlanta ou à Sydney. Ce n’est que quand ils  ont lieu dans un Etat non-démocratique que la question se pose : cela seul suffit à faire la différence entre les pays d’accueil.

Pour durcir encore l’enjeu, il se trouve que la France préside l’Union européenne cette saison et qu’à travers elle, c’est l’attitude de l’Europe entière qui semble en cause, alors même que le  gouvernement français décidera seul de sa position. Cela non plus n’a jamais fait l’objet d’une mise au point.

A cette première erreur s’ajoute l’incroyable  réaction de soumission lorsque le gouvernement chinois a élevé  la voix contre les manifestations ayant accompagné en avril le parcours de la flamme olympique sur notre territoire. Là où il eut fallu rappeler sèchement que dans un pays comme la France, à la différence d’autres,  les manifestations de rue ne sont pas téléguidées par le gouvernement, on envoya au contraire une délégation de haut niveau , le président du Sénat et un ancien premier ministre, rien de moins, pour  « renouer le dialogue ». Tout cela avait, qu’on le veuille ou non,  l’air  d’une  repentance. Alors même que notre police avait fait plus que du zèle contre les manifestants,  laissant même agir sur notre territoire, au mépris de toutes les règles de souveraineté, un obscur service d’ordre chinois. 

Enfin comment ne pas trouver insupportables les avertissements arrogants de Pékin mettant en demeure le gouvernement français de ne pas accueillir le dalaï lama , alors que   ce dernier a déjà  été accueilli à Washington, à Londres,  à Berlin  suscitant certes chaque fois  l’ire prévisible de Pékin  mais sans qu’on  ait osé alors parler  sur ce ton à ces pays pourtant plus impliqués  que nous dans le commerce avec la Chine ? Bernard Kouchner heureusement l’a rappelé mais en ne recevant pas le dalaï lama  après l’ avoir envisagé, on donne encore une fois l’impression de s’incliner.

Le résultat est une impasse totale : si le président n’allait pas  à Pékin, il provoquait ,  compte tenu des  postures prises, un incident diplomatique sérieux lequel , en effet,  n’aurait pas manqué   d’avoir un impact lourd et peut-être durable sur les relations franco-chinoises.

Allant  néanmoins à Pékin malgré  l’aggravation prévisible de la situation au Tibet ,  il  donne   l’impression , comme n’a pas manqué de le souligner Daniel Cohn-Bendit,  de céder au diktat  des dirigeants chinois , ce dont il est douteux que dans ce monde où on ne respecte que les forts , ce pays lui en soit vraiment reconnaissant.

 

 

                                                              Roland HUREAUX

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13 juillet 2008 7 13 /07 /juillet /2008 11:37

 


Le président de la République n’a pas tort de  considérer que  la politique de la Commission de Bruxelles porte  une lourde responsabilité dans le   non irlandais au Traité de Lisbonne (1 ).

Autant et plus qu’au  principe d’une Europe fédérale, la résistance des populations .au processus d’intégration  européen tient à la nature des politiques concrètes menées par les instances européennes.

On peut  déplorer qu’il y ait ainsi confusion entre le cadre juridique  de l’Europe et le contenu des politiques menées dans ce cadre. Mais n’est-ce pas  les textes eux-mêmes (tant le projet mort-né de constitution européenne que le traité de Lisbonne)  qui  entretiennent   la confusion,   voulant inscrire dans le marbre ce  qui, en matière économique et sociale, notamment ne devrait être que des options révisables ? 

Mais il ne suffit pas de récriminer contre la politique de Bruxelles en général, il faut  en comprendre les ressorts.

Le  principale  nous parait être, pour reprendre l’expression du professeur Henri Bourguinat (1)  l’ « intégrisme économique » qui sous-tend les politiques européennes.

Expliquons-nous : la politique concrète n’a jamais consisté, dans aucun pays, à aucune époque, à appliquer de manière absolue des principes. A tout principe, il y a des exceptions, souvent nombreuses,  qu’il appartient aux  hommes politiques de  déterminer en faisant preuve à  la fois de subtilité et de pragmatisme. La recherche de ces tempéraments à apporter aux principes, c’est cela même  l’essence du  politique. Le refus de ces tempéraments, c’est ce  qu’   en matière politique on appellera le  dogmatisme ou l’ esprit de système ou encore l’esprit utopique, en matière religieuse , l’intégrisme.

Or sur trois sujets au moins , les autorités européennes  se montrent intégristes, appliquant   de manière raide  des principes qui ne sont pas mauvais en eux-mêmes mais qui mériteraient d’être , en fonction des circonstances,  modérés et tempérés.

Le premier sujet  est la monnaie : pour le coup,  ce n’est pas  la commission qui est en cause mais la Banque centrale européenne. En cherchant à se rapprocher d’un idéal d’inflation zéro et de rendre  l’euro le plus fort possible, M.Trichet s’éloigne de l’économie des hommes pour poursuivre le rêve d’une économie idéale. On dira que c’est là l’objectif  que lui assignent les statuts de la banque (repris par le traité de Lisbonne).Mais le président de la BCE ayant  plus de pouvoirs que beaucoup de chefs d’Etat, doit-il se contenter   d’appliquer des textes comme s’il était resté  chef de bureau de Bercy ?  On dira aussi que c’est la vertu allemande qui inspire l’euro. Mais  une vraie communauté doit tenir compte des caractères  de toutes ses composantes,  pas seulement du mieux disant vertueux. Après tout,  le franc,  qui s’est en quarante ans  maintenu (comme la livre, mieux que la lire ou le yen)   au même niveau d’inflation que le dollar,  n’a pas à rougir  de ses performances. Dans le panorama des monnaies, c’est le mark qui a suivi une évolution atypique et qui pour cette raison ne saurait être pris comme étalon.

Le second intégrisme est celui du  libre échange. La commission – là aussi ne faisant qu’appliquer les textes – en est restée à la vision simpliste de l’après-guerre : libre-échange = garantie de démocratie = sésame de la prospérité. Plus l’échange est libre, mieux cela vaut. Certain disent même à Bruxelles – et au siège de l’OMC à Genève où on retrouve  souvent les mêmes... – qu’à supposer que  l’ouverture des marchés soit  unilatérale, comme c’est souvent le cas, l’Europe est néanmoins  gagnante. Cette vision un  peu courte, qui ne tient pas compte par exemple des travaux fondamentaux de Paul Bairoch  a amené la commission à réduire toutes les protections, industrielles et même agricoles au point que, du point de vue industriel en tous cas, le continent européen est devenu la zone la plus ouverte du monde.

Dévastateurs  pour l’industrie 

Les vrais économistes le savent : on  peut avoir la monnaie forte et le protectionnisme,  une monnaie sous-évaluée et des frontières ouvertes mais la combinaison des deux intégrismes, une monnaie surévaluée et le libre-échange,  est dévastatrice pour l’industrie : et c’est bien ce à quoi on assiste aujourd’hui.

Le troisième intégrisme est celui du marché intérieur. Depuis l’Acte unique de 1987, Bruxelles voudrait qu’il soit pur et parfait. De cette prémisse  découle  toute une série de conséquences auxquelles les peuples renâclent : refus de toute politique industrielle, privatisation et souvent démantèlement des services publics,  recul de la politique d’aménagement du territoire, uniformisation de toutes les normes en matière de production, de statuts professionnels,   de diplômes, harmonisation fiscale etc. Cet arasement de toute diversité à laquelle se livre, au  nom du marché et au  mépris du principe de subsidiarité,  la commission provoque de profondes frustrations. On nage là  à en pleine utopie. Le marché parfait n’existe que dans la théorie économique. Il n’a jamais existé dans la vie réelle (sauf  dans de très petits ensembles). Les Etats-Unis où chaque état a encore ses normes alimentaires et une grande latitude fiscale, sont d’ores et déjà un marché  moins parfait que l’Europe.

