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Roland HUREAUX

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23 avril 2018 1 23 /04 /avril /2018 07:52

MARIE MADELEINE DANS LE NOUVEAU TESTAMENT

 

Paru dans La France catholique, mars 2018

 

L’image  traditionnelle de Marie-Madeleine provient de l’agrégation   de trois  figures  du Nouveau Testament, seule source sérieuse sur le sujet :

  • La femme  anonyme  qualifiée de « pécheresse de la ville », qui, lors d’un repas,  met du parfum sur la tête et les pieds de Jésus et   inonde ceux-ci de ses larmes (Luc 7, 36)   ;
  • Marie, sœur de Marthe et de Lazare,  qui,  à Béthanie, se plait à écouter  Jésus, tandis que sa sœur travaille, qui assiste à la résurrection de son frère et, comme la précédente, oint la tête et les pieds de Jésus lors d’un repas;
  • Marie de Magdala qui suit,  à la tête d’autres  femmes, Jésus  en Galilée puis se trouve aux pieds de la croix et est le premier témoin de la  Résurrection.

La première et la troisième de ces femmes sont seules désignées comme d’anciennes  pécheresses. Les deux dernières s’appellent Marie. Les trois oignent le Christ  et  versent des larmes.

Saint Augustin montre qu’il s’agit de la même personne, ce qui est assez vraisemblable pour  les deux dernières. : comment imaginer que celle (Marie de Béthanie) à qui Jésus dit,  à quelques  jours de la Passion : « d’avance elle a parfumé mon corps pour l’ensevelissement » ne soit pas la même (Marie de Magdala) qui dirige peu après les  rites de cet ensevelissement ?  Ce parfum a coûté 300 deniers soit une année de salaire moyen et dix fois le prix de la trahison reçu par Judas. 

La conjonction de ces trois figures   ne fait pas l’unanimité : l’Eglise orthodoxe ne l’a pas adoptée, ni Bossuet ou Adrienne von Speyr. Rome ne l’impose pas. Elle seule cependant aboutit  à  un personnage riche et complexe, alors que  l’Evangile  ne nous donne   pas beaucoup d’informations sur chacune des trois  prise séparément.

C’est ce dernier parti qu’a néanmoins adopté Garth Davis,  le réalisateur de Marie-Madelaine, ne retenant apparemment  que la troisième, Marie de Magdala.  Et encore les épisodes les plus colorés la concernant ont-ils été rabotés : la possession ne fait l’objet que d’une mention déformée ;  les autres femmes qui suivaient le Christ disparaissent ; le scepticisme total  des apôtres à l’annonce de la Résurrection par Marie de Magdala est  très atténué.

Du coup, cette Marie Madeleine, ni riche, ni pécheresse repentie, se trouve   banalisée : elle a le même destin que  les autres apôtres :   une femme du peuple  qui rencontre le Christ au bord d’un lac,  est séduite par son enseignement et  part à sa suite.  Elle apparait même après la résurrection comme le vrai chef de ces apôtres, selon le vœu des théologiennes féministes américaines.  

Quoiqu’on ait du mal à reconnaitre la Palestine dans ces paysages très montagneux,  l’horreur de la répression romaine et la tension politique et sociale qui règne à Jérusalem sont   bien évoquées.  Présenter  Judas  comme un zélote déçu, plutôt sympathique  et non un cupide,   n’est pas nouveau.

Pourquoi ces apôtres ne sont-ils que six à la Cène ? Que Marie Madeleine y soit à la droite du Christ provient d’une mésinterprétation de la  Cène de Léonard de Vinci qui montre  près du Christ l’apôtre Jean avec des traits si efféminés que beaucoup le prennent  pour une femme. 

Rien d’inconvenant dans ce film qui ne reprend pas les suggestions gnostiques d’une  liaison  entre Jésus et Marie-Madelaine ; mais Jésus n’y appelle jamais Dieu son Père, même en  enseignant le Pater : une œuvre   ébionite[1] ?   

Deux panneaux à la fin du film font, l’un  grief au pape saint Grégoire le Grand (vers 600)  d’avoir fait de Madeleine une prostituée. Il s’était pourtant contenté, comme saint Augustin,  d’identifier « la pécheresse de la ville » (Luc ne dit pas  quel péché) avec les deux autres femmes[2]. L’autre fait crédit au   pape François de l’avoir  réhabilitée  comme  l’ « apôtre des apôtres » (apostola apostolorum) :   on le dit   depuis quinze siècles. Tant par rapport à l’Ecriture qu’à la tradition, les scénaristes demeurent  ainsi  très approximatifs.

Marie Madeleine a été, il est vrai, souvent tenue  pour  une  prostituée repentie,  peut-être  par confusion avec sainte Marie l’Egyptienne (IVe siècle). Vrai ou pas vrai, qu’on puisse  voir là  une accusation infâmante témoigne d’une vision bien pharisienne, aux antipodes de  l’Evangile.

 Cette histoire  simplifiée dure pourtant 1 h 50. Si le Christ, déjà âgé, ne ressemble guère au Fils de David tel qu’on se le figure, l’actrice qui  incarne Marie Madeleine est très belle et son jeu juste et émouvant.

 

Roland HUREAUX

Mars 2018

 

Roland HUREAUX a écrit Jésus et Marie-Madeleine, Perrin, 2005, collection Tempus et Gnose et gnostiques des origines à nos jours,  DDB, 2015.

    

 

[1] Les ébionites étaient une secte judéo-chrétienne  accusée d’  « appauvrir » l’Evangile , reconnaissait Jésus comme messie mais non comme Dieu.

[2]https://books.google.fr/books/about/Les_quarante_hom%C3%A9lies_ou_sermons_de_Sai.html?id=Pzlh4JftSgYC&redir_esc=y

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23 avril 2018 1 23 /04 /avril /2018 07:51

LES PERSES  ET LES JUIFS N'ONT PAS TOUJOURS ETE ENNEMIS

 

http://fr.aleteia.org/2017/03/21/les-perses-et-les-juifs-nont-pas-toujours-ete-ennemis/

 

Lit-on encore la Bible en Israël, au moins dans les sphères gouvernementales ?  On peut se  le demander à la suite   de la récente visite de Benjamin Netanyahou à Moscou.  Et Vladimir Poutine , qui  a été,  il est vrai, élevé dans  un Etat athée,  ne semble pas la connaître beaucoup non plus .

Reçu au Kremlin, le Premier ministre israélien a  violemment critiqué l’Iran, allié de la Russie au Proche-Orient:  «Il y a 2 500 ans, dit-il, il y a eu une tentative en Perse de détruire le peuple juif" précisant que la fête de Pourim (12 et 13 mars) célèbre, selon la tradition juive, la victoire des Juifs contre ceux qui   avaient projeté cette  extermination. 

«Voilà qu’aujourd’hui l’Iran, héritier de la Perse, poursuit cette tentative de détruire l’Etat juif. Ils le disent de la façon la plus claire, ils l’écrivent sur leurs missiles», a  ajouté Netanyahou.

 «Oui, mais  c’était au Ve siècle avant notre ère», a répondu, ironique, mais pas mieux informé,  le président russe. «Aujourd’hui, nous vivons dans un monde différent.»  a-t-il ajouté ,

Un monde différent  sans doute,  mais ce qui s'est passé au Ve siècle avant J.C.  ( ou au IVe , on ne sait ), n'a rien à voir  avec ce que disent Netanyahou et Poutine.

Toute l'Antiquité préchrétienne montre au contraire que les Juifs n'avaient   pas alors  d'allié plus solide  que les Perses.

Les Juifs sont déportés à Babylone par les Chaldéens à la suite de la prise de Jérusalem par le roi Nabuchodonosor en 586 avant J.C.  Cinquante ans après, les Juifs sont libérés par le roi de Perse Cyrus.  Entre temps, les Perses   avaient éliminé les Chaldéens   et pris Babylone. 

Cyrus ne se contente pas de libérer les Juifs ,  il patronne leur réinstallation à Jérusalem : 40 000  y retournent , les autres restant en Mésopotamie. Il   nomme un préfet  juif,  Néhémie  . C'est sous la domination  politique  des Perses qu'est reconstruit le  Temple de Jérusalem. Mais il y a plus:  c'est à ce moment  qu'est mise au point la  Bible hébraïque dans la version que nous connaissons . Si la tradition la fait  remonter à Moïse ( pour les cinq premiers livres  qui contiennent la Tora) , des historiens pensent que l'essentiel  a été rédigé  sous  les  auspices  de Néhémie et de Cyrus.    On exagère à peine en disant que le principal   du judaïsme  a été mis en forme dans le giron de l'Empire perse.

Netanyahou fait référence au livre d' Esther selon lequel,  à une époque non précisée, le roi de Perse Assuérus  ( dont on ne sait pas exactement  qui  il est,  aucun roi  de Perse n'ayant porté ce nom ) tenta  d' exterminer  les Juifs  sous l'instigation de son grand vizir  Haman.  Ils furent  sauvés  par l'intercession de  reine juive  Esther qui ,   sur  les conseils de son oncle Mardochée ,  le  chef de la communauté  juive,  convainquit  le roi de renoncer à son infâme projet.   Ce célèbre  récit a été illustré , on le sait, par une tragédie de Racine.

Déjà, pour convaincre   George W.Bush de la malfaisance des Iraniens , Netanyahou lui  avait  offert une édition de luxe du livre d'Esther.

En fait , le sinistre Haman  n'est  pas perse mais grec - le texte  dit macédonien .

Autant  que l'on puisse savoir  ce qui s'est  passé d'après ce récit , dont l'historicité est incertaine , le roi de Perse,  personnage assez passif, est entouré de deux  minorités dynamiques , très influentes à la Cour : la minorité juive et la miroité grecque. Le récit d'Esther est celui d'un règlement de compte entre  Juifs et   Grecs  qui se termine par la déconfiture des Grecs.    

Cependant , en  333,  l'Empire perse est  détruit  par Alexandre.  Les Grecs dominent  alors la région  pendant plusieurs  siècles.

 

L'hostilité séculaire des Juifs et des Grecs

 

Or  c'est avec les Grecs que les Juifs rencontrèrent le plus de difficultés.    Les plus importantes vinrent du  roi grec Antiochus Epiphane , dont l'historicité est plus assurée que celle d'Assuérus . Voulant , au début du IIe siècle,  abolir les traditions juives,  il fit périr  de la manière la plus cruelle ceux qui résistèrent  comme  le vieillard Eléazar puis sept jeunes gens et leur mère[1]

Contre cette tentative d' hellénisation forcée se leva  la révolte des Macchabées (175 -140)  qui rétablit  temporairement  l'indépendance et les traditions juives.

Sous protectorat romain tous les deux, le roi demi-juif Hérode fut en butte  aux ambitions de la reine  Cléopâtre , grecque. Son amant Antoine lui offrit même  une garde  de 600  Gaulois pour la renforcer [2].

Seule  exception à cette  longue chronique conflictuelle : une ambassade juive à Sparte en  177 [3]

La domination romaine prolongea la domination grecque. Après la destruction de Jérusalem par les Romains ( 70 , puis 135 se notre ère), il faut   attendre   la conquête de Jérusalem  par les Perses en 614, pour qu' une nouvelle fois, un  roi perse , Chosroês,  tente   de ramener les Juifs à Jérusalem.  

S'il arrive trop souvent  aujourd'hui que le souvenir de l'histoire excite les conflits  , il est des cas, comme celui de la relation entre Israël  et l'Iran, où c'est au contraire son ignorance qui les envenime.  

 

                                                                                  

Roland HUREAUX *

Mars 2017

 

* Auteur de Gnose et gnostiques des origines à nos  jours , DDB, 2015.

 

.

 

 

[1] Second Livre des Maccabées, chapitres VI et VII

[2] Selon Flavius Josèphe

[3] Premier Livre des Maccabées,  , chapitre XIV

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23 avril 2018 1 23 /04 /avril /2018 07:50

 

LE DRAME SYRIEN : UNE LUEUR D'ESPOIR ?

