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Roland HUREAUX

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4 novembre 2021 4 04 /11 /novembre /2021 17:16

 

05/12/2019

 

Il était prévisible que le sommet du 70e anniversaire de l’OTAN se termine   dans un climat d’unanimité, malgré les éclats  qui l’avaient précédé.

Du coup on se demande à quoi a servi  la saillie  de Macron dénonçant une institution « en étatn de mort cérébrale ». 

Elle n’a mené à rien et d’ailleurs savait -il seulement à quoi il  voulait en venir sinon à se faire remarquer ?

Trump et Macron ont mis en scène des points de vue  apparemment divergents sur l’avenir de l’OTAN

Mais leurs points de vue  étaient -ils si différents ?  Surtout sont-ils, chez  l’un comme chez l’autre,  cohérents ?

Trump et Macron, à des dates différentes et avec des termes tout aussi brutaux , ont   dénoncé  l’obsolescence de l’OTAN.  Mais l’un comme l’autre ne semblent  pas vraiment vouloir  y mettre fin.

Pour Macron, si on a bien compris  ses perspectives, l’Europe occidentale doit unifier à défense pour constituer une armée européenne unique et se comporter à terme, face aux Etats-Unis, comme un second pilier  de l’OTAN. Trump voudrait, lui,  qu’entre  les Etats-Unis  et l’Europe, le fardeau de la défense    commune soit   plus équitablement  partagé .  Ces deux  points de   vue  ne sont pas absolument divergents .

Mais Trump est-il prêt à laisser tomber ce formidable instrument de contrôle de l’Europe  que  constitue l’organisation atlantique ? On en doute. Macron  et a fortiori les autres Européens sont-ils prêts à augmenter substantiellement leurs budgets  de défense ? On en doute  aussi . Et d’ailleurs sur la constitution d’un second plier de l’OTAN,    Macron parait bien isolé, comme sur presque tous les sujets européens , ce qui est paradoxal pour quelqu’un  qui  voudrait faire avancer l’Europe sur  la voie de l’intégration. La moins réticente à ces perspectives  perspective n’est  pas  Angela Merkel , par ailleurs exaspérée par le style insupportable du président  français. De fait , en matière de défense,   Berlin est , depuis la fin de la seconde guerre mondiale,  tenu par Washington  avec une laisse courte. En matière stratégique, l’Allemagne ne saurait s’éloigner sensiblement   du point de vue américain, sauf à trainer les pieds pour augmenter son budget de défense , ce dont tout autre président français que Macron se sentirait rassuré.

 

L’Europe de la défense attendra

 

Le  second pilier de l’OTAN n’est donc pas pour  demain. On peut seulement craindre qu’au  motif de faire l’Europe de la défense, à laquelle il est seul à croire,  Macron  continue de  lâcher une  à une   nos industries stratégiques : après Alstom  ( les turbines  nucléaires civiles et militaires ), Alcatel   et le char Leclerc, désormais franco-allemand , la préférence de l’armée française pour un fusil allemand   , les Chantiers de l’Atlantique , devenus plus italiens que français , quoi ? Les avions de chasse et pourquoi  pas un jour  l’arme nucléaire ?

Du côté américain, même cohérence  douteuse : la volonté de Trump de voir les Européens augmenter leur effort de défense  s’inscrit dans un plan d’ensemble visant à rétablir la balance des paiements américains , depuis si longtemps déficitaire. On ne  saurait s’en plaindre mais le corollaire du déséquilibre présent est le rôle du dollar comme  monnaie de réserve qui  permet aux Américains d’acheter à l’extérieur en payant avec du papier. Trump est -il prêt   à remettre en  cause ce privilège ?

N’est-ce pas d’ailleurs ce privilège qui paye l’effort de défense américain, tout azimut et donc aussi au bénéfice de l’Europe ? Aussi longtemps que  subsistera le privilège du dollar, les Etats-Unis auront à supporter pour l’essentiel   le fardeau de la  défense  occidentale : ces  deux réalités  font système.

Arrivant   après la plus lourde  défaite qui ait  été essuyée par l’OTAN dans son histoire  puisqu’elle n’a pas réussi  , après huit ans de guerre, à  renverser le  président Bachar-el-Assad  en Syrie, ni par voie de  conséquence à  empêcher l’extension de l’influence russe   au Proche-Orient , ce sommet aurait pu être  plus conflictuel. Or cette défaite  qui aurait justifié une remise en cause a été à peine abordée.