Cette revue   des intégrismes  n’est sans doute pas exhaustive : il faudrait voir aussi ce qui se passe en matière de  droits de l’homme ou d’environnement, mais on a voulu se cantonner ici au domaine économique et social, celui qui a les effets les plus directs  sur la condition matérielle des populations.

La grande question est de savoir si cet intégrisme est intrinsèque, congénital à la construction européenne : parce que l’utopie appelle l’utopie, diront certains,  parce qu’en tous cas on ne saurait  gouverner en finesse , diront d’autres,   un ensemble d’un demi-milliard d’habitants et  qu’à ce niveau il faut se fixer des règles carrées et s’y tenir, sous peine de  s’exposer à l’émiettement (une logique qui a longtemps prévalu dans l’empire de Chine !). C’est ce que dit un peu Jean-Jacques Rousseau : les trop grands ensembles politiques ne peuvent être ni démocratiques ni décentralisés (Le contrat social, Livre III, chapitre VIII).

Nos ne trancherons pas cette question de  philosophie politique.  L’essentiel  est que l’Europe ne se sauvera pas sans un retour du politique car en définitive, la politique, la vraie,  est le meilleur antidote à  l’esprit de système, elle seule apporte le sens de  la complexité et  cette prudence séculaire qui inspire de tempérer les  principes trop généraux, tout cela  en fonction des temps, des lieux et surtout de la volonté des peuples.

 

 

                                                  Roland HUREAUX * 

 

1. Et  dans la réticence des peuples en général : on ne saurait douter en effet  que dans la plupart des pays, la question posée au peuple irlandais eut reçu une réponse identique.

           2. Henri Bourguinat, Les intégrismes économique , Dalloz, 2006

 

Article piublié dans Le Figaro du 10 juillet 2008

 

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13 juillet 2008 7 13 /07 /juillet /2008 11:33

 

Les catholiques  français  encore nombreux,  pasteurs en tête,  selon qui il va de soi pour un chrétien  d’être « pour l’Europe » (1)  ne  devraient pas manquer de s’étonner que les pays qui posent aujourd’hui le plus de problèmes au processus d’intégration européen soient la Pologne et l’Irlande. Certes la Pologne, qui avait l’art de multiplier les objections au temps des frères Kaszinski,  s’est calmée  depuis le retour des  libéraux   au pouvoir (2). Mais l’Irlande, la très catholique Irlande, vient d’infliger «un   camouflet  à l’Europe » comme disent les éditorialistes appelés à commenter les résultats du référendum du 11 juin 2008 qui a vu ce petit pays d’a peine 5 millions d’habitants dire non au traité de Lisbonne, version revue et à peine corrigée de la défunte Constitution européenne.

Que les pays notoirement  les plus catholiques d’Europe soient les plus réticents à la construction européenne, aux origines de laquelle beaucoup voyaient pourtant, à tort ou à raison, la main du Vatican, est porteur d’une double leçon, à la fois sur  le catholicisme et sur l’Europe. 

Catholicisme et résistance

Beaucoup s’en tiennent au schéma classique selon lequel l’Eglise catholique est d’abord une organisation autoritaire, aimant les  grandes structures organiques, hier le Saint Empire, aujourd’hui l’Union européenne. La Pologne et l’Irlande sont tenues, de ce point de vue, pour deux cas spéciaux  où tant l’adhésion à la religion catholique que l’esprit de rébellion s’expliquent par une histoire totalement singulière, celle de plusieurs siècles d’oppression où l’identité  religieuse a servi de catalyseur à la résistance nationale.  Que cette histoire ait fait des uns et des autres des « têtes dures »,  hostiles même à ce qu’il peut y avoir de meilleur, comme la construction européenne , soit, mais ces pays restent , dira-t-on, des exceptions. Certains ajouteraient, méprisants,  que le catholicisme les ayant laissés longtemps dans l’ignorance et la superstition, qu’ils soient rétifs au  progrès des Lumières incarné par le projet européen ne  saurait étonner. Au risque d’oublier que la France, elle aussi de tradition catholique, mais à qui on ne saurait faire le reproche d’ignorer les Lumières avait déjà  dit « non à l’Europe » le 29 mai 2005 ! Sans parler des Pays-Bas en majorité protestants.

Cette attitude méprisante n’est après tout pas différente de celles des contre-révolutionnaires français, ultra catholiques pourtant, qui se montraient  réticents devant la révolution polonaise de 1830, au motif qu’il s’agissait d’une subversion de l’Europe de la  Sainte Alliance et donc une entorse au principe d’autorité.   Les mêmes laissèrent alors la gauche, pourtant anticléricale, soutenir la catholique Pologne.   

Inutile de dire combien ces conceptions sont réductrices. Nous ne pensons pas, pour notre part,  qu’il faille voir dans les cas irlandais et polonais des exceptions.

D’abord parce que ces pays, malgré leur situation aux marges de l’Europe (si l’on met à part la  Russie, ce qui se discute),  ont apporté une contribution éminente à l’histoire de l’Europe chrétienne. Sans remonter jusqu’au rôle joué par les moines irlandais dans la conservation de  l’héritage   latin au temps des  ténèbres mérovingiennes, qui ne connaît la contribution éminente de l’Irlande à l’édification  des Etats-Unis, aux missions outre-mer, ainsi qu’à la littérature de langue anglaise ?  Quant au pays de Copernic et de Jean-Paul II, qui pourrait nier son rôle  dans l’histoire européenne ?

Surtout, l’histoire de ces pays n’est pas aussi exceptionnelle que l’on croit .Il s’en faut de beaucoup que l’Eglise catholique ait en tout temps favorisé le parti de l’ordre. Oublions son alliance précoce avec les royaumes barbares qui firent voler en éclats  l’Empire romain. L’Italie du Moyen-âge, quoique centre de la chrétienté, vécut dans un désordre continuel. Les villes y étaient déjà républicaines. Les papes ne furent pas peu pour affaiblir au fil des siècles  les empereurs d’Allemagne, jusqu’à plonger ce pays aussi dans l’anarchie. Le très positif  Machiavel reprocha assez à la papauté ce rôle destructeur. Au contraire, le protestantisme vint conforter le pouvoir des princes dans l’Allemagne du XVIe siècle, comme l’orthodoxie confortait  l’Empire russe. En France, face à une aristocratie en majorité gagnée par la réforme, c’est la Ligue, organisation formellement dirigée par le duc de Guise mais à    forte composante populaire qui défendit bec et ongles le catholicisme. La sociologie des Ligueurs parisiens de 1590  préfigurait  d’ailleurs largement celle des Jacobins de 1792. En définitive l’alliance de l’Eglise avec le parti de l’ordre, malgré les figures emblématiques de  Constantin  et  de Charlemagne (ce dernier,  si complaisamment invoqué à Bruxelles),   fut dans l’histoire de l’Europe, plutôt l’exception que la règle. Exception,   l’  Espagne du XVIe sicle ;   exception,   la France du XVIIe siècle: est-ce un hasard si ces deux pays où l’alliance du trône et de l’autel avait été plus étroite que partout ailleurs, virent les plus violentes convulsions anticléricales de l’  histoire européenne : la France en 1789, l’Espagne en 1936 ?

Le génie de Chateaubriand avait  bien perçu, à l’encontre des réactionnaires de son temps, ce pacte multiséculaire entre le christianisme et l’esprit de liberté : « la liberté est sur la croix du Christ ; elle en descend avec lui » ;  « le génie évangélique est éminemment favorable à la liberté », dit-il  (3).
 
Face à un projet impérial
 

Voilà pour le catholicisme. S’agissant de l’Europe, on dira : le but premier de cette entreprise, telle que la conçurent les Pères fondateurs, est de dépasser les rivalités nationales pour fonder la paix, de promouvoir des coopérations étroites pour assurer la prospérité ;    est-elle donc si oppressive pour qu’un peuple aimant la liberté comme le peule irlandais puisse la refuser ? L’Europe n’est pas l’Empire britannique, elle n’est pas la « prison des peuples »  russe ni, du moins on l’espère, l’expression du  germanisme triomphant  (ni les Irlandais, ni les Polonais ne sont des germains et  ils eurent au contraire à lutter contre des voisins  germaniques).