 

http://www.france-audace.fr/le-drame-syrien-une-lueur-despoir/

 

http://www.magistro.fr/index.php/template/lorem-ipsum/de-par-le-monde/item/2581-le-drame-syrien

 

Quand je me suis rendu en Syrie en août, je ne soupçonnais pas  que  l'histoire de ce malheureux pays  se trouvait à un tournant.

Le spectacle des embouteillages de Damas , des restaurants de bord de mer pleins à Lattaquié , la visite du krak des Chevaliers aujourd'hui sécurisé, ne laissent  pas imaginer  l'ampleur de la  tragédie que la Syrie  traverse.  Elle se résume à quelques chiffres forcément approximatifs :    il est en effet  difficile de  faire des comptes exacts  tant  les propagandes croisées obscurcissent le débat.

 

Une tragédie

 

Depuis 2011,  début de la guerre civile - une guerre  aujourd'hui largement internationalisée -  , la population du pays aurait fondu de 23 à  seulement  16 millions d'habitants, essentiellement  par l'exode de réfugiés : 2 ou 3 millions en Turquie,  1 million en Jordanie, 1 à 2 millions au Liban et maintenant 1,5 million en Europe. Mais au sein même du pays, 11 millions de personnes  ont été déplacées , principalement en direction  des  zones tenues par  le gouvernement ,   surtout Damas dont la population a doublé passant de 3 à 6 millions.

Le confit a fait environ 250 000 morts . Ce ne sont  pas tous des victimes du régime d'Assad comme on le dit . 100 000 environ sont des soldats de l'armée syrienne défendant le gouvernement. C'est un taux très élevé qui montre une guerre d'autant plus meurtrière qu'elle est menée  contre  des djihadistes suicidaires. Beaucoup de réfugiés affluant en Europe depuis le mois de juillet sont des jeunes que leur famille fait partir avant qu'ils ne soient mobilisés, pas nécessairement par refus du régime, seulement en raison du caractère très meurtrier des combats qui ne leur laisse que peu de  chances  d'en revenir  vivants. Il y  a  au moins autant de morts du côté des  djihadistes . Le reste , dans un calcul très approximatif,  serait des civils. Quand un pays envahit ou en bombarde un autre et qu'il y a des victimes civiles, on parle de "dommages collatéraux"  : 150 000 en Libye en 2011. Quand il s'agit d'une guerre civile, on dira que le gouvernent bombarde "son propre peuple". Mais, de fait, les responsabilités des débordements en direction des civils sont partagées entre tous  les belligérants.

 

Les causes de la guerre civile

 

Les origines du conflit ont fait l'objet d'une doxa manichéenne largement propagée en Occident et qui a longtemps  fait l'unanimité dans les  médias.  La guerre  a  commencé au moment des printemps arabes : alors que les forces démocratiques  ont rapidement renversé les régimes en place en Egypte, au Yémen, en Lybie ( grâce à une intervention occidentale ), en Tunisie , ils se sont  heurtés en Syrie à une résistance inattendue du gouvernement  de Bachar el Assad, jugée  d'autant plus scandaleuse que ce régime était tenu pour encore  pire que les autres. C'est la répression féroce des premières manifestations démocratiques, pacifiques,  qui aurait, dit-on,  créé  l'enchainement fatal. Il  ne  fait pas bon avoir les puissants de ce monde contre soi. Dans ce schéma, c'est la seule  cruauté  du gouvernement Assad qui aurait suscité la résistance au régime et donc la guerre civile. La diabolisation du régime Assad par les médias occidentaux a très vite  atteint un point de non retour où tout compromis avec lui  devenait inenvisageable.

Il est difficile de porter un jugement équitable sur le régime en place dans ce pays. Sans doute  n'est-il pas tendre avec ses opposants , comme beaucoup  de régimes qui pourtant bénéficient des faveurs  de l'Occident et, par là,  de la bienveillance de la presse  internationale. Il est  difficile de se faire une opinion sur ce qui s'est passé lors des  premières manifestations. On remarque cependant  que plusieurs chefs accusation à  l' encontre du régime demeurent   douteux : peu d'observateurs tiennent pour certain par exemple que l'assassinat  du premier ministre libanais  Rafic Hariri (2005) lui soit imputable, encore moins le massacre de plus d' une  centaine de civils dont beaucoup d'enfants à Homs (2011) ou encore l'utilisation d'armes chimiques   dans les environs de Damas (2013), qui semble  aujourd'hui une provocation des rebelles. Pourtant ces événements n'ont pas peu contribué à sa diabolisation.  Quant aux révélations  sur des tortures  à grande échelle d'un supposé transfuge de la police syrienne dénommé César  qui a justifié la  l'inculpation récente d'Assad pour crime  contre l'humanité devant les tribunaux français, là aussi il est difficile  de se prononcer tant la guerre psychologique a atteint dans cette affaire un degré élevé d'intensité.

Il reste étonnant que la source quasi exclusive de l'information des médias occidentaux  ( AFP comprise )  soit depuis quatre ans un Observatoire syrien des droits de  l'homme basé à Londres , animé par un membre des Frères musulmans  ,  la principale  force d' opposition militaire ou politique.

De fait la dureté , incontestable, de la dictature d'Assad dont les deux piliers sont l'Armée et la police politique, s'inscrit dans la sociologie d'un pays marqué par une grande diversité religieuse ( sunnites majoritaires,  alaouites, druses,  chrétiens) et ethnique ( arabes, kurdes). La Syrie , terre de contacts depuis l'Antiquité, au carrefour des routes les plus fréquentées du Proche-Orient, constituée en Etat à  la suite du  mandat    français, ne pouvait  garder  sa cohésion que sous  une poigne de fer.  C'est ce qui explique les traits  du régime d'Assad, père et fils : un modèle administratif français, une police politique de type soviétique,  une authentique laïcité :  les  droits des chrétiens   sont  mieux respectés en Syrie que dans tout autre Etat de la région,  y compris la  Turquie kémaliste, l' Irak de Saddam Hussein, l'Egypte ou les territoires palestiniens . De fait,  c'est l'état le plus laïque de la région. Pour  atteindre ce résultat, Hafez el Assad , le père,  avait compris qu'il lui fallait être impitoyable face à toute  dérive fondamentaliste susceptible de mettre en cause la paix religieuse; c'est pourquoi  que la révolte islamiste de la ville de Hama avait été sauvagement réprimée en 1982. Mais les forces centrifuges n'étaient pas éteintes et ont profité du printemps arabe pour  relever la tête.

A vrai dire,  Bachar  el Assad  serait venu  rapidement à  bout , au  prix  d'une répression ferme mais limitée, des révoltes de 2011,  si de nombreuses  puissances aux  motivations diverses n'étaient intervenues pour soutenir militairement  les opposants au régime  et entretenir la guerre.

 

L'intervention des puissances

 

Les Etats-Unis d'abord pour qui faire tomber  un des derniers dictateurs  classiques du Proche-Orient, venu du Baas comme Saddam Hussein ,   était dans  l'agenda défini par les néoconservateurs. Mais il y avait d'autres raisons  à leur hostilité : faire sauter un  pion pro-russe garantissant des facilités d'accostage à  la flotte russe à la base de Tartous. Les Etats-Unis tenaient aussi au départ,  à détruire un pays allié à l'Iran des ayatollahs.

Pour la France et l'Angleterre - voire l'Allemagne qui a aussi aidé les opposants syriens , la principale motivation était de suivre les Etats-Unis,  avec une frénésie  particulière de  la part de la France ( Juppé d'abord Fabius ensuite) du fait sans doute que la France, patrie des droits de  l'homme, se devait de parler sur ce sujet un ton au dessus des autres. Mais Paris voulait surtout  complaire  à  l'Arabie saoudite et au Qatar, bons clients et partenaires financiers importants.

Israël voulait affaiblir un régime allié à la force libanaise chiite du Hezbollah,   la plus menaçante  qu' il  ait sur ses frontières  et à l'Iran, tenu pour son principal ennemi.

Faire pièce à l'Iran , rival géopolitique était aussi une motivation forte  de l'Arabie saoudite même si le royaume avait trente  ans auparavant        apporté une aide considérable à Assad père   pour qu'il mette la main,   au nom de l'islam,  sur le  Liban tenu pour chrétien.

Motivation supplémentaire pour le Qatar - mais aussi pour les Etats-Unis, soucieux d'affaiblir la Russie  :  disposant d'une des plus  grandes  réserves  de gaz naturel du monde, découverte vers 2000, il compte l'évacuer par un gazoduc transitant vers l 'Europe par la Syrie et la Turquie. Veto de la Syrie, inspiré par les Russes  qui ne  veulent pas favoriser un concurrent sur  le marché de l' Europe occidentale.

Enfin il faut considérer le jeu trouble du président de la Turquie , Erdogan, frère musulman,  qui double sa haine du régime laïque et hérétique d'Assad d'une ambition  féroce  de  voir les Turcs reprendre pied dans la  monde arabe,   comme jadis sous  les Sultans , au travers d'un    régime syrien inféodé  qui remplacerait celui d'Assad.

Face à cette coalition , Damas  n'était  aidé que par l'Iran dont les pasdarans sont  présents sur le  terrain, le  Hezbollah et la Russie , au départ prudente  dans son soutien militaire . On  peut aussi mentionner la sympathie discrète  mais peu opérationnelle de l'Algérie,  pourtant sunnite,  et   depuis le renversement des Frères musulmans,  de l 'Egypte  du maréchal Sissi ,  l'armée égyptienne entretenant depuis Nasser  des  liens  forts avec l'armée syrienne. On peut y ajouter  une partie des dirigeants actuels de l'Irak, chiites  eux aussi,  même s'ils ont été   mis en place et sont soutenus (en théorie) par les Etats-Unis.

Les Kurdes de Syrie ,  comme d'Irak,  à la fois par hostilité à la Turquie  et hostilité à  Daesh en sont venus à être les alliés objectifs du gouvernement de Damas qui continue  à  verser les soldes à  leurs milices.         

L'aide internationale considérable reçue par la rébellion  lui a  permis de prendre le  contrôle d' une  partie importante du territorien syrien, environ  les 2/3 mais seulement d'  1/3 de la population,  l'essentiel de celle-ci étant concentré dans la région de Damas.

Le gouvernement  tient la capitale ( malgré des bombardements sporadiques ) , la zone alaouite le long de la côte méditerranéenne  et a reconquis l'axe qui relie ces deux pôles. L'appui efficace du Hezbollah a permis de sécuriser la frontière libanaise. Toutes les autres frontières séparent   la Syrie de puissances hostiles. L'Est , en partie désertique il est vrai, est tenu aujourd'hui par les djihadistes de Daesh,   le Nord étant,   autour d'Alep deuxième ville du  pays,  et des zones kurdes,  âprement disputé. Des rebelles sont présents  aussi au Sud de  Damas appuyés sur la Jordanie et Israël  par le   plateau du Golan.

 

 

 

L'aide des Occidentaux aux djihadistes

 

 Depuis trois ans la situation était ainsi bloquée. Leur hostilité totale au gouvenrment Assad a conduit  les  Occidentaux   à favoriser  le développement des seules  forces rebelles conséquentes:  les islamistes. La France  avait ainsi quelque dizaines d'officiers aux    côtés des rebelles qui avaient  pris  la ville de Homs en  2011. Quand  le  gouvernement la  reprit, ces soldats français, engagés sur le terrain  mais  pas du côté  qu'on  imagine, furent faits prisonniers et ultérieurement relâchés.

Cet engagement français du côté islamiste ne résulte pas seulement de préoccupations idéologiques ( du point de vue des droits de l'homme, Al Qaida semblait à certains préférable à Assad... ) , ou financières, il résulte aussi d'une erreur grossière d'analyse: la Syrie a été considérée avec les lunettes des autres printemps arabes sans qu'on ait tenu compte de deux spécificités : le fait que la minorité  alaouite qui tient  l'armée, se trouvait le dos au mur,  les islamistes lui ayant promis l'extermination , la présence de la Russie  qui n'a pas l'habitude, à   la différence de l'Occident, de lâcher ceux qu'elle soutient.   