Même  divergence   franco-américaine factice sur la Turquie. Trump n’a pas retiré brusquement ses forces de Syrie sans consulter ses alliés, comme on le dit  : il avait annoncé ce retrait à plusieurs reprises dans sa campagne électorale et après.  II semble cependant avoir donné aussi le feu vert à Erdogan pour son intervention, au demeurant limitée.  Macron  , lui, monte sur ses grands chevaux pour fustiger Erdogan. Il fut un temps où, sur les  bords de la Seine,  même sur des intérêts majeurs ( l’entrée dans l’UE, l’immigration ), il ne fallait pas fâcher  Ankara . Maintenant, on le fait sans  intérêt  propre, la défense des Kurdes revenant désormais à l’Etat syrien  ( et son protecteur russe)  qui s’y est engagé et non à la France.    

La proposition de  Macron de désigner comme ennemi principal de l’Alliance  le terrorisme ne peut être tenu que pour une facilité de langage : le terrorisme est une méthode de guerre, pas une force en soi ; cette proposition aurait eu plus de sens si l’OTAN , France en tête,   n’avait pendant huit ans soutenu les groupes islamistes  en Syrie, surtout Al Nosra ( Al Qaida) mais même Daech.

Poutine a profité du sommet pour tendre la  main à l’OTAN ; il se  dit  prêt à coopérer avec elle, comme il  l’avait fait au début des années 2000 à l’initiative de Jacques Chirac . Pas de suite pour le moment à ce geste , qui se situe dans la ligne constante de   la diplomatie russe , laquelle a toujours  cherché   à être incluse dans   le concert européen. Cela dépendra sans doute de l’issue des négociations en cours sur   l’Ukraine.

Que ce sujet aussi Trump et Macron , à la différence de certains de leurs partenaires, aient  des  postions analogues,  mais aucun ne va jusqu’à  évoquer la  levée de sanctions imposées à la Russie, principal obstacle  à  une ouverture sérieuse.

Ce sommet , qui devait être  celui des  grandes  remises en cause, a en définitive accouché d’une  souris. Le querelles de famille ne s’affichent pas autour d’un gâteau  d’anniversaire.  Macron n’ y aura été qu’un convive facétieux.

 

Roland HUREAUX

 

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4 novembre 2021 4 04 /11 /novembre /2021 17:15

LA DOCTRINE DU  PECHE ORIGINEL CONTRE  LES   IDEOLOGIES

Publié dans la revue Résurrection

Il fut un temps où tout homme, croyant ou non, allant voir un prêtre,  s’attendait  à trouver un  homme de bon conseil jusque dans les matières les plus terre à terre : projet de mariage,  de mise en culture , discorde familiale . C’était  surtout vrai de ces curés du XIXe siècle, si  souvent représentés dans les romans, près   de leurs ouailles et près de la terre. On leur faisait crédit non seulement de l’ inspiration divine , mais aussi   de leur réalisme sans illusions, fondé sur  une  longue expérience de pasteur. 

Il n’est pas sûr que cela soit encore vrai aujourd’hui, qu’allant voir un prêtre, nos contemporains  s’attendent   à trouver  quelqu’un ayant les  pieds  sur terre  et le sens rassis.

 

La faute à Rousseau

 

Au temps dont nous parlons, au moins en France, les choses étaient  claires aussi sur le plan politique  : l’Eglise était à droite et la République à  gauche.  L’une trouvait son origine dans la venue du Christ , vieille de 2000 ans , l’autre dans la Révolution  française , vieille aujourd’hui de plus de 200 ans. Cela donnait à la première plus de recul – et , par-là,  pensait-on,  plus de sagesse.