Voire ! D’abord, Jean-Jacques  Rousseau l’a dit : toute entité politique  géographiquement étendue est inapte à la démocratie ; celle-ci est  seulement possible dans de petites républiques comme celle de Genève. « Plus l’Etat s’agrandit, dit-il,  plus le gouvernement doit se resserrer » (4)  .On comprend  en suivant la logique rousseauiste que, même si l’Union européenne   n’a pas formellement la qualité d’empire, la démocratie y est  techniquement  difficile à organiser ;  les gouvernants d’un si vaste ensemble risquent de s’éloigner   des préoccupations  des peuples qui le composent : n’est-ce pas ce à quoi nous assistons aujourd’hui ?  Plutôt que de fulminer contre  la faible capacité d’écoute de la commission européenne comme le fait Nicolas Sarkozy,  ne faudrait-il pas se demander si, dans un si vaste ensemble que l’Europe des vingt-sept, une telle  coupure entre gouvernants et gouvernés n’est pas intrinsèque et donc irrémédiable ?

D’autant que la réalité du projet européen ne manque pas de laisser planer quelques doutes sur son caractère vraiment libéral : non seulement on voit proliférer une réglementation tatillonne et ambitieuse, que déjà Margaret Thatcher et l’école de Bruges dénonçaient, mais on assiste de plus en plus à un refus ouvert de la démocratie elle-même :   avec quelle suffisance les partisans de tous bords du traité de Lisbonne ne dénient-ils pas toute valeur au référendum irlandais, ,comme ils ont dénié toute valeur aux référendums français et néerlandais ! Ils vont jusqu’à exiger que ce pays revote jusqu’à ce qu’il dise oui – qu’il soit, si l’on ose dire « soumis à la question »  jusqu’à ce qu’il avoue qu’au fond il n’est pas hostile au traité de Lisbonne !  

Ce déni de démocratie de la part de ceux qui se voient, selon le schéma léniniste, comme une  « avant-garde éclairée » conduisant l’Europe dans une entreprise transformation prométhéenne, ne suffit-il pas à démontrer ce qu’a  d’idéologique le projet européen, sinon tel qu’il était à l’origine, du moins tel qu’il est devenu aujourd’hui ? Ce ne sont pas  seulement les peuples polonais  ou tchèque qui  y  voient des analogies avec le projet soviétique, ce sont aussi  des dissidents reconnus de l’ancien empire soviétique comme Alexandre Zinoviev ou Vladimir Boukovski. « Il est étonnant, dit récemment ce dernier, qu’après avoir enterré un monstre, l’Union soviétique,  on en construise un tout semblable,  l’Union européenne », et Boukovski de souligner  que l’une comme  l’autre   étaient ou sont   dirigés par une vingtaine de personnes non élues.

Tous les dissidents qui se sont exprimés ont perçu  l’analogie entre le projet européen et le projet soviétique  - sans qu’il faille mettre cependant une équivalence entre la répression brutale des oppositions dans le système soviétique et la disqualification  insidieuse des dissidents de  la pensée unique dans le système européen.  

L’instinct de la liberté est un, il est franc, il est  clair,  il ne transige pas.  Il fait partie, qu’on le veuille ou non, bien plus que de mirifiques projets de dépassement des nations, du génie de l’Europe. Mais contrairement à ce qu’ont pu colporter les  Lumières, le catholicisme  fut historiquement  plutôt l’allié, voire  le ferment de cet esprit de liberté que son antithèse. Que deux   pays  réputés catholiques s’opposent à l’édifice de plus en plus extravagant que les instances de Bruxelles s’obstinent à échafauder  est loin  d’être  un accident  ou un phénomène périphérique. C’est au contraire l’expression de la vérité cachée  du projet européen. Ceux à qui une longue   expérience de l’oppression a appris à se méfier savent, mieux   que d’autres,  reconnaître les multiples visages qu’elle prend. En dépit de tout,  ces petits peuples rebelles expriment  le meilleur du   génie de l’Europe : l’esprit de liberté.

 

                                                                   Roland HUREAUX

 

 


1. Nous ne reprenons naturellement pas à notre compte ces expressions d’usage courant. Bien au contraire nous pensons que ce sont les adversaires de l’Europe supranationale  qui défendent la civilisation européenne, fondée sur la diversité et la liberté.

2. Et même le premier ministre polonais Donald Tusk s’est fâcheusement distingué il y a quelques jours en se faisant le porte-voix de la Commission pour répondre avec une violence peu diplomatique aux propos de Nicolas Sarkozy.

3. Nous développons cet aspect de la pensée de Chateaubriand dans :   Roland Hureaux, L’actualité du gaullisme, chapitre II : « Aux sources du gaullisme, Chateaubriand et le libéralisme catholique », page 49 sq., François-Xavier de Guibert, 2007

4. Ces idées sont développées dans : Jean-Jacques Rousseau,  Le contrat social, Livre III, chapitre VIII. Les Etats-Unis semblent être une exception au principe énoncé par J.J.Rousseau : pas de démocratie possible dans un trop grand ensemble. Au moins jusqu’ici...

 

 

 

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13 juin 2008 5 13 /06 /juin /2008 18:51

Comment ne pas être frappé, en voyant  rejet du traité de Lisbonne émanant du peuple irlandais,  par  le contraste entre la faiblesse de l’enjeu apparent : un  pays sur vingt-sept  et un des plus petits, périphérique qui plus est, ne représentant  que 1,1 % de la population de l’Union,  et  le séisme que provoque  ce vote à travers toute l’Europe.  

Les raisons qui peuvent expliquer ce retentissement ne manquent certainement pas :   l’Irlande étant le seul  pays que sa loi fondamentale  obligeait  à  soumettre le traité à référendum,  tout le monde a compris que  le peuple irlandais  dit tout haut ce que les autres pensent tout bas ;  on sait aussi qu’un traité international comme celui de Lisbonne n’est valide que si tous les pays signataires l’ont ratifié et que la défaillance d’un seul suffit à le rendre inopérant.

Certes. Mais l’Europe en a vu d’autres : la machine européenne a su jusqu’ici gérer ces problèmes quitte à faire revoter certains pays  ou à leur ménager  un régime spécial (Royaume-Uni, Danemark, Irlande déjà ).

Les  partisans du traité peuvent dire en outre que l’Irlande, encore prisonnière d’ un catholicisme étriqué,  est un cas à part :  que la question de l’avortement ait en partie motivé son refus l’écarte , de toutes façons, du courant dominant.    

Pourtant cet Etat , longtemps à la traîne,  est devenu  le plus  riche de l’Union ; il a le taux de  prélèvements obligatoires  le plus faible et au moins autant que les questions de mœurs,  a joué dans ce pays réputé libéral  la crainte que l’Europe ne remette en cause la gratuité de la santé et de l’éducation. Le refus des  aventures militaires où la politique étrangère commune pourrait  entrainer ce pays resté  à l’écart de l’OTA N   a aussi influé.

Mais  la réaction  de l’opinion internationale  témoigne surtout  de l’extrême fragilité de l’édifice bruxellois.