L'aide considérable apportée , avec l'argent des monarchies pétrolières,     par les Etats-Unis, l'Angleterre, la France et la Turque aux djihadistes de tout poil, en Syrie et en Irak,  a permis à une faction de prendre le dessus à partir de 2013.  S'autoproclamant Etat islamique au Levant ( Daesh) et même khalifat,  elle contrôle aujourd'hui un territoire important au nord de  l'Irak et à l'est de la Syrie où  elle   se livre aux exactions  que l'on sait.

Mais à ses côtés se trouvent  d'autres forces islamiques, comme Al Nosra, branche Syrienne d'Al Qaida,  qui menace directement  Damas.  

Tout comme Daesh,  ces groupes rebelles se réclament du fondamentalisme  des Frères musulmans. Voulant garder un caractère discret à leur soutien à ces groupes  djihadistes, les gouvernements occidentaux ont entretenu leurs opinions publiques  dans l' illusion qu'ils aidaient une prétendue "Armée syrienne libre",  démocratique et  non islamiste. Il n  'est pas certain  que cette Armée existe  et en tous les cas , si elle existe, qu'elle ne soit pas  islamiste.

 

L'exode des réfugiés

   

A cette situation bloquée et totalement catastrophique pour la majorité des Syriens   ( en particulier  les 2 millions de chrétiens , cible prioritaire  des islamistes ), l'été 2015 est venu apporter des éléments nouveaux, pas tous  de  bon augure.

D'abord le phénomène des migrants. Est-ce en raison d'une certain découragement du camp gouvernemental  et de la population syrienne civile qu'a eu lieu  un exode massif se Syriens  ( avec d'autres: Irakiens, Afghans etc.) vers  l'Europe à partir de juillet ? Un million et demi de Syriens auraient fui , dont l'Allemagne aurait accueilli une bonne partie. 

Précision importante : ce ne sont pas  les réfugiés de Turquie ( qui sont    parqués  dans de vrais camps de concentration ) , ni ceux  de Jordanie, ni même ceux du Liban qui partent,   ce sont  de  nouveaux  réfugiés, pour la plupart venus  de Damas  et de  sa région. Ayant appris,  au vu des déclarations de Mme Merkel,  que l'Europe se ferait accueillante , ils gagnent la côté libanaise ( Tripoli ) en autobus,  puis la Turque occidentale   en avion, puis tentent  leur chance sur  des embarcations de fortune affrétées par des réseaux mafieux en direction de la Grèce pour ensuite  gagner les Balkans et  tenter d'arriver en Allemagne.  Un nombre plus limité a gagné le Canada.

Ce flux , où l'élément  syrien est  dominant, continue aujourd'hui  à  raison de près de 3 000 passagers par jour. Rien ne dit qu'il va se tarir.  De la  part de l'Allemagne qui vient ainsi pomper les ressources humaines des pays en guerre, il est  d'autant plus scabreux que  si Mme Merkel a vraiment besoin  de ces gens,   il  lui suffirait de   leur envoyer un visa et un biller d'avion à 200 € plutôt que  de les laisser  payer 8000 € et risquer leur  vie en mer.

L'exode  est provoqué non seulement par le guerre , mais aussi par la situation économique désastreuse de la Syrie, une situation due en partie  à l'embargo total ( qui touche même les médicaments) décrété par  l'Union européenne . L'embargo interdit les liaisons aériennes qui permettraient aux déçus de rentrer chez eux.

Dans  cette situation désespérante, l'été 2015 a apporté cependant   quelques raisons d'espérer.

 

La nouvelle donne diplomatique : l'accord de Washington

 

L'évènement  décisif a été l'Accord de Washington conclu le 14 juillet 2015 entre les Etats-Unis et l'Iran mettant fin à un long contentieux portant principalement sur les ambitions  nucléaires de l'Iran, désormais gelées. Cet accord résulte essentiellement de la volonté du président Obama, qui a su l'imposer à une  partie de son administration, au Congrès et aux idéologues néoconservateurs hostiles.

L'accord de Washington a  cependant eu  des conséquences sur d'autres terrains  et  d'abord en Syrie où  Washington et Téhéran ont sans doute  convenu de  laisser encore quelque temps en place le président Bachar-el-Assad. 

Que,  en aidant les djihadistes contre le président Assad, les Occidentaux aient   nourri un serpent  dans  leur sein qui n'aspirait qu'à les dévorer, est apparu dans toute sa netteté avec les attentats de Paris du 13 novembre, ouvertement revendiqués par Daesh.  Ces attentats ont  contribué à  débloquer à son tour  la  position  française  jusque là figée  dans la configuration antérieure : hostilité radicale au régime Assad et  soutien sinon à Daesh , du  moins à  Al Nosra.  La France a été ainsi conduite à s'engager dans la guerre  de Syrie  du bon côté cette fois, celui    qui combat les djihadistes  , opérant une volte  face non  seulement vis à vis de la  Syrie  mais aussi  vis à vis de la Russie. La France a dû ainsi   se rapprocher  de Moscou pour  coordonner ses opérations en Syrie .

Mais les Américains n'avaient pas attendu l' attentat de Paris pour évoluer sur la question du Proche-Orient: dès le  mois d'août, Obama avait appelé à la constitution d'une   coalition élargie contre  Daesh. La Russie avait saisi immédiatement cette perche,  déclarant se joindre  à la coalition pour en prendre , de fait,  la tête au cours du second semestre.  La Russie  s'engageait largement dans le conflit dès septembre,  par une campagne de bombardements     massifs des positions islamistes  et un soutien  accru à l'armée syrienne.  Un soutien particulièrement bien venu au moment où le régime d'Assad, assiégé dans Damas et sur la côte,  et  voyant ses jeunes recrues  fuir en Europe, se trouvait en difficulté.

 

La Résolution du Conseil de sécurité du 18 décembre 2015

 

Au départ, les Occidentaux , singulièrement les Etats-Unis et la France,  ont vu avec des  réticences cet  engagement  russe. Avec les réserves d'usage, on peut  penser que ces réticences sont levées au  vu  de la Résolution du Conseil de sécurité votée à l'unanimité le  18 décembre dernier qui lance  un processus de paix pour la Syrie ne mentionnant pas le départ d'Assad et incluant le Front Al Nosra ( dont Fabius disait qu'"il fait du bon boulot")  parmi les terroristes à combattre au même titre  que Daesh. 

Il s'en faut cependant de beaucoup  que la  résolution du 18 décembre résolve   tous le problèmes.  La négociation entre le parties en présence  en Syrie promet d'être difficile.

Si l'on exclut Daesh et Al Nosra voués en principe à  la destruction, que reste-t-il ? Des groupes rebelles mal définis, tel Ahrar Al Sham. Et surtout les opposants civils qui se sont réunis  à Riyad le 10 décembre et  dont la force principale est les Frères musulmans.

 Certains , tel Renaud Girard[1], envisagent que la solution passerait par la libanisation de la Syrie, un découpage sur une base ethnico-religieuse. Ce serait accorder une importance excessive aux clivages religieux , moins pertinents qu'on le croit .  Assad ne représente pas les Chiites et Daesh les Sunnites. D'abord parce  qu' Assad est alaouite, ce qui n'est pas la même chose, sa femme est sunnite et la majorité des sunnites syriens ne veut pas   tomber sous la coupe de Daesh, surtout les femmes,  influentes  dans la société syrienne. Le recrutement de Daesh est en outre de plus en plus international.  

Par ailleurs la Russie mène désormais le jeu. Et il n'est pas dans sa manière de se contenter d'une demi-victoire.  Son but est de rétablir pleinement l'Etat syrien quitte à   le réformer ultérieurement.  

 

Le rôle toujours aussi trouble de la Turquie

 

Si la France et sans doute  les Etats-Unis semblent désormais  décidés à faire  la paix en Syrie, il s'en faut de beaucoup que la Turquie, où  Erdogan vient d'être confirmé par les élections  du 1er novembre,  soit , elle, décidée à favoriser ce processus. 

Nourrissant depuis plusieurs années le conflit  en laissant passer les djihadistes vers la Syrie  et l'Irak ,  envoyant en contrepartie des centaines de milliers de refugiés  vers l'Europe qui  transitent par   son territoire, bombardant lui aussi son propre peuple au Kurdistan,  Erdogan ne  bénéficie pas moins  des  faveurs insignes de   la  communauté internationale laquelle s'est  rendue à son invitation au sommet du G20 à Antalya le 16 novembre 2015.  Une réunion  de  l'élite mondiale  chez un soutien de Daesh, le lendemain  même de l'attentat de Paris revendiqué par le même Daesh ! Beau  témoignage de l'inconséquence de cette communauté internationale, singulièrement des Européens, en  première ligne face à ces agissements hostiles. Angela Merkel, comme sidérée, était même allée le soutenir à une semaine des élections. Les sanctions lourdes prises par la Russie à la suite de la destruction d'un avion russe par le Turcs montrent  cependant que tout le monde n'est pas dupe du jeu d' Erdogan . Mais de quelque manière qu'on le prenne , le problème syrien ne sera pas réglé tant que la Turquie ne sera pas définitivement neutralisée.

 

                                               Roland HUREAUX

                                               Mars 2017

 

 

 

[1] Le Figaro , 21  décembre 3015

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23 avril 2018 1 23 /04 /avril /2018 07:46

 

POURQUOI PERSONNE N’ARRIVE À CONTENIR LA HAUSSE DES DÉPENSES PUBLIQUES 

 

Depuis trente ans, inlassablement, les think tanks libéraux qui occupent le devant de la scène française et tentent d’alimenter les programmes des partis   plaident pour la baisse des dépenses publiques et ils ont raison :  ce devrait être là une priorité nationale. Ces dépenses publiques sont passées de 38, 5 % du PIB en 1970 à 57,7 % en 2015. Elles continuent à s’élever.

Même si la gauche est plus responsable que la droite à cet égard, celle-ci n'a nullement profité de ses passages au pouvoir pour renverser la tendance, au contraire.

Il est même frappant de voir combien les analyses et les propositions des libéraux restent lettre morte. 

On impute cette hausse permanente à différents facteurs : la démagogie, l’incompétence des politiques qui laissent souvent filer les budgets sans y prendre garde ou n'y attachent pas d’importance. Mais beaucoup de nouvelles dépenses sont engagées sans que personne ne les demande !

Même si ces explications ont une part de vérité, les raisons de la hausse des dépenses publiques sont plus profondes.

 

Le rôle de l'idéologie

 

Elles tiennent, pensons-nous, à l’investissement des politiques publiques par l'idéologie.

Ce terme d’idéologie a de nombreuses significations. Nous en retiendrons une : des politiques publiques inspirées par des idées simples, généralement fausses parce que trop simples, fondées sur des clichés qui circulent dans les milieux dirigeants (presse comprise) ou certaines administrations et non sur une analyse fine des réalités.

Ce refus d’analyser de près certaines réalités de terrain avant de décider existe dans tous les pays, mais il est particulièrement répandu en France où la suffisance des décideurs parisiens (et parfois provinciaux) semble les dispenser de s'abaisser à regarder les choses de près ; méprisant les acteurs de terrain, ils les soupçonnent a priori d'être prisonniers de partis pris démagogiques.  A l'origine de ces attitudes se conjuguent curieusement nos deux grands héritages, celui    de l’Ancien régime : une société de cour arrogante et de celui de la Révolution française : une propension inégalée à l’abstraction.

Il a été admis une fois pour toutes sans examen que 36 000[1]  communes étaient source de gaspillage, alors que c’était exactement le contraire : ces petites communes étaient gérées à l'économie, leur regroupement en ensembles intercommunaux s'est avéré au contraire terriblement dispendieux. Mais les think tanks libéraux continuent de répéter comme des perroquets qu'il faut regrouper les communes, les départements, et le gouvernement vient de procéder, sans nécessité, au regroupement des régions, ce qui entraînera sans nul doute des dépenses publiques supplémentaires. On peut en effet tenir pour une loi économique que plus une entité publique est grosse, plus elle entraîne de frais généraux.

Quand nous parlons d'idéologie, nous ne nous référons pas à un grand système totalitaire tel que celui qui a régné en son temps en Union soviétique[2]. Il s'agit d'idéologies sectorielles qui suivent généralement le même modèle simplificateur mais qui ne sont reliées entre elles que de manière lâche. Certaines sont même contradictoires :  par exemple, au ministère de la santé, la tendance est à la fois à fonctionnariser la médecine libérale et à libéraliser le statut des pharmaciens.