Par-delà ses raisons historiques ou sociologiques  , cette opposition  politique était justifiée par une donnée de base : l‘Eglise croyait au péché originel  et ne pouvait donc  pas se faire    d’illusions sur  la perfectibilité la nature humaine. Si le baptême effaçait la tache originelle, les conséquences demeuraient ,  parmi lesquelles la propension au mal (concupiscence).  La gauche, qu’elle soit libérale, socialiste ou plus tard communiste,  croyait , elle,  au progrès, non seulement scientifique et technique mais aussi à celui de la nature humaine. A l’origine de cette espérance séculière, Jean-Jacques Rousseau, contre  lequel les prédicateurs de l’Eglise  préconciliaire ne manquaient  pas une occasion de fulminer[1]  . Alors que pour la Bible, l’homme nait mauvais  ( « pécheur ma mère m’a conçu » - Ps 51, 7 )  , pour Rousseau, l’homme nait bon et c’est la société qui l’a corrompu . Il faut donc changer la société pour que  l’homme devienne  meilleur. Changer la société peut se faire de différentes  manières : toujours par l’instruction ( L’Emile !) mais aussi  par la suppression de la propriété privée ( communisme ) , celle de l’Etat ( anarchisme),   celle  des frontières ( mondialisme ultralibéral ). Changer l’homme , sinon à la marge   , c’est ce que l’Eglise, elle,  ne croit pas  alors possible . Là où les révolutionnaires   ont cru voir dans ses choix politiques, une hostilité de  principe au peuple, dont ils disaient qu’elle  était l’ « opium » , nous pensons qu’elle voulait plutôt le  préserver de dangereuses  illusions. Le moins qu’on puisse dire est que les régimes totalitaires du XXe siècle , issus de ces illusions , ne lui ont pas donné tort.

Peu importe donc les explications que l’on  peut donner à  la transmission du péché originel, un dogme  devant lequel l’ Eglise a toujours été embarrassée, le fait important    est pour elle que tous les hommes sont marqués dès leur naissance par la propension au mal ; aucun ne peut prétendre dès lors atteindre à la sainteté absolue –  ce qui est vrai des individus l’étant  à fortiori des sociétés.

 

La concurrence des messianismes

 

La perfection n’est  pour elle  possible que dans l’au-delà et c’est vers les  promesses de l’au-delà que porte d’abord  l’espérance chrétienne. La gauche issue de Lumières ne s’est pas , le plus souvent, contentée de nier cette espérance, elle l’a maintenue mais en la ramenant  sur terre. Elle a cru possible d’obtenir une certaine perfection humaine dès ici-bas  et cela par des voies politiques. A sa manière, la gauche postrévolutionnaire était aussi  messianique.

Entre l’Eglise et  la  gauche, ce n’était donc pas  seulement deux philosophies différentes  qui se  trouvaient en concurrence,  mais deux formes  de messianisme.

Il était acquis jadis  que ce pessimisme anthropologique marquerait à tout jamais une distance entre l’Eglise  et la gauche, principale , quoique pas unique,  pourvoyeuse  d’idéologies .

Cela fut  vrai , d’une manière ou d’une autre,  dans tous les pays latins.  Les tentatives de synthèse entre l’espérance chrétienne et l’espérance séculière , comme la théologie de la libération en Amérique latine,  tournèrent court. L’opposition fut encore  plus radicale en milieu orthodoxe, au moins en Russie.

Que dans certains pays , comme la Pologne  et surtout l’Irlande, l’Eglise ait eu   au contraire partie  liée avec la gauche  résultait du contexte local  : l’espérance où elle se rejoignaient n’avait aucun caractère eschatologique :  il  s’agissait seulement de  libérer les peuples du joug russe ou anglais !  

L’Eglise a très tôt appelé l’attention sur  les dangers des idéologies séculières : les encycliques   Mirari vos et   Quant cura, le Syllabus  mettent en garde contre différentes idéologies issues de la Révolution française . La condamnation de Lamenais allait dans le même sens.

Mais c’est  dans les années trente que l ‘Eglise catholique fit preuve de la plus grande détermination,  publiant coup sur coup en 1937 Mit brennender sorge contre le  nazisme et Divini redemptoris contre  le communisme .  Quel sommet de lucidité !

Il est sans doute inutile de dire ici quels immenses ravages ont fait les idéologies totalitaires, à commencer par le communisme, orientées vers la construction d’un « homme nouveau » : au minimum quelques dizaines de  millions de mort.

Quoique sa vision  de l’homme ait été plus  pessimiste ,  de type nietzschéen, le socialisme national (dit nazisme) ambitionna de fonder  , selon un vieux schéma millénariste, un règne de mille ans où  la Terre prospérerait sous la  conduite d’une race supérieure. Il conduisit aux plus grands crimes.  

 

Qu’est-ce que l’idéologie ?