Déjà, deux grands pays fondateurs, la France et les Pays-Bas,   avaient en 2005  rejeté le projet de constitution européenne provoquant un premier ébranlement. La réaction des élites européennes attachées à une mécanique dont l’effet  premier, profitable pour elles,  est d’ouvrir l’espace européen à tous les  vents de la mondialisation, fut de s’asseoir sur le couvercle de la marmite. Le traité prétendu simplifié (tellement simplifié que François Bayrou lui-même n’hésite pas à qualifier d’illisible), annoncé par Nicolas Sarkozy dans sa campagne électorale, devait remettre l’Europe sur les rails « parce qu’il n’y a pas d’autre solution. » Afin d’éviter cette fois tout  risque de  rejet, 26 états sur 27  avaient décidé de  l’adopter par voie parlementaire, des gouvernements et des parlements dociles  à l’ordre  international n’hésitant pas, comme en France, à désavouer frontalement le vote populaire. Mais le référendum irlandais a été  le maillon faible de l’entreprise : avec lui , c’est toute une bouffée de vapeur qui s’échappe de la marmite , venant rappeler que le calme apparent avec lequel les dirigeants européens faisaient mijoter leur petite soupe  n’était qu’un faux-semblant recouvrant une contrainte lourde imposée   aux peuples et un viol, sinon dans la lettre du moins dans l’esprit,  de ce fondement essentiel de la civilisation européenne qui s’appelle la démocratie.

Que va-t-il se passer désormais ? La France et l’Allemagne ont, sans surprise, annoncé conjointement que le processus de ratification devait se poursuivre comme s’il ne s’était encore une fois rien passé.  Les électeurs irlandais sont renvoyés aux  brumes d’Avallon.

Freud a expliqué que le mécanisme du refoulement permettait à l’homme de vive au quotidien, en « censurant » les vérités traumatiques qu’il  ne veut pas voir. Depuis plusieurs années les dirigeants européens censurent pour cette raison le refus profond des peuples d’Europe d’aliéner leur liberté ou à tous le moins d’approuver  des politiques européennes décidées sans qu’on  leur demande leur avis. 

Le plus probable dans l’immédiat  est qu’un nouveau mécanisme de refoulement - de forclusion disent aussi les psychanalystes - ,   quelques subterfuges juridiques aidant , se mette en place, pour que l’Europe  puisse croire reprendre le cours de  son long fleuve tranquille.  Le traumatisme passé, on fera comme s’il ne s’était rien passé. Mais l’amnésie aura un caractère plus artificiel que jamais.  Et comme le refoulé, nous dit encore Freud,  finit toujours par revenir à la surface, ce sera jusqu’au prochain débordement.

                                                    Roland HUREAUX

 
 

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18 mai 2008 7 18 /05 /mai /2008 18:10

PRESIDENTET PREMIER MINISTRE : LE JEU DE BASCULE

 

 

Même si elle est  aujourd’hui  orientée à la baisse, la cote de popularité de François Fillon se tient depuis plusieurs mois très au-dessus de celle de Nicolas Sarkozy.

Résultat  d’autant plus remarquable que le premier ministre n’a rien fait d’autre pour l’atteindre   que de rester calme et digne. On se souvient qu’au cours de l’été 2007, la position de Fillon était particulièrement délicate : tenu pour une sorte de directeur de cabinet du président (et les commentateurs de gloser sur  le modèle américain,  aboutissement logique de nos institutions), il voyait toute la communication et la coordination gouvernementales confisquées par le président et ses proches collaborateurs. Le premier ministre a assumé avec patience cette position dévalorisée.  Il n’est aucune action d’envergure qu’on puisse lui attribuer mais l’opinion a eu le sentiment que dans le tourbillon présidentiel, il maintenait  la dignité de l’Etat. Car les modernes l’ont trop oublié, exercer le pouvoir, n’est pas d’abord de l’ordre du faire, mais de l’  être.  Au début, on riait de Fillon ; aujourd’hui on ne rit plus.

La baisse dramatique de la popularité du président de la République a des causes diverses. Des raisons de fond d’abord : l’échec à relever le pouvoir d’achat et même à réaliser des réformes significatives, les atteintes à l’indépendance nationale (traité européen dit « simplifié »,  réintégration de l’OTAN) à laquelle les Français sont plus attachés qu’on ne croit, suffisaient à le précipiter des  cimes illusoires qui ont suivi son élection. Mais les formes  ont  aggravé les choses : une vie privée trop voyante, des accointances ostensibles avec les puissances d’argent et surtout un comportement virevoltant qui n’est pas celui que les Français attendent du chef de l’Etat.  Son attitude générale, faite de mouvement perpétuel et souvent stérile a été jugée  par beaucoup indigne d’un président.  

En empiétant largement sur le rôle du premier ministre, jusqu’à se rendre aux réunions du parti majoritaire, Nicolas Sarkozy ne s’est pas grandi mais au contraire dévalué. Surtout, il a assumé seul l’impopularité liée à des politiques  qui ne pouvaient être qu’  insatisfaisantes.

Il n’est pas certain que, face aux   empiètements  présidentiels, l’attitude de François Fillon ait été préméditée.  Du fait de  son tempérament et surtout parce qu’on ne lui laissait pas d’autre rôle,  il n’avait d’autre choix que   « la jouer calme ».

 

L’inversion des rôles

 

Et c’est ainsi qu’entre les deux  premiers personnages de l’Etat,  les rôles se sont inversés.

La hauteur, la distance qui sont généralement  l’apanage du chef de l’Etat se sont trouvés transférés sur le  premier ministre.

Etre sur la brèche, donner l’impression de se démener au quotidien,  qui est ce que l’on attend généralement du premier ministre, c’est le  chef de l’Etat qui l’a assumé.

Tout se passe comme si les deux  personnages se trouvaient aux deux extrémités d’une balançoire. En descendant  de sa hauteur  Sarkozy a, de façon automatique,  fait remonter le premier ministre.

Bernard de Fallois (1) avait comparé  de manière irrévérencieuse mais avec subtilité, la répartition   des rôles entre le président et le premier ministre sous la Ve République avec ceux  du clown blanc  et de l’Auguste : le premier dominateur et légèrement sadique vis-à-vis du second, ce dernier  à la fois victimaire et  courant partout. Tout se  passe comme si, sur la piste constitutionnelle française, il  y avait   deux costumes  et deux seulement.   Si l’un abandonne le sien pour usurper celui de l’autre, ce dernier n’a d’autre choix que d’endosser   le premier.

 

Lévi-Strauss aurait dit  qu’il y a là un « effet de structure » : les deux rôles se définissent  non en soi mais l’un par rapport à l’autre.

Le paradoxe de Sarkozy est qu’il a volontairement endossé le mauvis rôle, celui de l’Auguste !

Ce qui s’est passé au cours des derniers mois sur le plan  à la fois psychologique et constitutionnel   a été, à cet égard, d’autant plus  probant que  François Fillon n’est pas doté d’une personnalité exceptionnelle.  La stature qu’il a acquise  résulte principalement de la situation.

L’inversion des rôles est allée très loin : ainsi Fillon, plus qu’aucun de ses prédécesseurs,  multiplie les voyages à l’étranger,   ce qui  n’entre pas dans la fonction habituelle du premier ministre, tenu classiquement pour  une sorte de  super ministre de l’ intérieur -  disons des affaires intérieures.

Surtout,  l’inversion touche aussi  la cote de popularité. En s’économisant, le président de la République (Mitterrand sut le faire  mieux que personne)  préservait son prestige,  se tenait en position de  recours et, par là, maintenait mieux sa  popularité. Le premier ministre, tenu d’aller au front, se trouvait être, au contraire, plus vulnérable : il était, selon l’expression  consacrée,  le « fusible ». Il ne pouvait donc qu’être moins populaire que le président.   Si,  par exception, il le devançait dans les sondages, l’équilibre était menacé et le président devait assez rapidement s’en séparer. Mais  il ne fallait pas non plus qu’il tombe trop bas car alors il ne   jouait plus son rôle de paravent : dans ce cas aussi, il fallait le remplacer. Le Pompidou de juin 1968, Jacques Chaban-Delmas se rattachent  au premier cas  de figure, Michel Debré, Pierre Mauroy au second. Or dans l’inversion des rôles auquel nous assistons, non seulement le président essuie en première ligne l’impopularité de l’action gouvernementale  tandis que  le premier ministre demeure préservé, mais il se passe entre eux ce que les présidents craignaient autrefois : le président tombe si bas qu’aux dernières nouvelles, il  commence à entraîner dans sa chute le premier ministre !  