 

Des réformes nocives

 

L'idéologie n'est pas seulement une simplification et donc une falsification du regard porté sur le réel, elle inspire d’innombrables réformes plus nocives les unes que les autres. Pour qui veut comprendre la différence entre une réforme "naturelle" et une réforme idéologique, il suffit d'appliquer la règle suivante : une réforme « naturelle » vise seulement à résoudre les problèmes quand ils se posent, ce qui est déjà assez tant il y en a ; une réforme idéologique vise à   résoudre des problèmes qui ne se posent pas, sans résoudre ceux qui se posent vraiment. Simplement, elle veut redresser telle ou telle réalité qui n'entre pas dans les schémas abstraits que les décideurs ont établie en norme.  Il en est ainsi de la plupart des normes européennes : ainsi celles qui ont entraîné le sectionnement d’EDF et de la SNCF en plusieurs entités indépendantes sans autre objectif que de se mettre en conformité avec une théorie de la concurrence généralisée à caractère idéologique (au demeurant contestée dans le cas d'espèce par beaucoup d’économistes) et qui a bien plutôt créé les problèmes qu'elle n'en a réglé. On pourrait ajouter beaucoup d’autres exemples. En matière de réforme de l'État où sans tenir compte de la spécificité de la sphère publique, on a tenté d'imposer de manière artificielle des méthodes de gestion prétendues issues du privé, l'effet a été de créer du désordre et d’affaiblir la motivation des agents : indicateurs d’efficacité manipulés, primes de résultat arbitraires, gestion des carrières lourde et formaliste, regroupements de services aux cultures éloignées etc. L’éducation nationale, de manière plus ancienne, avait imposé le principe du collège unique : on pensait   assurer l'égalité des enfants en imposant le même moule à tous sans   tenir compte de leurs aptitudes différenciées, une idée aussi stupide que si on avait dit que pour égaliser une série de nombres, il fallait les multiplier tous par deux !   Souvent, l'idéologie est l’imitation servile de modèles étrangers : ainsi la réforme de la politique agricole commune de 1992, d’inspiration américaine, qui a alourdi le coût des soutiens ou l’imitation du modèle pédagogique allemand (inefficace) par la multiplication d'exercices interdisciplinaires dans l'enseignement secondaire qui brouillent les repères et démoralisent les enseignants.

 

Le bon sens est la chose là moins partagée

 

Dans cette multiplication   de politiques idéologiques, il est rare que les idées de bon sens arrivent à faire leur chemin : on citera la création des Instituts Carnot dans le domaine de la recherche qui ont été instaurés avec succès en 2006, parce que leurs promoteurs avaient pu travailler hors du feu des projecteurs et des stéréotypes du parisianisme. L'extension du domaine de l'idéologie est facilitée par l'obsession  de la    communication (la com')  : des schémas simples sont plus faciles  à expliquer   aux journalistes ou au grand public ;   fusionner  tous les services de renseignements civils en un seul semble a priori propre à en améliorer l'efficacité même si le désordre entraîné par cette réforme que rien ne nécessitait (  le renseignement intérieur marchait très bien jusque là)  , est une des causes de la perte de contact de nos services avec les milieux terroristes à partir de 2010 et, par là , des attentats de 2015.

 

La dépense publique, variable d'ajustement

 

Quel rapport entre l'idéologie et la dépense publique ? Il est plus grand que l'on croit. On peut dire que chaque fois qu'une réforme est idéologique et donc mauvaise, la dépense publique constitue la variable d'ajustement. Cela de différentes manières :

 

-  D'abord parce que toutes les réformes créent du stress et entrainent une forte dépense d'énergie, spécialement celles qui touchent à l'administration elle-même : pendant plusieurs années, le service est perturbé, les agents étant mobilisés par le changement interne. Une administration en réforme permanente est une administration qui coûte   bien plus cher que celle qui fonctionne normalement sans être chamboulée.  D'autant   que, généralement imposées de haut, comme c'est l'usage en France -  toujours l'esprit de Cour-, ces réformes sont mal reçues par le personnel qui   se démoralise et se démobilise. L'action administrative a besoin de cadres stables ; les déstabiliser en permanence entraîne une perte d'efficacité ; la perte d'efficacité entraîne des besoins de personnel supplémentaires ;  

 

- Ensuite parce que les agents étant naturellement conservateurs (mais qui ne l'est pas ?), les autorités politiques qui souhaitent que la réforme se fasse sans heurts   achètent leur consentement par une large distribution de primes ou d'avantages de carrière. Une première tentative de fusionner les services fiscaux et les services du trésor   avait   échoué face aux résistances. L'administration ne voulant jamais se déjuger est revenue à la charge quelques années après : une seconde réforme a réussi parce qu'une prime de fusion a été généreusement distribuée à un personnel qui était déjà parmi le mieux payé de la sphère publique.  De même, la perspective de fusion (non encore réalisée heureusement) de la police et de la gendarmerie a conduit à aligner les avantages statutaires des uns sur ceux des autres, selon la règle du mieux disant[3]. Pour attirer les élus locaux réticents dans les structures intercommunales, la loi Chevènement leur a permis de multiplier les postes de vice-présidents devenus de coûteuses prébendes et d’augmenter les indemnités ;

 

- Enfin la plupart de ces réformes idéologiques étant mal conçues car inadaptées à la réalité concrète, créent des dysfonctionnements divers et généralement coûteux. La mise en place des communautés de communes et d’agglomération a entraîné la création de 200 000 postes de fonctionnaires en plus de ceux qui existaient déjà : sont en cause, outre le principe lui-même de la course à la dimension, les mécanismes financiers du rapprochement intercommunal comme, par exemple, les distributions de dotations incitant à la dépense, ou la complication plus grande des nouvelles procédures.  Si l'on n'avait rien réformé du tout - et cette réforme est typiquement idéologique puisque personne ne la demandait et qu'aucun problème grave ne la rendait nécessaire - le coût aurait été encore moindre. L'instauration des Agences régionales de santé, selon le même principe de "regrouper pour mieux gérer" a entraîné la création d’une couche bureaucratique supplémentaire dans le monde hospitalier ; par ailleurs les    chefs de pôles sont venus s’ajouter aux chefs de service. De même l'idée absurde que nos universités étaient trop petites, inspirée par les critères très particuliers du classement de Shanghai, a déterminé la création d'organismes fédérateurs, les PRES, qui ne sont eux aussi qu’une strate supplémentaire ;

 

-  Ajoutons, et c'est le plus grave, que le règne de l’idéologie dans certains secteurs clef de l’appareil d’État français fait tant de dégâts que le seul moyen de les réparer est d'engager de nouvelles dépenses publiques. L'exemple le plus patent est l'éducation nationale qui a vu au cours des quarante dernières années l'application du collège unique, des théories pédagogiques pseudo-scientifiques absurdes, notamment dans l'apprentissage de la lecture, des idées de Bourdieu selon lesquelles, pour rendre l'éducation plus égalitaire, il fallait abaisser les exigences en matière de langue, de tenue, d’obéissance, ce qui a eu pour   conséquence un relâchement général de la discipline dans les écoles. Par elles mêmes ces réformes n'alourdissent pas les coûts mais elles ont pour effet une baisse du niveau que l'on tente de compenser en créant de nouveaux postes pour diminuer sans cesse les effectifs des classes, en instaurant de coûteuses ZEP aux crédits renforcés et en allongeant la scolarité etc.  Les libéraux font souvent le procès aux enseignants que leur efficacité est faible, que leurs syndicats "n'en ont jamais assez". Ils proposent un système lui aussi idéologique qui coûtera cher sans résultat :  l'évaluation généralisée. En fait, la raison d’être de ces dysfonctionnements, tient à l’application, et cela dès le niveau le plus élémentaire, des principes faux qu'on a vus. Cette application a été décidée en haut lieu, les enseignants, conscients des inconvénients générés, n'y sont pour rien, sinon qu’ils adhèrent à des syndicats qui ont soutenu ces réformes. On peut dire la même chose de la justice, autre secteur hautement idéologique : les idées perverses du Syndicat de la magistrature y ont pénétré, répandant à tous les niveaux la culture de l'excuse et se traduisant par une augmentation de la délinquance qui rend nécessaire l'augmentation des effectifs de police et de gendarmerie, la création de nombreux postes d’éducateurs généralement inopérants, sans compter des troubles de l'ordre public coûteux. Parallèlement, les procédures n'ont cessé d'être compliquées au nom d'un droit de l'hommisme échevelé (alors même que les atteintes à la vie privée se multiplient sous l'effet de lois antiterroristes). Si la justice se faisait craindre davantage, il faudrait moins de policiers et de gendarmes !  

On pourrait aussi montrer comment la réforme de la PAC de 1992 a coûté beaucoup plus cher au contribuable tout en démoralisant le monde agricole désormais assimilé à un consommateur de subventions. Cela pour faire droit à la théorie libérale prônée par le GATT qui   disqualifiait le soutien des prix.

L'idée que   la plupart des augmentations de la dépense publique depuis 1980 sont imputables à des réformes à caractère idéologique, peut être étendue   à l’explosion des dépenses d'indemnisation du chômage (y compris toutes les formes d'emploi aidé) qui ne sont pas sans lien avec la préférence bien antérieure à l’euro pour une monnaie forte, qui a, elle aussi, un caractère idéologique et est la cause de l’augmentation du chômage.

 

Le libéralisme érigé en système est aussi une idéologie

 

Face à ces mécanismes de pensée (ou de non-pensée), qu'on ne voudrait   cependant pas généraliser pour ne pas nous exposer nous aussi au   soupçon d’idéologie, l’inaptitude des think tanks libéraux à promouvoir, malgré leur hégémonie intellectuelle, une vraie politique d'économies est frappante.  Ils ressassent à chaque échéance électorale des propositions de coupes sombres dans les dépenses sociales dont on ne voit jamais la couleur, des privatisations érigées en système (tantôt opportunes, tantôt pas) alors qu’elles ne concernent que les stocks publics, pas les flux, ou la réforme des statuts des fonctionnaires (qui coûtera très cher elle aussi, n'en doutons pas). Le problème est qu'ils sont eux aussi porteurs d'idéologie, c'est à dire de schémas simplifiés qui semblent les dispenser s'une étude approfondie des réalités. Idéologie nourrie de leur peu d'empathie pour le monde du service public qui n'est pas le meilleur moyen d’en connaître en finesse les mécanismes. Idéologie qui n'est sans doute que le reflet des préjugés sommaires de leurs financeurs (grands groupes) ou de leurs relais (grands médias) qu'ils se doivent de satisfaire en allant dans leur sens.  Ils sont    à l'origine, directe ou indirecte, de nombreuses réformes qui ont abouti à une augmentation des dépenses publiques : ainsi, l'assimilation abusive du management public au management privé d'où résultent la LOLF de 2001 ou le regroupement des communes, dans laquelle des libéraux peu au fait du fonctionnement réel de l'Etat ont imaginé trouver une source d’économies alors que c’était le contraire. L'évaluation généralisée, presque toujours fallacieuse en dehors du critère du profit, est de la même eau. Le libéralisme transformé en système est lui aussi une idéologie et il n’échappe pas à la loi commune des idéologies qui est d'alourdir la dépense publique.

Parmi les raisons qui favorisent l'envahissement de la sphère publique par le mode de pensée idéologique, il y a l'incompétence, les modes internationales, il y a aussi la paresse intellectuelle.  Il est plus facile de proposer des réformes qui se traduisent par la déclinaison mécanique de grands principes éloignés du terrain (la loi Macron est, au moins en partie, assez typique à cet égard) que d'analyser en détail comment fonctionnent réellement les services, ou encore de consulter les gens de la base.  La paresse va généralement avec l’orgueil, celui de savoir sans s'être informé. Les sept péchés capitaux ne sont certes pas tous impliqués au même degré dans ces dérives, mais il est certain que la France n'est pas près de contenir les dépenses publiques tant que ne sera pas opéré dans le mode de pensée de nos gouvernants ce qu’Ernest Renan appelait une grande réforme intellectuelle et morale.

 

                                                           Roland HUREAUX

                                                           Mars 2017

 

 

 

 

 

 

 

[1] 36 593 exactement en 2015

[2] Encore que le système communiste ait été fondé, lui aussi, sur quelques idées trop simples : la propriété doit être supprimée, l'Etat doit s'occuper de tout.

[3] De la même veine, est le projet récent de fusionner les écoles de police et de gendarmerie qui témoigne d'une parfaite ignorance des cultures spécifiques de ces institutions et qui, s'il était réalisé, coûterait très cher.

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23 avril 2018 1 23 /04 /avril /2018 07:45

AFFAIRE WEINSTEIN : HOLLYWOOD A LA POINTE DU PROGRES

 

http://www.libertepolitique.com/Actualite/Decryptage/Affaire-Weinstein-Hollywood-a-la-pointe-du-progres

 

En s’indignant de l’affaire Weinstein, beaucoup ont semblé  oublier qu’elle n’a rien de nouveau. Dès les années cinquante, le grand écrivain  américain  Norman Mailer évoquait,  dans  son roman « Le Parc aux biches » ( The Deer park) , l’exploitation sexuelle des starlettes en recherche de rôle par les producteurs de Hollywood.

Il est vrai  qu’à cette époque, les turpitudes du milieu du cinéma ne déteignaient pas sur le contenu des films qui,  pour ménager une   Amérique encore puritaine, gardaient un tour moralisant, quitte à tomber parfois dans la bluette.    

Aujourd’hui, les mœurs n’ ont pas changé, mais les idéologies si. Non contents de vivre , pour beaucoup, dans la   corruption  , les prescripteurs du cinéma et de la  télévision se  sont fait au  travers de leurs productions les propagandistes zélés de la remise en cause des normes morales et religieuses  . Qui n’a remarqué par exemple que dans beaucoup    de séries policières américaines les comportements les plus pervers   sont  plus souvent le fait  de  fanatiques religieux  que de gens du show business ?

 

Le cas du mariage isosexe

 

Le prosélytisme de Hollywood ne s’arrête cependant pas là.

Un des  moments-clef  de la campagne présidentielle de Barack Obama en 2012 avait été  sa rencontre   avec George Clooney,  non point en tant qu’artiste   mais comme   porte-parole officieux de Hollywood.

En échange d’un soutien financier et politique   considérable,  Obama s’était engagé  à faire pression de toute les  manières qu’il le pourrait   pour que les Etats-Unis adoptent le mariage homosexuel dans le courant de son second mandat. 

Cela ne tarda pas.

Jusque-là,  cette législation ( que nous n’assimilons bien sûr pas aux mœurs dépravées de M. Harvey Weinstein )  était dans le monde  plutôt l’exception que la règle : hors quelques monarchies nordiques, l’avaient seuls adoptée  une dizaine d’Etats américains [1]. Les autres y étaient fortement  opposés. Il fallait donc que la Cour suprême les contraigne   à reconnaitre cette procédure , non comme une option soumise au caprice des électeurs mais comme un droit de l’homme qui s’imposerait désormais  aux Etats.

Pour convaincre la Cour suprême,   près de 400 grandes entreprises, surtout dans le domaine de communication, du cinéma et d’ internet , Silicon Valley en tête, ainsi que  de la  banque,  se portèrent    amici curiae auprès de la Cour  suprême selon une procédure qui n’existe pas chez nous. Alors même que  cela ne les regardait pas, ces entreprises produisirent des  mémoires tendant à convaincre les juges, en   « amis de la  Cour »,  que le mariage homosexuel était une bonne chose

Comme cela ne suffisait encore pas, il fallait que cette revendication  s’inscrive dans un mouvement à l’échelle du  monde et que , pour cela, un grand  pays européen, la France en l’occurrence, franchisse le pas en autorisant  le mariage isosexe. Hollande s’y était  engagé  dans sa campagne mais il se heurtait  la très forte résistance, unique en Occident , de la « Manif  pour tous ». D’où les efforts du gouvernement  français   pour obtenir le  résultat  souhaité . Alors que   son mentor Mitterrand disait qu’au-dessus d’un million de manifestants, il ne  fallait   jamais insister  pour imposer une réforme , Hollande décida,  lui, de passer en force. Cela au prix d’une manœuvre sans précédent au Sénat où il n’était pas sûr  d’avoir la  majorité : un vote surprise à main  levée, dans un hémicycle à  moitié vide dont le résultat   positif fut acté sur la seule parole du président sans que personne ne compte réellement qui avait voté pour et qui avait voté contre, la droite  se  gardant bien  de poser la question  comme elle en avait le droit.

Hollande pouvait-il  faire autrement ? Face à la pression d’Obama et dans un contexte où l’assujettissement  de la France vis à vis des Etats-Unis avait atteint un niveau sans précédent  , il semble bien que le président socialiste  ait eu  une obligation de résultat.

En tous les cas, la décision de la France est  venue à point nommé pour débloquer  la Cour suprême qui, dans son arrêt  du 23 juin 2016 ( un mois et six jours après la promulgation de la loi française),  rendait obligatoire le mariage homosexuel dans tous les Etats de l’Union ; dans la foulée, la plupart des  pays qui n’avaient pas jusque admis cette procédure ,  comme  l’Allemagne, le Portugal  ou  l’Irlande, s’y résolurent. Résistèrent seuls  et résistent encore les anciens pays de l ’Est , non parce qu’ils seraient plus arriérés comme le veut la doxa  libérale, mais parce que,  ayant connu  les affres du communisme, ils sont   aujourd’hui immunisés contre l’idéologie,   fut-elle libertaire.

On voit ainsi  combien, par-delà la sinistre affaire Weinstein, Hollywood joue un rôle prescripteur dans le monde occidental, pas seulement en diffusant  certains modèles de  comportement au travers de ses productions audiovisuelles mais aussi   par une stratégie   politique délibérée dont le but est de répandre dans   le monde entier  la licence sexuelle   qui prévaut en son sein.  

 

Roland HUREAUX

 

[1] Des Etats de la côte Est et Ouest qui devaient , on n’en sera pas étonné, voter pour Hillary Clinton.

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23 avril 2018 1 23 /04 /avril /2018 07:42

VERS LA FIN DU PARLEMENT ?

 

http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2017/08/22/31001-20170822ARTFIG00111-loi-de-moralisation-le-suicide-du-parlement.php        

 

Les  mesures votées par l ‘Assemblée nationale ( mais pas encore      par le Sénat)  au titre du « rétablissement de la confiance dans la vie politique »   ne sont  pas seulement pauvres de  contenu, elles  sont inquiétantes par la démarche qui les inspire : loin d’exorciser l’antiparlementarisme, elles confortent  par leur esprit punitif  l’idée  que la vie parlementaire est un lieu d’abus .    

La loi en cause fait suite à bien d’autres  comme celle du 11 octobre 2013 créant la Haute autorité pour la transparence de la vie publique  qui oblige  les parlementaires à déclarer leur  patrimoine   (ce que le  premier ministre Philippe avait refusé  de faire ! ), cautionnant l’idée que les représentants  du peuple sont  tous des  délinquants en puissance à qui il faut  tenir la rêne courte.

Il est  certes  compréhensible  qu’on leur  interdise les activités  de consultant  -  mais qu’auront-ils encore le droit de faire  ? Paradoxe : les mêmes qui promeuvent ces mesures déplorent  la  professionnalisation de la vie politique !

L’interdiction faite aux  parlementaires, aux ministres et aux  exécutifs locaux d’embaucher comme collaborateur un membre de leur famille  est  en revanche une mesure   hypocrite : à  moins d’ instaurer une police des mœurs à  l’Assemblée (au train où vont les choses, il n’est pas impossible qu’on y vienne !), les maitresses, amantes et amants   ou leurs enfants ne seront, eux, nullement inquiétés. Comme dans beaucoup  situations fiscales,   mieux vaudra ne pas se marier. Une bourse d’échanges se mettra en place : je  prends ta fille, tu prends mon  neveu .  Plus grave :  cette interdiction  ratifie l’analyse fausse qui a été faite au moment de l’affaire Fillon : on a confondu   l’emploi familial, parfaitement justifié dans un cabinet où la confiance politique  doit régner, avec le  népotisme par lequel on nomme à un grand emploi un    membre de sa famille sans qualification particulière : or attaché parlementaire n’est pas un grand emploi.  Aucune autre profession n’est soumise à une telle  contrainte.

Les règles d’inéligibilité en cas de condamnation  ont été étendues : il fut même question d’obliger les   candidats à présenter  un  casier judiciaire vierge comme si ce n’était pas aux  électeurs de faire le tri. 

Macron s’est   par ailleurs engagé à  réduire d’un tiers le nombre de députés et de sénateurs , ce qui là aussi conforte l’opinion dans l’idée qu’ils ne servent pas à grand chose : à  une époque où la France était  moins peuplée, les assemblées de la IIIe et de la IVe Républiques étaient pourtant  plus nombreuses qu’aujourd’hui  .  Si on   dit que  577, c’est trop,  on le dira,  n’en doutons pas, de 350, et demain de 100 etc. Cette promesse  est d’ailleurs fort peu en cohérence avec une autre affirmation du président  : « En faisant progressivement du mandat électif un statut, nous avons effacé ce qui en est la nature profonde : le lien avec le citoyen. »  Peu d’économies à en attendre puisque  chaque parlementaire  aura plus de moyens :  mais alors comment son  caractère statutaire ne serait-il pas renforcé   ? Avec un député pour   200 000 habitants  au lieu de 100 000, le rapprochera-t-on du citoyen ? Surtout s’il n’a plus aucun mandat local et si  l’injection d’une dose de proportionnelle, également annoncée, donne un peu plus de pouvoir de désignation  aux appareils  de parti qui ne sont  pas les moins responsables de la crise actuelle.

Ainsi on demande aux parlementaires   d’avaliser leur propre abaissement, de ratifier la méfiance, ou le mépris  qu’ une partie d’opinion leur voue. Il en va de même quand  on leur demande de ratifier    les  traités transférant   à Bruxelles une partie de leur prérogatives , de voter des  lois qui ne sont que la transposition de normes européenne ou internationales  ou encore qui  les dessaisissent au  profit de proliférantes   Autorités administratives   indépendantes (AAI).

Cette démarche est en   congruence avec la manière dont l’actuel président  a obtenu une majorité absolue de députés « En marche ». Sans proposer de programme précis, ni être porteurs d’un vrai projet de changement, ces députés   ont été  élus sur le thème « sortez les sortants »  , « changeons les têtes » ,  à la limite d’un antiparlementarisme que la France a connue dans ses  heures les plus sombres.     Le résultat est à l’avenant   : un large renouvellement  certes mais au profit d’inconnus, sans pensée structurée pour la plupart , et  particulièrement  dépourvus d’expérience et de réflexion   :   qui eut jamais imaginé  une présidente de la   commission de lois demandant   « quand seront  votés  les décrets » ?  

Qu’au lieu de mettre en débat  les lois les plus  importantes, comme la « loi  Travail »,  il soit fait appel d’emblée  à la procédure de ordonnances ,  montre  combien la nouvelle assemblée est    prisonnière du pouvoir exécutif.

Il  y a dès lors  le risque que ces nouveaux députés, issus de la « société  civile »,  c’est à dire ne connaissant rien aux particularités  de la machine de l’Etat, ne fassent, en pire, ce que ,  confusément,  l’opinion reprochait à leurs  prédécesseurs : avaliser passivement les projets de la  technocratie, ce qui revient à poursuivre les politiques existantes, y compris les plus désastreuses.  

 Ce qui va toutefois condamner plus que tout le Parlement à  l’inexistence, c’est la fin  du cumul des  mandats. Cumul  voué aux gémonies par l’opinion  à la suite d’un malentendu jamais dissipé : on lui a présenté  ce cumul comme un  cumul de rémunérations alors que celui-ci était strictement  limité. Elle s’est imaginé les élus comme des prébendiers  alors que la plupart sont des travailleurs infatigables. On a fait croire qu’ils percevaient des indemnités  mirifiques alors  que n’importe quel dirigeant de banque, sans nécessairement  avoir plus de  responsabilités, perçoit vingt  fois plus.  