Commet finira cette affaire ?  Il est difficile de le dire. L’usage était qu’en début de septennat ou de quinquennat, le président choisisse un premier ministre politique ayant son poids propre,  et se replie ensuite sur une personnalité du sérail, tenue pour plus proche de lui : Couve de Murville après Pompidou, Messmer après Chaban, Barre après Chirac, Cresson et Bérégovoy après Rocard. Le second bénéficiait de la popularité préservée du premier. Il sera difficile à  Nicolas Sarkozy de jouer  le même jeu. Ou il gardera Fillon ou il sera tenu de choisir quelqu’un qui lui apporte quelque chose et qui ait donc un poids politique propre, deux perspectives également insatisfaisantes.

Quoi qu’il  en soit, ce qui se passe aujourd’hui  montre combien le  fonctionnement du binôme Président–Premier ministre  a dans la culture française un enracinement – et sans doute une raison d’être   profonds. Si le fauteuil présidentiel est laissé vacant par son titulaire, l’opinion y  installe quelqu’un d’autre !

 

Pas de régime présidentiel « à l’américaine »

 

De temps immémorial, les   fonctions de  chef de l’Etat et de  principal ministre ont opéré ce jeu de bascule. Les rois forts avaient des premiers ministres discrets. Les rois plus faibles, comme Louis XIII eurent un premier ministre fort. Le drame de Louis XVI fut de ne pas trouver son Richelieu ! Avec Louis XIV et Napoléon, le chef était  si fort qu’on ne savait plus qui était  premier ministre, mais à la différence de Sarkozy, l’un comme l’autre, quoique très actifs, surent garder leur dignité. Les IIIe et IVe Républiques ont inversé les rôles : le président s’efface – mais en demeurant cependant dans cette  réserve qui maintient  la popularité -, le président du conseil s’affirme et s’use. Un schéma que l’on retrouve aujourd’hui  en temps de cohabitation.
C’est dire toute la richesse à la fois symbolique et pratique du binôme gouvernemental français et par là l’erreur où se trouvent ceux  qui s’en vont répétant depuis des lustres   qu’ une évolution vers un régime présidentiel pur « à l’américaine » est  inéluctable. C’est dire aussi que   ceux qui préparent une révision  constitutionnelle, si réforme constitutionnelle il y a (2),   devront  impérativement prendre en compte le jeu de bascule qui s’offre à nous aujourd’hui. Il  se trouve en tout pays   des fondamentaux avec lesquels on ne joue pas impunément et  auxquels il ne faut toucher qu’avec crainte et tremblement : ainsi en France des relations entre le  président de la République et le Premier ministre. 

 

Roland HUREAUX

 

 

Commentaire n° 105- Printemps 2004, page 103

Le parti socialiste pourrait jouer un rôle utile en bloquant la révision constitutionnelle que projette le président. Il en a le pouvoir.  Mais il est, paraît-il, divisé sur le sujet...

 

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18 mai 2008 7 18 /05 /mai /2008 12:56

PRESIDENT ET PREMIER MINISTRE : LE JEU DE BASCULE

 

 

Même si elle est  aujourd’hui  orientée à la baisse, la cote de popularité de François Fillon se tient depuis plusieurs mois très au-dessus de celle de Nicolas Sarkozy.

Résultat  d’autant plus remarquable que le premier ministre n’a rien fait d’autre pour l’atteindre   que de rester calme et digne. On se souvient qu’au cours de l’été 2007, la position de Fillon était particulièrement délicate : tenu pour une sorte de directeur de cabinet du président (et les commentateurs de gloser sur  le modèle américain,  aboutissement logique de nos institutions), il voyait toute la communication et la coordination gouvernementales confisquées par le président et ses proches collaborateurs. Le premier ministre a assumé avec patience cette position dévalorisée.  Il n’est aucune action d’envergure qu’on puisse lui attribuer mais l’opinion a eu le sentiment que dans le tourbillon présidentiel, il maintenait  la dignité de l’Etat. Car les modernes l’ont trop oublié, exercer le pouvoir, n’est pas d’abord de l’ordre du faire, mais de l’  être.  Au début, on riait de Fillon ; aujourd’hui on ne rit plus.

La baisse dramatique de la popularité du président de la République a des causes diverses. Des raisons de fond d’abord : l’échec à relever le pouvoir d’achat et même à réaliser des réformes significatives, les atteintes à l’indépendance nationale (traité européen dit « simplifié »,  réintégration de l’OTAN) à laquelle les Français sont plus attachés qu’on ne croit, suffisaient à le précipiter des  cimes illusoires qui ont suivi son élection. Mais les formes  ont  aggravé les choses : une vie privée trop voyante, des accointances ostensibles avec les puissances d’argent et surtout un comportement virevoltant qui n’est pas celui que les Français attendent du chef de l’Etat.  Son attitude générale, faite de mouvement perpétuel et souvent stérile a été jugée  par beaucoup indigne d’un président.  

En empiétant largement sur le rôle du premier ministre, jusqu’à se rendre aux réunions du parti majoritaire, Nicolas Sarkozy ne s’est pas grandi mais au contraire dévalué. Surtout, il a assumé seul l’impopularité liée à des politiques  qui ne pouvaient être qu’  insatisfaisantes.

Il n’est pas certain que, face aux   empiètements  présidentiels, l’attitude de François Fillon ait été préméditée.  Du fait de  son tempérament et surtout parce qu’on ne lui laissait pas d’autre rôle,  il n’avait d’autre choix que   « la jouer calme ».

 

L’inversion des rôles

 

Et c’est ainsi qu’entre les deux  premiers personnages de l’Etat,  les rôles se sont inversés.

La hauteur, la distance qui sont généralement  l’apanage du chef de l’Etat se sont trouvés transférés sur le  premier ministre.

Etre sur la brèche, donner l’impression de se démener au quotidien,  qui est ce que l’on attend généralement du premier ministre, c’est le  chef de l’Etat qui l’a assumé.

Tout se passe comme si les deux  personnages se trouvaient aux deux extrémités d’une balançoire. En descendant  de sa hauteur  Sarkozy a, de façon automatique,  fait remonter le premier ministre.

Bernard de Fallois (1) avait comparé  de manière irrévérencieuse mais avec subtilité, la répartition   des rôles entre le président et le premier ministre sous la Ve République avec ceux  du clown blanc  et de l’Auguste : le premier dominateur et légèrement sadique vis-à-vis du second, ce dernier  à la fois victimaire et  courant partout. Tout se  passe comme si, sur la piste constitutionnelle française, il  y avait   deux costumes  et deux seulement.   Si l’un abandonne le sien pour usurper celui de l’autre, ce dernier n’a d’autre choix que d’endosser   le premier.

 

Lévi-Strauss aurait dit  qu’il y a là un « effet de structure » : les deux rôles se définissent  non en soi mais l’un par rapport à l’autre.

Le paradoxe de Sarkozy est qu’il a volontairement endossé le mauvis rôle, celui de l’Auguste !

Ce qui s’est passé au cours des derniers mois sur le plan  à la fois psychologique et constitutionnel   a été, à cet égard, d’autant plus  probant que  François Fillon n’est pas doté d’une personnalité exceptionnelle.  La stature qu’il a acquise  résulte principalement de la situation.

L’inversion des rôles est allée très loin : ainsi Fillon, plus qu’aucun de ses prédécesseurs,  multiplie les voyages à l’étranger,   ce qui  n’entre pas dans la fonction habituelle du premier ministre, tenu classiquement pour  une sorte de  super ministre de l’ intérieur -  disons des affaires intérieures.