Le cumul de mandats   permettait aux élus nationaux de garder le contact avec le  terrain grâce à leurs responsabilités locales. Beaucoup  bénéficiaient  de la bonne image que, seuls parmi les élus, conservent les maires, ce qui montre, soit dit  en passant,  que les hommes politiques gagnent à être vus à l’œuvre de près.       

La perte de contact sera  aggravée par  la disparition de la réserve parlementaire qui leur permettait d’apporter une aide  ponctuelle à certains projets. Elle avait certes   un aspect clientéliste  mais au moins donnait elle un rôle  local au député ou au sénateur, alors que  désormais personne ne va le connaitre, personne ne le verra travailler et moins que jamais on ne saura  à quoi il sert.

Cette dégradation  de la fonction parlementaire   est la suite  logique de la dernière   élection présidentielle où ont été foulés au pied les principes les plus fondamentaux de  la   République :  la non-interférence de la justice avec les processus électoraux   et  la non-ingérence  de l’  exécutif dans l’exercice du  pouvoir   judicaire , fondements de la   séparation des pouvoirs  sans laquelle , selon la Déclaration des droits de l’ homme et du citoyen  du 26 août 1789,   « une société n’y a point  de constitution » (article 16).   

En votant cette loi, le Parlement  cautionne l’idée que les actions menées à l’encontre de  François Fillon étaient  légitimes, un peu  comme en d’autres temps on amnistiait les auteurs d’un coup d’Etat réussi.   Loin d’instaurer la vertu,   cette  loi légitime  a posteriori  une procédure hautement vicieuse .  Si au lieu de ce festival d’hypocrisie, on avait voulu opérer une   vraie moralisation de la vie politique, ce sont ces dérives là,  sans lesquelles,  il faut bien le dire , Macron n’aurait pas  été élu,  qu’il fallait   prévenir .

Mais il faut voir plus loin. Les   contraintes avilissantes , les contrôles inquisitoriaux  qui vont désormais peser sur les élus, faisant d’eux des  suspects  a priori ,   éloigneront un peu plus de la carrière politique   les hommes d’honneur, et donc les  plus honnêtes. A fortiori seront découragés de s’y  engager   les gens de talent, aggravant ce qui est le vrai problème de nos dirigeants :  leur incompétence, non pas technique   mais  politique . La compétence politique,  c’est  la capacité,  à partir d’une vision globale des choses et d’un solide bon sens, de  tempérer quand il le faut ( souvent !) les emportements technocratiques et idéologiques, ce qui est le plus  important dans leur  mission.   

 Au projet  sur le  « rétablissement de la confiance dans la vie politique »   va s’appliquer ce que Hayek appelle    « la loi des effets contraires  au  but  poursuivi ».  Pas  plus de proximité mais moins  ,     pas moins de soupçon mais plus,   non  pas une restauration du   prestige des  élus  mais une nouvelle perte de crédit.

 

Si les citoyens avaient déjà   le sentiment que le Parlement   ne servait pas à grand-chose, ils l’auront désormais bien davantage.

Roland HUREAUX

Aoüt 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 avril 2018 1 23 /04 /avril /2018 07:38

L'UNION EUROPEENNE, FACTEUR DE PAIX OU DE GUERRE ?

http://www.libertepolitique.com/Actualite/Decryptage/L-UE-facteur-de-paix-ou-de-guerre2

Il est difficile de savoir à l'avance ce que le pape François dira aux chefs d'Etat européens qui seront à Rome à la fin de cette semaine pour fêter le 60ème anniversaire du traité de Rome.

On peut cependant espérer que le Saint Père saura aller au-delà d'un certain nombre de lieux communs véhiculés depuis des années dès qu'il est question de l'Eglise et de l’Europe, et qui sont trompeurs.

D'abord sur la position l'Eglise catholique elle-même.  Il existe des institutions ecclésiastiques qui sont très favorables au processus de construction européenne :  la Conférence   des évêques de France n’est pas la moindre ;   elle ne manque pas une occasion d’exprimer son soutien à l'Europe de Bruxelles. Ensuite le Conseil des conférences épiscopales d'Europe dont les positions sont analogues.  Pourtant, cela ne se sait pas assez, leurs options ne reflètent pas celle du Saint-Siège, beaucoup plus réservé. Le pape Jean-Paul II, pendant les 27 années de son pontificat, a maintenu sur ce sujet un ligne claire et cohérente : le Saint-Siège soutient tout effort de coopération entre les peuples d'Europe sans se prononcer sur leur expression institutionnelle. Si Pie XII avait paru encourager les débuts de la construction européenne, c'était d’abord dans l'optique de la guerre froide, dans le souci de contenir l'Union soviétique, alors au faîte de son agressivité. Depuis, les choses ont évolué. L'affaire Buttiglione en 2002, ce candidat à un poste de commissaire européen, proche du Vatican, recalé en raison de son attachement à la doctrine de l'Eglise catholique sur les sujets sociétaux, n’a rien fait pour rehausser la cote de Bruxelles à Rome.

 

Un projet pas si catholique qu'on dit

 

Il convient aussi de relativiser le mythe d'une Europe, grand projet chrétien, cofondé par les « Pères de l’Europe » :  Schuman, De Gasperi et Adenauer, tous trois catholiques fervents. Les tenants de cette vision voient   le projet de Bruxelles comme une sorte de grande cathédrale tendant en quelque sorte à reconstituer la chrétienté du Moyen-âge.  Cette vision, il faut bien le dire, plait davantage en terre germanique (d'où étaient issus les trois fondateurs évoqués) que française.  La réalité est moins simple.  Adenauer et De Gasperi étaient tous deux des patriotes placés à la tête de deux pays, l'Allemagne et l’Italie, défaits, ruinés et déshonorés. Leur souci était de reconstruire leur pays et aussi de le réintroduire dans le concert international. Le projet de construction européenne en fut pour eux l'occasion. Quant à Robert Schuman, dont l'envergure réelle ne doit pas être surestimée et qui avait voté les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, il était, comme ministre des affaires étrangères de la France, très proche de Jean Monnet, lui-même en cheville avec l'ambassade des Etats-Unis. La fameuse déclaration Schuman du 9 mai 1950 a été préparée par Monnet en liaison étroite avec les Américains ; la levée du secret sur les archives diplomatiques américaines le montre.

Au demeurant, les premières initiatives européennes de la fin des années quarante n'aboutirent à rien (hors le Conseil de l'Europe qui suit une autre démarche) : la CECA a disparu avec la récession des secteurs du charbon et de l'acier   en Europe, la CED (Communauté européenne de défense) est mort-née du fait du refus de la France d'avaliser le réarmement allemand qu'elle impliquait.

Le vrai démarrage de la construction européenne fut le traité de Rome de 1957. Il a constitué la base    de ce qui est aujourd'hui l’Union européene. Mais il s'en fallut de peu qu'il ait lui aussi avorté. Sa principale composante était le marché commun agricole qui instituait une protection commune des productions des six pays fondateurs.    Les Etats-Unis, pourtant favorables à la construction européenne, tentèrent de le vider de sa substance pour que leurs produits continuent à entrer en Europe massivement. Il ne fut sauvé que par l'obstination du général de Gaulle qui, certes ne voulait pas, comme Jean Monnet, d'une Europe supranationale abolissant les nations mais souhaitait une coopération économique et même politique (plan Fouché). Aujourd'hui le marché commun agricole a perdu de sa substance, du fait des accords de l'OMC ; il a été remplacé, pour le meilleur et pour le pire, dans sa fonction fédératrice par la monnaie unique. L'Euratom signé en 1957 n’est non plus jamais sorti des limbes. Compte tenu de son rôle central, le général de Gaulle était considéré par l'archiduc Otto de Habsbourg comme un des Pères de l'Europe.

Des trois   fondateurs précités, seul Adenauer a participé à la négociation du traité de Rome, De Gasperi était mort et Schuman n'était plus aux affaires.

Il faut aussi dire qu'aux origines du processus européen, en particulier du traité de Rome, aux côtés des démocrates-chrétiens, ont joué un rôle au moins aussi important des laïques[1], socialistes, sociaux -démocrates ou radicaux, tels Guy Mollet, Christian Pineau, Maurice Faure, Paul-Henri Spaak ou encore Jean Monnet lui-même. Plus tard, Pietro Nenni. La franc-maçonnerie a poussé très fort en faveur de la construction européenne.

 

L'Europe contre la paix 

 

Troisième erreur à éviter : l'Europe de Bruxelles, facteur de paix. Il faut   renverser la causalité. C'est parce que   l'Europe vivait en paix depuis plus de dix ans que la construction européenne a été rendue possible et non pas l'inverse.

La paix en a-t-elle été renforcée ? Au début, peut-être, mais sûrement pas aujourd'hui.

Le grand acte de réconciliation de l'après-guerre fut le traité franco-allemand du 23 janvier 1963, conclu entre Charles de Gaulle et Konrad Adenauer : Jean Monnet tenta de le saboter car il n'entrait pas dans la logique des traités européens.

Depuis le traité de Maastricht (1992), l'Union européenne est organiquement liée à l'OTAN, organisation militaire et donc coresponsable des initiatives de celle-ci. Bruxelles est directement impliquée dans les conflits armés qui se sont produits sur le continent européen depuis près de 30 ans. D'abord la guerre de Yougoslavie, déclenchée en 1999 où 13 pays, Etats-Unis en tête, se sont jetés sur la petite Serbie pour la bombarder sans mandat des Nations-Unies. Le prétexte en était la mort de 14 civils (ou partisans ?) dans le village de Rack (Kosovo), mais en fait cette opération avait été décidée six mois avant : le bilan, 5 000 victimes presque toutes civiles.   Le pape Jean-Paul II avait condamné cette guerre dès le départ.

Puis vint la guerre d'Ukraine où Bruxelles est plus directement impliquée :  l'Union européenne a voulu à toute force signer un traité d'association avec Kiev, prélude d'une adhésion de l’Ukraine à l'UE et à l'OTAN. Le gouvernement légitime ne le voulant pas, les Etats-Unis ont organisé avec de fortes complicités   en Europe ce que l’ancien président de la République Giscard d'Estaing a appelé le coup d'Etat de la place Maidan (21 février 2014) qui visait à sortir entièrement ce pays de l'orbite russe. La Russie a réagi en soutenant les séparatistes ukrainiens russophones de l'Est et en annexant la Crimée.

    Les sanctions européennes imposées ensuite à la Russie apparaissent à la fois néfastes et dangereuses. Leur effet le plus sûr est d’enfoncer un coin durable entre l’Union européenne et la Russie qui aurait dû être son partenaire naturel. C’était d'ailleurs le principal objectif de Washington, ouvertement affiché par quelqu'un comme Brezinski.

Mais d'autres dangers encore plus graves résultent de cette animosité avec la Russie dans laquelle l'Union européenne a été entrainée. Un homme aussi pondéré que Helmut Schmidt est allé   jusqu'à évoquer le risque d’une   troisième Guerre mondiale. Et l'ancien chancelier allemand n'a pas eu de mots assez sévères pour fustiger dans cette affaire la    commission européenne : il n’hésite pas à dire que   Bruxelles a   "une part de responsabilité dans l'aggravation de la crise ukrainienne". Dénonçant   la tentative de la commission européenne d'intégrer l'Ukraine et la Géorgie, il s’emporte contre les   bureaucrates   qui "comprennent trop peu la politique étrangère". "Ils placent l'Ukraine devant le soi-disant choix de se décider entre l'Est et l'Ouest", estime-t-il. Bruxelles "se mêle trop de politique étrangère, alors que la plupart des commissaires européens la comprennent à peine"[2]

C'est encore le cas avec la guerre de Syrie où l'OTAN et ses composantes (EU, France, Royaume-Uni, Allemagne, Italie, Pays-Bas, Danemark) ont apporté pendant cinq ans une aide militaire aux djihadistes qui tentaient de renverser le président   Assad. Cette action les rend complices du massacre et de l'exode des chrétiens d’Orient.

L'Union européenne en tant que telle n’est pas directement impliquée sur le plan militaire mais elle relaie activement la propagande d'une violence inouïe menée contre Assad et ses soutiens - à commencer par la Russie. Surtout, elle a décidé en 2012 d'imposer des sanctions très dures à la Syrie, sanctions qui interdisent   les liaisons aériennes, les transactions bancaires et par là l'approvisionnement alimentaire et pharmaceutique à partir de l'Europe. Ce ne sont pas les dirigeants qui en souffrent mais le peuple et en bien des endroits, il en souffre plus que de la guerre elle-même. Ces sanctions sont levées dès que le territoire est repris par les djihadistes (pour lesquels l'UE a aussi levé l'embargo sur les armes). C'est d'abord la misère causée par les sanctions économiques qui a précipité de centaines de milliers de Syriens sur les routes de l'Europe.

L'anniversaire du traité de Rome pourrait être l’occasion pour le Saint Père de demander la levée immédiate de ces sanctions inhumaines par lesquelles l’Europe se   déshonore et qui risquent pourtant d’être reconduites   après le 1er juin 2017.

Il y a bien d’autres sujets sur lesquels l’Union européenne n'est pas à la hauteur des attentes ! L'économie :  le marché unique et la monnaie unique semblent n'avoir apporté que la récession et le chômage, selon des mécanismes que plusieurs Prix Nobel ont mis en évidence. La démographie : Bruxelles ne veut pas entendre parler du déclin démographique de l’Europe, car cela l'amènerait à promouvoir la famille, ce que rejettent les lobbies féministes dominants au point que Bruxelles semble être devenu le sanctuaire de la "culture de mort ». La démocratie :  le refus sourd de la mécanique européenne par les peuples a conduit les dirigeants à s'asseoir sur les résultats des référendums nationaux successifs, tous défavorables à la construction européenne : "il ne saurait y avoir de choix démocratique contre les traités européens" (Jean-Claude Juncker[3]). Un climat d'intolérance à l'égard de mouvements dits "populistes" qui contestent cette entreprise, se répand sur tout le continent. Mais c'est par rapport à l'objectif de la paix que l'Union européenne est le plus gravement en contradiction avec ses promesses. Au rebours   de l'esprit des Pères fondateurs elle pourrait être   aujourd'hui le principal facteur de guerre sur le continent.   

                                                                       Roland HUREAUX

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Laïque n'est pas ici   le féminin de laïc. Un laïc est un fidèle non clerc, un laïque est un partisan de la laïcité souvent extérieur aux Eglises.

[2] Entretien - Bild 16 mai 2014

[3] Déclaration du 29 janvier 2015

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23 avril 2018 1 23 /04 /avril /2018 07:36

SI l’UNION EUROPEENE VEUT ENDIGUER LE FLUX DES MIGRANTS, ELLE LE PEUT 

 

https://www.causeur.fr/union-europeenne-migrants-immigration-libye-147602

 

Beaucoup voient dans le retour à la paix en Libye le préalable au contrôle des flux de migrants qui traversent chaque jour la Méditerranée en direction de l’Europe. Macron a d’ailleurs enté une médiation  dans ce sens  en juillet dernier, sans succès à ce jour.

Il est vrai que le reversement du colonel Kadhafi en 2011 a fait sauter le verrou qui bloquait le passage des populations de l’Afrique subsaharienne. Le    flux    n’a certes commencé en grand qu’en 2014, le temps que les réseaux s’organisent. Mais depuis, il ne tarit pas :  360 000 migrants ont pris le chemin de l’Europe en 2016 dont 4000 se sont noyés. Pour les six premiers mois de 2017, le chiffre est de 80 000 dont 2000 noyés. 

On aurait tort cependant de penser que la clef du problème se trouve exclusivement à Tripoli. Le rétablissement de la paix civile et d’un Etat digne de ce nom en Libye pourrait certes faciliter le contrôle des flux de réfugiés, pour peu que ce gouvernement le veuille. Mais le contrôle des réfugiés serait déjà possible à condition que les Européens prennent le contrôle policier, pas nécessairement militaire, des ports de départ pour y faire la chasse aux passeurs et autres trafiquants de chair humaine, pour y détruire les bateaux et pour filtrer en amont les vrais réfugiés, comme le propose Macron.   Les vrais réfugiés sont en tout état de cause peu nombreux au départ de la Libye, moins qu’ils ne l’étaient au départ de la Turquie, une filière que les espoirs de paix en Irak et en Syrie ont commencé à tarir.  Il s’agit principalement  de migrants économiques.

Le fondement d’une intervention européenne (policière plutôt que militaire) dans les ports libyens   pourrait être tout simplement un accord bilatéral entre    le gouvernement de Tripoli et tel ou tel Etat européen (de préférence des Etats méditerranéens comme la France ou l’Italie). On objecte au Quai d’Orsay que ce gouvernement ne contrôle rien. Etonnante ignorance du droit international : on ne lui demande pas de contrôler son territoire mais de donner à d’autres le droit de le faire. Pour cela il suffit que ce gouvernement soit légitime, ce qui est le cas.  Loin d’être un obstacle, sa faiblesse actuelle pourrait être un atout. Ne subsistant que sous perfusion de l’OTAN, il n’est pas en mesure de refuser un tel accord.

 

L’Union européenne ne veut pas arrêter le flux de migrants

 

Cela ne s’est pas fait à ce jour car l’Union européenne exige au préalable une résolution du Conseil de sécurité, autrement dit elle conditionne une opération qu’elle pourrait faire elle-même à l‘accord de Russie et de la Chine – peu chauds, au vu des précédents, pour donner à nouveau un feu vert aux Occidentaux dans cette zone.   Disons-le tout net : cette exigence parfaitement inutile signifie une chose : que l’Union européenne ne veut pas que le flux soit arrêté.

Pourquoi ? Différents documents émanant soit de l’ONU, soit de l’Union européenne ressassent depuis bientôt trente ans que l’Europe, compte tenu de son déficit démographique -  qui est aujourd’hui d’un tiers à chaque génération, y compris en France pour la partie autochtone -  a besoin, pour fournir de la main d’œuvre à son industrie et pour équilibrer ses régimes de retraite d’un afflux de 40 ou 50 millions d’immigrés.   

On voit bien ce que ce raisonnement technocratique, seulement basé sur les chiffres, a de borné : il suppose que les hommes sont fongibles, hors de toute    considération culturelle, ethnique ou religieuse.  Les prospectivistes des institutions citées n’ont aucun souci   de la cohésion des nations européennes. Ils préconisent même ouvertement ce qu’ils appellent le replacement. A Davos, l’effet économique positif de l’arrivée des migrants a été applaudi. Par sa politique d’accueil des années 2015 et 2016, Angela Merkel n’a pas raisonné autrement.

Dans les mêmes cercles, certains vont plus loin : ils comptent que le brassage des populations affaiblira les Etats et facilitera tant   la mondialisation que l’intégration supranationale. Alors que chacun sait que c’est le contraire qui nous attend : cet afflux   exacerbera les conflits religieux ou ethniques et   mettra en cause un peu partout la paix civile.

Personne, dans ces sphères, n’envisage que l’effort de  l’Europe pourrait porter sur le redressement démographique. Certes   c’est difficile, mais pas plus que d’enrayer le réchauffement climatique !  Il n’en est pas question car cela semblerait remettre en cause la doxa féministe, comme si la maternité était un malheur.

La résistance compréhensible des peuples à cette perspective est tenue à Bruxelles et dans les capitales sous son influence pour un populisme rétrograde dont les leçons de morale et les poursuites judicaires devraient venir à bout. On n’imagine pas que ce puisse être   l’effet du réalisme historique ou d’un légitime souci de préservation.   

Il va de soi que si ces idées figurent dans de multiples rapports, on se garde bien de dire clairement : « Non, l’Union européenne n’a pas l’intention de    contrôler les passages en Méditerranée car elle a besoin des migrants ». On se contente de laisser croire que ces flux ne sont pas maitrisables, qu’ils échappent à toute volonté politique, que le souci humanitaire doit d’effacer devant toute autre considération.  On  renforce  Frontex qui va au secours des migrants largués par les passeurs pour les emmener en Italie. Au moment où les migrants ont afflué de Turquie (2015-2016), il était facile, dès lors que l’Allemagne avait décidé de les accueillir, de leur envoyer des billets d’avion qui leur auraient épargné le racket des passeurs et les noyades en mer Egée. L’hypocrise de l’Union européenne qui ne veut pas empêcher les migrants de venir mais fait semblant de n’y pouvoir rien, est   la cause des milliers de noyades en Méditerranée.

Disons-le clairement : la paix en Libye est souhaitable, mais quelle que soit l’évolution de la situation sur le terrain, si l’Union européenne veut vraiment contrôler ses frontières maritimes, elle en a déjà les moyens.

 

Roland HUREAUX

Août 2017

 

 

 

 

 

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23 avril 2018 1 23 /04 /avril /2018 07:33

L’ENTREE EN SCENE DE TRUMP OBLIGE A UNE REFORME RADICALE DES INSTITUTIONS EUROPEENNES

 

http://www.causeur.fr/trump-europe-changement-russie-brexit-42601.html

 

Pour une Europe à géométrie variable

 

Les critiques retentissantes de Donald Tromp à l'égard de l’Union européenne et même de l’OTAN et son appui au Brexit ont suscité l'indignation et le désarroi de la plupart des responsables politiques de l'Europe occidentale, le premier ministre britannique Teresa May exceptée.

Il était pourtant clair, avant même cette déclaration, que, du seul fait de l'élection du nouveau président américain et de sa volonté affichée de s’entendre avec Poutine, l'Union européenne   se trouvait   remise en cause dans son fonctionnement actuel tel qu'il résulte du Traité de Lisbonne de 2008.

Elle se voit désormais confrontée à un double défi :

- Le Royaume-Uni n'est plus en position marginale mais retrouve au contraire son rôle traditionnel de partenaire privilégié des Etats-Unis ;

- La Russie de Poutine sera elle aussi, d'une autre manière, réintégrée dans le jeu    international, y compris européen, avec le risque que s’établisse un duopole américano-russe sur l'Europe occidentale.  

On ajoutera qu'en cas de crise, analogue à la crise grecque, rien n'assure que Washington viendra à la rescousse de Bruxelles pour forcer un accord de dernière minute, comme ce fut le cas en juillet 2015.

Face à ces données radicalement nouvelles, il est urgent de reconfigurer les institutions européennes pour les adapter à la   situation géopolitique qui en résulte. L'Europe doit "ouvrir ses fenêtres" aux partenaires de son environnement proche et sortir d'une opposition frontale entre les "in" et les "out » qui s'avèrera très vite suicidaire.

 

Au lieu d'un trou noir, une galaxie

 

La solution : s'orienter résolument vers un schéma d’Europe à la carte (qui s'applique déjà d'une certaine manière, tous les membres actuels de l'UE n'étant pas dans l'euro). Remplacer des institutions centrales monolithiques qui, à vouloir concentrer toutes les compétences, pourraient vite devenir un « trou noir », par une galaxie d’agences thématiques spécialisées, sur la modèle de l’Agence spatiale européenne ou de l’OCCAR. Les différents sujets d'intérêt européen qui sont aujourd'hui  traités à Bruxelles  pourraient continuer de  l'être , par le même personnel le cas échéant, mais la participation à chacune de ces agences serait "à géométrie variable",  certains membres actuels pouvant s'en retirer et certains pays aujourd'hui à l'extérieur,  comme désormais  le Royaume-Uni, mais aussi  la Russie et pourquoi pas  la Turquie ou  le Maroc , pouvant adhérer à  l'agence correspondante ou  se joindre à elle pour telle ou telle action. La coopération politique, appuyée sur un secrétariat spécifique, suivrait le même modèle, avec la possibilité d’associer certains pays tiers en fonction de l'ordre du jour.