Surtout,  l’inversion touche aussi  la cote de popularité. En s’économisant, le président de la République (Mitterrand sut le faire  mieux que personne)  préservait son prestige,  se tenait en position de  recours et, par là, maintenait mieux sa  popularité. Le premier ministre, tenu d’aller au front, se trouvait être, au contraire, plus vulnérable : il était, selon l’expression  consacrée,  le « fusible ». Il ne pouvait donc qu’être moins populaire que le président.   Si,  par exception, il le devançait dans les sondages, l’équilibre était menacé et le président devait assez rapidement s’en séparer. Mais  il ne fallait pas non plus qu’il tombe trop bas car alors il ne   jouait plus son rôle de paravent : dans ce cas aussi, il fallait le remplacer. Le Pompidou de juin 1968, Jacques Chaban-Delmas se rattachent  au premier cas  de figure, Michel Debré, Pierre Mauroy au second. Or dans l’inversion des rôles auquel nous assistons, non seulement le président essuie en première ligne l’impopularité de l’action gouvernementale  tandis que  le premier ministre demeure préservé, mais il se passe entre eux ce que les présidents craignaient autrefois : le président tombe si bas qu’aux dernières nouvelles, il  commence à entraîner dans sa chute le premier ministre !  

Commet finira cette affaire ?  Il est difficile de le dire. L’usage était qu’en début de septennat ou de quinquennat, le président choisisse un premier ministre politique ayant son poids propre,  et se replie ensuite sur une personnalité du sérail, tenue pour plus proche de lui : Couve de Murville après Pompidou, Messmer après Chaban, Barre après Chirac, Cresson et Bérégovoy après Rocard. Le second bénéficiait de la popularité préservée du premier. Il sera difficile à  Nicolas Sarkozy de jouer  le même jeu. Ou il gardera Fillon ou il sera tenu de choisir quelqu’un qui lui apporte quelque chose et qui ait donc un poids politique propre, deux perspectives également insatisfaisantes.

Quoi qu’il  en soit, ce qui se passe aujourd’hui  montre combien le  fonctionnement du binôme Président–Premier ministre  a dans la culture française un enracinement – et sans doute une raison d’être   profonds. Si le fauteuil présidentiel est laissé vacant par son titulaire, l’opinion y  installe quelqu’un d’autre !

 

Pas de régime présidentiel « à l’américaine »

 

De temps immémorial, les   fonctions de  chef de l’Etat et de  principal ministre ont opéré ce jeu de bascule. Les rois forts avaient des premiers ministres discrets. Les rois plus faibles, comme Louis XIII eurent un premier ministre fort. Le drame de Louis XVI fut de ne pas trouver son Richelieu ! Avec Louis XIV et Napoléon, le chef était  si fort qu’on ne savait plus qui était  premier ministre, mais à la différence de Sarkozy, l’un comme l’autre, quoique très actifs, surent garder leur dignité. Les IIIe et IVe Républiques ont inversé les rôles : le président s’efface – mais en demeurant cependant dans cette  réserve qui maintient  la popularité -, le président du conseil s’affirme et s’use. Un schéma que l’on retrouve aujourd’hui  en temps de cohabitation.
C’est dire toute la richesse à la fois symbolique et pratique du binôme gouvernemental français et par là l’erreur où se trouvent ceux  qui s’en vont répétant depuis des lustres   qu’ une évolution vers un régime présidentiel pur « à l’américaine » est  inéluctable. C’est dire aussi que   ceux qui préparent une révision  constitutionnelle, si réforme constitutionnelle il y a (2),   devront  impérativement prendre en compte le jeu de bascule qui s’offre à nous aujourd’hui. Il  se trouve en tout pays   des fondamentaux avec lesquels on ne joue pas impunément et  auxquels il ne faut toucher qu’avec crainte et tremblement : ainsi en France des relations entre le  président de la République et le Premier ministre. 

 

Roland HUREAUX

 

 

Commentaire n° 105- Printemps 2004, page 103

Le parti socialiste pourrait jouer un rôle utile en bloquant la révision constitutionnelle que projette le président. Il en a le pouvoir.  Mais il est, paraît-il, divisé sur le sujet...

 

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18 mai 2008 7 18 /05 /mai /2008 08:39


Même si elle est  aujourd’hui  orientée à la baisse, la cote de popularité de François Fillon se tient depuis plusieurs mois très au-dessus de celle de Nicolas Sarkozy.

Résultat  d’autant plus remarquable que le premier ministre n’a rien fait d’autre pour l’atteindre   que de rester calme et digne. On se souvient qu’au cours de l’été 2007, la position de Fillon était particulièrement délicate : tenu pour une sorte de directeur de cabinet du président (et les commentateurs de gloser sur  le modèle américain,  aboutissement logique de nos institutions), il voyait toute la communication et la coordination gouvernementales confisquées par le président et ses proches collaborateurs. Le premier ministre a assumé avec patience cette position dévalorisée.  Il n’est aucune action d’envergure qu’on puisse lui attribuer mais l’opinion a eu le sentiment que dans le tourbillon présidentiel, il maintenait  la dignité de l’Etat. Car les modernes l’ont trop oublié, exercer le pouvoir, n’est pas d’abord de l’ordre du faire, mais de l’  être.  Au début, on riait de Fillon ; aujourd’hui on ne rit plus.

La baisse dramatique de la popularité du président de la République a des causes diverses. Des raisons de fond d’abord : l’échec à relever le pouvoir d’achat et même à réaliser des réformes significatives, les atteintes à l’indépendance nationale (traité européen dit « simplifié »,  réintégration de l’OTAN) à laquelle les Français sont plus attachés qu’on ne croit, suffisaient à le précipiter des  cimes illusoires qui ont suivi son élection. Mais les formes  ont  aggravé les choses : une vie privée trop voyante, des accointances ostensibles avec les puissances d’argent et surtout un comportement virevoltant qui n’est pas celui que les Français attendent du chef de l’Etat.  Son attitude générale, faite de mouvement perpétuel et souvent stérile a été jugée  par beaucoup indigne d’un président.  

En empiétant largement sur le rôle du premier ministre, jusqu’à se rendre aux réunions du parti majoritaire, Nicolas Sarkozy ne s’est pas grandi mais au contraire dévalué. Surtout, il a assumé seul l’impopularité liée à des politiques  qui ne pouvaient être qu’  insatisfaisantes.

Il n’est pas certain que, face aux   empiètements  présidentiels, l’attitude de François Fillon ait été préméditée.  Du fait de  son tempérament et surtout parce qu’on ne lui laissait pas d’autre rôle,  il n’avait d’autre choix que   « la jouer calme ».

 

L’inversion des rôles

 

Et c’est ainsi qu’entre les deux  premiers personnages de l’Etat,  les rôles se sont inversés.

La hauteur, la distance qui sont généralement  l’apanage du chef de l’Etat se sont trouvés transférés sur le  premier ministre.

Etre sur la brèche, donner l’impression de se démener au quotidien,  qui est ce que l’on attend généralement du premier ministre, c’est le  chef de l’Etat qui l’a assumé.

Tout se passe comme si les deux  personnages se trouvaient aux deux extrémités d’une balançoire. En descendant  de sa hauteur  Sarkozy a, de façon automatique,  fait remonter le premier ministre.

Bernard de Fallois (1) avait comparé  de manière irrévérencieuse mais avec subtilité, la répartition   des rôles entre le président et le premier ministre sous la Ve République avec ceux  du clown blanc  et de l’Auguste : le premier dominateur et légèrement sadique vis-à-vis du second, ce dernier  à la fois victimaire et  courant partout. Tout se  passe comme si, sur la piste constitutionnelle française, il  y avait   deux costumes  et deux seulement.   Si l’un abandonne le sien pour usurper celui de l’autre, ce dernier n’a d’autre choix que d’endosser   le premier.

 

Lévi-Strauss aurait dit  qu’il y a là un « effet de structure » : les deux rôles se définissent  non en soi mais l’un par rapport à l’autre.

Le paradoxe de Sarkozy est qu’il a volontairement endossé le mauvis rôle, celui de l’Auguste !

Ce qui s’est passé au cours des derniers mois sur le plan  à la fois psychologique et constitutionnel   a été, à cet égard, d’autant plus  probant que  François Fillon n’est pas doté d’une personnalité exceptionnelle.  La stature qu’il a acquise  résulte principalement de la situation.

L’inversion des rôles est allée très loin : ainsi Fillon, plus qu’aucun de ses prédécesseurs,  multiplie les voyages à l’étranger,   ce qui  n’entre pas dans la fonction habituelle du premier ministre, tenu classiquement pour  une sorte de  super ministre de l’ intérieur -  disons des affaires intérieures.

Surtout,  l’inversion touche aussi  la cote de popularité. En s’économisant, le président de la République (Mitterrand sut le faire  mieux que personne)  préservait son prestige,  se tenait en position de  recours et, par là, maintenait mieux sa  popularité. Le premier ministre, tenu d’aller au front, se trouvait être, au contraire, plus vulnérable : il était, selon l’expression  consacrée,  le « fusible ». Il ne pouvait donc qu’être moins populaire que le président.   Si,  par exception, il le devançait dans les sondages, l’équilibre était menacé et le président devait assez rapidement s’en séparer. Mais  il ne fallait pas non plus qu’il tombe trop bas car alors il ne   jouait plus son rôle de paravent : dans ce cas aussi, il fallait le remplacer. Le Pompidou de juin 1968, Jacques Chaban-Delmas se rattachent  au premier cas  de figure, Michel Debré, Pierre Mauroy au second. Or dans l’inversion des rôles auquel nous assistons, non seulement le président essuie en première ligne l’impopularité de l’action gouvernementale  tandis que  le premier ministre demeure préservé, mais il se passe entre eux ce que les présidents craignaient autrefois : le président tombe si bas qu’aux dernières nouvelles, il  commence à entraîner dans sa chute le premier ministre !  

Commet finira cette affaire ?  Il est difficile de le dire. L’usage était qu’en début de septennat ou de quinquennat, le président choisisse un premier ministre politique ayant son poids propre,  et se replie ensuite sur une personnalité du sérail, tenue pour plus proche de lui : Couve de Murville après Pompidou, Messmer après Chaban, Barre après Chirac, Cresson et Bérégovoy après Rocard. Le second bénéficiait de la popularité préservée du premier. Il sera difficile à  Nicolas Sarkozy de jouer  le même jeu. Ou il gardera Fillon ou il sera tenu de choisir quelqu’un qui lui apporte quelque chose et qui ait donc un poids politique propre, deux perspectives également insatisfaisantes.

Quoi qu’il  en soit, ce qui se passe aujourd’hui  montre combien le  fonctionnement du binôme Président–Premier ministre  a dans la culture française un enracinement – et sans doute une raison d’être   profonds. Si le fauteuil présidentiel est laissé vacant par son titulaire, l’opinion y  installe quelqu’un d’autre !

 

Pas de régime présidentiel « à l’américaine »

 

De temps immémorial, les   fonctions de  chef de l’Etat et de  principal ministre ont opéré ce jeu de bascule. Les rois forts avaient des premiers ministres discrets. Les rois plus faibles, comme Louis XIII eurent un premier ministre fort. Le drame de Louis XVI fut de ne pas trouver son Richelieu ! Avec Louis XIV et Napoléon, le chef était  si fort qu’on ne savait plus qui était  premier ministre, mais à la différence de Sarkozy, l’un comme l’autre, quoique très actifs, surent garder leur dignité. Les IIIe et IVe Républiques ont inversé les rôles : le président s’efface – mais en demeurant cependant dans cette  réserve qui maintient  la popularité -, le président du conseil s’affirme et s’use. Un schéma que l’on retrouve aujourd’hui  en temps de cohabitation.

C’est dire toute la richesse à la fois symbolique et pratique du binôme gouvernemental français et par là l’erreur où se trouvent ceux  qui s’en vont répétant depuis des lustres   qu’ une évolution vers un régime présidentiel pur « à l’américaine » est  inéluctable. C’est dire aussi que   ceux qui préparent une révision  constitutionnelle, si réforme constitutionnelle il y a (2),   devront  impérativement prendre en compte le jeu de bascule qui s’offre à nous aujourd’hui. Il  se trouve en tout pays   des fondamentaux avec lesquels on ne joue pas impunément et  auxquels il ne faut toucher qu’avec crainte et tremblement : ainsi en France des relations entre le  président de la République et le Premier ministre.  

 

Roland HUREAUX

 

 

1.        Commentaire n° 105- Printemps 2004, page 103

2.        Le parti socialiste pourrait jouer un rôle utile en bloquant la révision constitutionnelle que projette le président. Il en a le pouvoir.  Mais il est, paraît-il, divisé sur le sujet...

 

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13 mai 2008 2 13 /05 /mai /2008 06:21

 

Il est remarquable de voir à quel point  la signification d’ événements aussi récents que ceux de Mai 68 a pu être travestie.

Le point fort  dont il semble qu’on ait perdu le souvenir  est que la rhétorique dominante  tout au long de ces événements  fut marxiste. Peut-être le marxisme a-t-il là jeté ses derniers feux ? Il reste que les  principaux groupes  qui impulsèrent le mouvement, les maoïstes ( appelés alors « Union des jeunesses marxistes-léninistes » et plus tard « Gauche prolétarienne »), les trois mouvements trotskystes, le PSU (où les chrétiens étaient pourtant nombreux),  l’UNEF et même le « Mouvement du 22 mars » qui, plus ou moins les fédérait, se référaient d’abord à Marx et à Lénine, puis, qui à Trotski, qui à Mao, qui à Che Guevara. Pas à Freud (1). Il n’était question dans les couloirs des universités en grève que de la lutte des classes, de la Révolution,  de l’injustice faite aux ouvriers ou  aux fils d’ouvriers,   ou au Tiers monde : Bourdieu venait de publier Les héritiers que le théâtre de l’Ecole normale supérieure avait mis en scène au cours de l’hiver.  La  voisinage, invraisemblable aujourd’hui,  d’un immense bidonville n’avait pas fait peu pour alimenter la mauvaise conscience des étudiants de Nanterre où a débuté le mouvement.  Les manifestations contre l’intervention des Etats-Unis  au Vietnam et pour le Vietcong  avaient tout au long de l’hiver 1967-1968 servi de répétition  au mouvement  de mai. 

 

La lutte des clases avant le sexe

 

Certes quelques uns des initiateurs du mouvement, comme  Cohn-Bendit  connaissaient  les théoriciens de l’école de Francfort, Marcuse et Reich, dont la mode venait de   Californie, et qui avaient mêlé le thème sexuel à la lutte des classes,  mais l’austère Althusser eut bien plus d’influence.  Certes  encore le premier incident fut lié à la revendication des  étudiants du droit d’entrer dans les bâtiments des étudiantes à la cité universitaire de Nanterre, ce qui fit dire au  général de Gaulle, goguenard : « ils voulaient des locaux et des maîtres, ils veulent à présent des lits et des maîtresses ! » (2). Mais tout cela est anecdotique ; les romans de Françoise Sagan,  les films de Louis Malle, les dessins de Kiraz  étaient  déjà là pour nous rappeler que les filles de la bonne société n’avaient pas attendu mai 68 pour jeter leur gourme. La pilule était légale depuis 1967, le concile avait précipité la crise de  l’Eglise  quatre ou cinq ans plus tôt. Sur les barricades, il ne fut jamais question des droits des homosexuels. Qui peut douter que la « révolution sexuelle » aurait eu de toutes façons  lieu sans Mai 68 ? L’évolution parallèle des pays étrangers le démontre. Moins que la morale sexuelle, c’est en fait  la morale tout court qui fut atteinte : les leçons de morale héritées  de Jules Ferry,  qui n’avaient rien de sexuel, furent à ce moment là supprimées à  l’école élémentaire sans qu’aucune circulaire l’ait formalisé.