L'autre solution, aujourd'hui envisagée dans les milieux européens, mène à une impasse. Elle consiste à dire : face aux risques de marginalisation, pour continuer à « peser », l’Union européenne telle qu'elle existe doit serrer les rangs, défendre   très fort l’acquis, s’intégrer si possible davantage.  Concrètement, durcir le Brexit pour punir Londres, maintenir les sanctions envers la Russie (alors même que les Etats-Unis vont les lever bientôt !), continuer de battre froid Donald Trump au nom des "valeurs ».  Qui ne voit que cette voie est une impasse ?   Elle conduirait à placer l'Ouest du continent sous un contrôle encore plus étroit de l'Allemagne, dont la chancelière est affaiblie par ses frasques migratoires   et mal vue par Trump. Qui imaginerait d'ailleurs que l’Allemagne, bordée par une France nécessairement inféodée et donc sans poids, pourrait résister à    Washington, Londres et Moscou coalisés ? Comme aux "heures les plus sombres de notre histoire » !  Le plus probable dans un tel schéma est que les Allemands ne seraient plus que la courroie de transmission du nouveau pouvoir international. On aurait là l'aboutissement paradoxal de soixante ans de la construction européenne : les affaires l’Europe décidées entièrement en dehors d'elle. 

Une Europe à géométrie variable permettrait au contraire, à la fois d'atténuer la rigueur du Brexit et d’éloigner la Russie de la tentation du duopole en la réintroduisant dans quelque chose comme un nouveau « concert européen », de rompre ainsi le front de la mise en tutelle. Même perspective pour la Turquie aujourd'hui contrainte à s'inféoder à Moscou.

Même s'il ne préjuge pas de l'avenir de l'euro avec lequel il n'est pas formellement incompatible, ce schéma obligera les adeptes d’une intégration sur le   modèle monnetiste au sein d'un super-Etat périmant peu à peu les Etats-nations, avec ses frontières, son armée, son drapeau, et pourquoi pas ses timbres, à en faire leur deuil. 

Mais qui ne voit que le modèle de l'Europe bloc contredit la complexité qui est au cœur du génie européen. Comme le dit Jean-Jacques Rosa [1], il s'oppose aux tendances modernes privilégiant, non les constructions monolithiques, mais les   organisations plurielles, souples, interconnectées sans hiérarchie stricte. Ajoutons qu'au moment où la Russie est débarrassée du communisme et les Etats-Unis de ce projet mondial qu’était aussi le néo-conservatisme, le monde    s’éloigne, pour le plus grand bien de la paix, des modèles idéologiques du XXe siècle auxquels on peut, même de manière atténuée, assimiler le projet européen de l'après-guerre.

La réorganisation des institutions européennes que nous proposons n’est pas une option. Qui peut croire que l'édifice actuel (ou ce qu'il en reste) pourra se maintenir longtemps en excluant frontalement les deux principaux centres financiers de la planète (New York et Londres) et la première puissance énergétique et militaire du continent ? 

 Si l'Union européenne ne procède pas à une réforme rapide de ses institutions, dont la France pourrait prendre l’initiative, on peut craindre qu'elle ne coure à une cataclysmique dislocation.

 

                                                           Roland HUREAUX

                                                           Mars 2017

 

 

 

 

 

 

[1] Jean-Jacques Rosa, L'erreur européenne, Grasset.

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23 avril 2018 1 23 /04 /avril /2018 07:31

 

LES   ENGAGEMENTS DE CAMPAGNE CONTRADICTOIRES DE TRUMP RENDENT PEU LISIBLE SA POLITIQUE AU PROCHE-ORIENT

 

http://prochetmoyen-orient.ch/trump-pour-les-nuls/

 

L’apparence chaotique de la diplomatie de Donald Trump peut s’expliquer par l’opposition résolue de la quasi-totalité de l’oligarchie états-unienne à son projet diplomatique tel qu’il l’avait exposé  dans sa campagne électorale : fin des guerres du Proche-Orient inspirées par le régime change, sans autre but apparent que de défendre les droits de l’homme ou d’établir la démocratie dans le monde arabe , priorité à la lutte contre le terrorisme islamique, recherche d’un accommodement avec la Russie de Poutine.

 

L’isolement intérieur de Trump

 

Ces ambitions se heurtent à l’hystérie antirusse d’une partie du pays, spécialement des cercles washingtoniens.  Elles se heurtent aussi au rejet systématique de la personnalité du nouveau président  par la plupart des grandes forces qui  comptent dans le pays  : la quasi-totalité des médias , notamment ceux de la côte Est  , New York Times,  Washington Post, CBS     ( seule exception  notable:  Fox News) , de la plupart des services de  renseignement  (une vingtaine au total),  du département d’Etat , d’une partie de l’armée et de la justice , des membres du Congrès, même républicains, d’un large segment  de l’oligarchie économique ( spécialement le monde de la communication : Hollywood, Gafsa). Face à une si formidable opposition, Trump est obligé de donner des gages en enfourchant les bottes de son prédécesseur, ainsi qu’il l’a fait en bombardant le 7 avril dernier l’aéroport syrien d'Al-Chaayrate après la supposée attaque chimique de de Khan Cheikhoun. Des gages qui contredisent ses promesses électorales. De même, il caresse le Pentagone et l’appareil militaro-industriel par la perspective   d’une augmentation des crédits.

Accusé par ses ennemis d’avoir été élu grâce à l’intervention des réseaux russes, il n’a pu   rencontrer Poutine en tête à tête qu’en marge du G20, le 7 juillet, sept mois après son élection.

Une autre explication à ce manque de lisibilité est le tempérament de Trump lui-même, qui, dans le plus pur style Far West, pense qu’il sera d’autant mieux respecté dans le monde qu’il sera, comme Nixon et Reagan avaient essayé de l’être, imprévisible.

 

La promesse de désengagement se heurte à la volonté de soutenir Israël 

 

Mais nous pensons qu’il y a une troisième raison à son attitude, encore plus décisive : le fait qu’il n’a pas été élu sur une ligne mais sur deux qui   s’avèrent en partie contradictoires.

Le premier est celle que nous indiquions, la priorité à la défense des intérêts des Etats-Unis sur les aventures idéologiques, le pragmatisme face à la Russie, que l’on peut compléter par son hostilité au libre-échange, à l’immigration, son scepticisme vis-à-vis de l’Union européenne et même, par moments, de l’OTAN.   

Mais il y a une seconde thématique qu’il n’a cessé de brandir : le soutien inconditionnel à Israël, allant jusque reprocher à Obama d’avoir été trop timide dans ce soutien. Une des conséquences de cette thématique est la menace de remettre  en cause de l’accord de Washington, conclu au nez et à la barbe de   l’allié israélien avec l’Iran par Obama le 14 juillet 2015.

De fait, chacune des deux   thématiques de Trump se voulait en opposition frontale aux positions prises par Obama. Obama avait été interventionniste – jusqu’ à déclencher, tout Prix Nobel qu’il soit, quatre guerres au Proche-Orient et en Ukraine, Trump ne le serait pas, n’hésitant pas non plus à critiquer le prédécesseur républicain d’Obama, George W. Bush pour la seconde guerre d’Irak. Obama, dont les mauvaises relations avec Netanyahou étaient notoires avait pris quelques distances (toutes relatives) avec Israël ; lui, Trump, s’en rapprocherait.

Rapprochement assez logique si on considère   que dans l’environnement extrêmement hostile dans lequel il se débat, Trump n’a pas besoin d’ajouter encore l’hostilité de l’AIPAC, le puissant groupe de pression pro-israélien de Washington.  Rapprochement symbolisé par le rôle important joué dans son entourage par son gendre Jared Kushner, mari d’Ivanka, à la fois juif pratiquant et sioniste.

La question est de savoir si ces deux lignes sont compatibles.

Le soutien inconditionnel à Israël, conduit Trump à épouser son hostilité radicale à l’Iran, voire la volonté de Netanyahou de régler son compte à ce pays, peut-être au prix d’une guerre, au minimum par un isolement renforcé.

Trump ira-t-il jusqu’ à dénoncer l’accord de Washington ? Il n’en semble pas loin.

En tous les cas, à partir du    postulat d’un soutien inconditionnel à Israël, on revient facilement à la logique des interventions militaires au Moyen-Orient telles que ses prédécesseurs les avaient menées.  

Ces interventions ont eu pour cible principale les régimes arabes de type nassérien ou baasiste, qui s’étaient assigné depuis 1945 l’objectif d’échapper aux logiques tribales ou étroitement religieuses, et de construire des Etats, de modèle français au civil, de modèle soviétique pour ce qui est de l’armée, du parti unique et   des services secrets.   Des Etats, Irak, Syrie, Libye et même Egypte, sur lesquels il y aurait beaucoup à dire quant aux droits de l’homme mais qui garantissaient une certaine tolérance religieuse, en particulier des chrétiens, et valaient mieux en tous les cas que le chaos qui règne aujourd’hui.   Ces Etats rencontraient l’hostilité non seulement des néo-conservateurs américains avides de démocratiser le Proche-Orient mais aussi des dirigeants   israéliens, qui pensaient, à tort ou à raison, que leur existence menaçait la sécurité de l’Etat hébreu.

D’autre part, les Etats-Unis, comme Israël et l’Arabie saoudite, sont préoccupés par l’« arc chiite », qui va du Liban, aujourd’hui dominé militairement par le Hezbollah[1]  à l’Iran en passant par la Syrie de Bachar el Assad (les alaouites dont ce dernier fait partie ne sont pas exactement des chiites et le gouvernement syrien a aussi des appuis parmi les sunnites), mais il est allié de l’Iran auquel il doit sa survie. Paradoxe : au sein de cet arc, se situe le gouvernement irakien qui a été mis en place par Washington et qui est son allié dans la lutte contre Daech, en particulier à Mossoul. Si les Etats-Unis veulent soutenir Israël, s’ils ne veulent pas que les chiites   contrôlent   tout l’Irak et que le gouvernement de Syrie et la Russie ne soient pas les seuls à combattre Daech, ils doivent continuer d’intervenir dans ces pays.

 

Le rôle de l’Arabie saoudite

 

Le meilleur allié d’Israël dans la région est l’Arabie saoudite. Le récent voyage de Trump à Ryad lui a permis de réitérer   le soutien des Etats-Unis mais avec une contrepartie : la cessation de tout soutien de la monarchie wahabite au terroriste islamiste, et une victime :  le Qatar : l’émirat aussi   était un allié d’Israël   mais il s’était rapproché du Hamas et de l’Iran, ayant intérêt à cogérer avec celui-ci l’immense nappe de gaz que les deux pays se partagent.

De même, les Etats-Unis ne peuvent que continuer à appuyer l’Arabie dans la guerre qu’elle fait    à l’Iran au Yémen par milices interposées.

On le voit : dès lors qu’il a fait de l’appui total à Israël un principe de base, il reste peu de marge de manoeuvre à Trump pour mener au Proche-Orient une diplomatie très différente de celle de son prédécesseur.

Les conséquences de cet engrenage se font nécessairement   sentir sur les relations avec la Russie. Poutine soutiendra jusqu’au bout le gouvernement de Bachar el Assad et prend mal que les Etats-Unis, en violation du droit international et en soutenant au besoin Daech, comme récemment à Deir-es-Zor[2], empêchent Assad de reconquérir tout le territoire syrien et peut-être même planifient encore son renversement.

D’autre part, il est douteux que la Russie, ni même la Chine acceptent que les forces israéliennes ou saoudiennes pénètrent en Iran. La Russie a fourni à celui-ci les redoutables fusées antimissiles S 300 et les S 400 russes, les meilleures fusées antiaériennes qui soient, ont toute la région à leur portée. 

Il est clair que si Trump veut rompre avec la politique belliciste d’Obama, il devra faire, sinon des choix tranchés qui ne sont pas dans les habitudes des diplomates, du moins passer des compromis avec tous les acteurs de la région. 

 

Roland HUREAUX

Septembre 2017

 

 

[1] Stratégie du chaos ou pas, le désordre qui a régné pendant 15 ans au Liban a permis l’émergence de cette milice plus aguerrie que les autres et qui constitue une menace pour Israël.

[2] Le 17 octobre 2016, à Deir-es-Zor, dans l’Est de la Syrie, l’aviation américaine est intervenue pour soutenir Daech qui était sur le point d’être chassé de la ville par les troupes gouvernementales.

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