Mouvement de jeunesse sans doute, Mais 68 fut-il un mouvement des étudiants ? Moins qu’on croit. La manifestation du 13 mais 1968 rassembla près d’un million de personnes mais l’essentiel était composé de salariés répondant à l’appel des organisations syndicales, CGT en tête. Quand  les syndicats ouvriers n’y participaient  pas, les manifestations parisiennes  ne dépassèrent  guère les 50 000 personnes, dont une moitié de lycéens et, de plus en plus  de jeunes qui n’étaient pas étudiants. Or il y avait plus de  250 000 étudiants en région parisienne.  La proportion des étudiants manifestants  semble avoir été un peu plus forte en province.

La prégnance du discours marxiste explique certains dessins diffusés par l’Ecole des Beaux-Arts comme celui, odieux, qui montrait Hitler sous le masque de De Gaulle. Ce n’était là rien d’autre que l’illustration de la théorie marxiste selon laquelle tous les régimes bourgeois se valent, le régime hitlérien détenant  par sa radicalité la vérité cachée des autres.  Le thème « CRS-SS » est de la même eau. A cet égard, mai 68 fut moins une rupture que le prolongement  et la radicalisation de l’opposition de gauche au général de Gaulle qui s’était exprimée tout au long des années soixante. Opposition où  le marxisme (la « philosophie indépassable de notre temps » disait Jean-Paul Sartre), au moins  au lycée et  à l’Université,  était hégémonique.  Mai 68 : révolte contre les maîtres  ou   leçon trop  bien apprise ?  On peut se poser la question. Le fait nouveau en 1968 fut que malgré la forte présence de l’Union des étudiants communistes (UEC), le Parti communiste  avait  perdu son leadership  dans le monde étudiant au bénéfice des « gauchistes » (expression  inventée par Lénine et reprise par le PCF).  Pour ce dernier, c’était la conséquence du ralliement de trop de jeunes  bourgeois à la cause de la  Révolution. Même si les « fils du peuple » furent plus nombreux qu’on ne  l’a dit chez les  gauchistes, il n’avait sans doute  pas entièrement tort.

Il reste que  le marxisme-léninisme de ces derniers était en peau de lapin. L’auteur de ces lignes se souvient d’avoir un jour poussé dans ces retranchements un maoïste qui n’avait que la Révolution à la bouche:   « si vous  êtes  logique, ce n’est pas la Sorbonne qu’il faut prendre, c’est l’Elysée ». Il n’en fut pas  question. Il était entendu, sans que personne l’avoue,   que  cette révolution devait   être un coïtus interruptus. C’est sans doute là que la psychanalyse reprend ses droits. Tuer le Père (le général ?) d’accord,  mais seulement sur le plan symbolique.

A cette impuissance des soi-disant révolutionnaires répondait d’ailleurs celle du chef de l’Etat qui multipliait les consignes de fermeté, sans qu’on sache bien si lui aussi les prenait tout à fait  au sérieux. Si elles avaient été appliquées, le sang aurait  coulé et sa mémoire en eut été ternie. Mais ni ses ministres, ni le préfet de police, l’admirable Maurice Grimaud, ne prirent ces consignes à la lettre. D’où ce miracle d’une « révolution » où, au moins à Paris, personne n’a laissé la vie. 

 

Vers la fin de l’exception française

 

Mais il faut encore considérer  les conséquences paradoxales de Mai 68.

Le premier bénéficiaire de ce mouvement né dans la protestation contre l’impérialisme américain au Vietnam, fut  le dollar qui vit, grâce à la crise du franc,  sa dévaluation retardée de trois ans. Le monde anglo-saxon se réjouit dans l’ensemble d’événements  dans lesquels il vit la juste punition de la morgue du général de Gaulle à son encontre. Hasard ? Mai 68 suivit de peu les retournements spectaculaires de  la politique étrangère de la France : retrait  de l’Otan, attaques contre le dollar, visite en URSS, discours de Pnom-Penh, voyage au  Québec, condamnation d’Israël. La retraite du général de Gaulle en 1969, conséquence retardée du mouvement de mai fut leur  revanche. Les Américains n’ont sans doute pas provoqué le mouvement. En ont-ils soufflé sur  les braises ? Rien n’est exclu. L’évolution ultra-atlantiste de beaucoup de fils de mai,  en France et à l’étranger (3),  n’est en tous les cas un paradoxe qu’en apparence.

A l’intérieur, le grand vainqueur  fut  Georges Pompidou. Non seulement il gagna les élections : les législatives  de 1968 puis  les présidentielles  de 1969, mais la hausse importante des salaires qu’il concéda aux  accords de Grenelle, pour calmer le mouvement,   fut le plus beau coup de fouet keynésien qu’ait jamais  reçu l’économie française. Les cinq années qui suivirent connurent taux de croissance les plus élevés  de l’après-guerre. La contestation de la société de consommation déboucha sur l’  industrialisation à outrance. Autre paradoxe.

L’autre vainqueur fut François Mitterrand. Paradoxe aussi parce que s’il y avait un homme politique détesté par toutes les composantes du mouvement sans exception, c’était bien lui. Quelque part  de Gaulle était respecté, un Mendès-France apparaissait même comme le recours des franges les  plus modérées du mouvement de mai. Mais Mitterrand était alors le symbole abhorré de la gauche archaïque et de la Quatrième République. Il réussit pourtant à remonter le courant. Sa victoire de 1981 s’inscrit, qu’on le veuille ou non,   dans le sillage de Mai 68.  

Pompidou (et aussi Giscard), Mitterrand : chaque fois un pas fut accompli vers la normalisation de la France, mais les fondamentaux de la politique gaullienne d’indépendance nationale n’étaient pas encore remis en cause. Pas davantage la Constitution dans laquelle, Mitterrand, qui l’avait tant combattue, se déclara  même très à l’aise.

C’est pourquoi on peut se demander si l’avènement de Nicolas Sarkozy ne représente pas l’aboutissement ultime  de la trajectoire. La réintégration de l’OTAN, les revirements au Proche-Orient, vis-à-vis de la Russie,  du Québec même, marquent, comme à dessein,  la fin de l’exception française, laquelle ne s’était jamais exprimée avec autant d’éclat que dans les mois qui ont précédé les évènements de mai. Qu’un soixante-huitard comme Bernard Kouchner soit l’exécuteur de ces révisions est logique. Le projet de réviser la Constitution  - sans doute de la liquider – va dans le même sens. Ne parlons pas de la volonté ostensible du président de « jouir sans entrave » : là aussi c’est l’anecdote.

Quitte à choquer quelques  militants nostalgiques, il faut regarder les géopolitiques en face. Ce que Nicolas Sarkozy se propose de liquider, c’est très précisément ce qui s’est trouvé ébranlé en mai 68.  Le président  a beau dire à son électorat  de droite qu’il veut  « tourner la page de mai 68 », le véritable héritier, c’est lui.

 

Roland HUREAUX

 


 

1.                       Gille Deleuze (G.Deleuze & F.Guattari, L’Anti-Œdipe, 1972) a bien compris à quel point le freudisme se situait aux antipodes de la thématique de mai 68. C’était particulièrement vrai dans l’interprétation  qu’en fit à l’époque Jacques Lacan, sous une forme suffisamment cryptée pour que personne ne s’en aperçoive. 

 

2.                       On n‘a d’ailleurs jamais dit le calvaire que vécurent, cette revendication satisfaite,  certaines boursières de provinces logées dans la cité, à une époque où le délit de harcèlement sexuel n’existait pas encore.

 

3.   Cf. Marianne , 12 juillet 1999, Roland Hureaux , « Kosovo : une guerre soixante-huitarde ? »                             

 

 

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