 

La  définition de l’idéologie la plus commode serait : une politique guidée par des idées simples ( trop simples) à visée messianique ( ou à tout le moins « progressiste » ).  Ainsi définie, l’idéologie  comporte d’innombrables conséquences : vision binaire et manichéenne du monde, ceux qui s’opposent au supposé progrès étant voués aux gémonies ;  l’idéologie remet en cause tout ce qui n’est pas elle :  la démocratie, le droit, la morale, la culture,   la nature.  Elle finit   par être antireligieuse . Elle aboutit   toujours à des effets pervers  selon ce que Hayek appelle  la « loi des effets contraires au but poursuivi » . Elle conduit à   une rupture  avec les peuples, très vite lassés de desseins grandioses qui ne prennent pas en  compte leurs préoccupations quotidiennes.

Alors que  la Genèse montre le déploiement  de la création comme une suite de séparations  : la lumière et les ténèbres,  le ciel et la terre, la terre et les eaux, la matière inanimée et la vie , les animaux et les plantes, l’homme et la nature  et  enfin l’homme  et la  femme, l’idéologie procède au contraire  par  fusion : des classes sociales, des nations, des « genres »  et maintenant, dans le courant de l’écologie radicale ,  de l’homme et de nature. Si le récit de la Genèse est celui de l’émergence de la vie, le projet idéologique n’a-t-il pas pour ressort secret l’instinct de mort ?

A côté des grandes  idéologies  systémiques que nous venons d’évoquer  , sont apparues  des idéologies sectorielles   qui régissent les politiques  en matière d’éducation ( abolition de la confrontation enseignant-enseigné, théories marxisantes de Bourdieu ),  de  justice ( culture de l’excuse, justice de classe inversée ),  d’administration  ( effacement des corps, des collectivité locales traditionnelles au bénéfice d’une société atomisée)  , d’écologie (  ou au messianisme se substitue au contraire la crainte d’une  nouvelle Apocalypse climatique ). Elles ont, dans leur domaine propre les mêmes  effets désastreux et conduisent  comme elles à un rejet par les populations concernées : voir les Gilets jaunes.

Montrer les dangers des idéologies  ne  signifie pas qu’il faille récuser toute idée de progrès : le progrès scientifique  et technique est une  réalité irrécusable, celui des méthodes pédagogiques ou de  l’organisation internationale est  plus  douteux.

Si le XIXe siècle et même le premier XXe siècle avaient montré  une belle résistance de l’Eglise aux idéologies,  contre lesquelles  elle fut , en maints pays  ( ainsi l’Italie de Don Camillo et Peppone ! ),  le principal rempart,  elle n’a pas été pour autant insensible aux influences idéologiques.

 

Les influences idéologiques dans l’Eglise

 

Le Sillon , à l’origine du mouvement démocrate -chrétien français mélangeait allégrement  mysticisme chrétien et mysticisme républicain ; Pie X lui demanda en 1910  de distinguer clairement  religion et politique .

Le mouvement personnaliste représenta une tentative de rapprocher l’Eglise du socialisme sur un terrain commun qui était  la  condamnation de l’individualisme libéral . La revue Esprit qui le perpétue  s’est aujourd’hui ralliée sans nuances au socialisme libéral-libertaire et à la doxa euro-atlantiste.

Les contre-révolutionnaires du XIXe siècle , comme de Maistre et Bonald avaient opposé à la Révolution française la contre-idéologie  d’une société compacte où l’individu ne serait rien  et le groupe  ( à commencer par la famille) tout ;  elle aboutit  à l’Action française,  elle aussi condamnée en 1927.

Après la guerre,  les   tentatives syncrétique se firent plus  inquiétantes : le mouvement de prêtres-ouvriers se laissa contaminer par le  marxisme stalinien. Il y eut vers 1968 des « cathos-maos ».

A partir de 1950, l’emballement  de beaucoup  de catholiques pour la construction européenne,  qui perdure malgré les  difficultés croissantes  de l’entreprise et le rejet des  peuples,  fait douter qu’ils aient pris la mesure du caractère idéologique d’un  projet qui, tel celui de la  tour de Babel, remet en  cause une  réalité anthropologique aussi  fondamentale que  la pluralité des  peuples et des nations , dont le corollaire naturel est la souveraineté des  Etats[2] ?

L’idéologie européenne apparait de plus en plus comme la simple déclinaison régionale de l’idéologie    mondialiste. Certains documents ecclésiastiques récents    semblent  témoigner de  la séduction du mondialisme , projet de gouvernance  universel  qui a aussi , à l’évidence,  un caractère messianique et  par là idéologique.

Aujourd’hui, ce n’est pas seulement à l’intérieur de  l’Eglise que se trouvent les tendances idéologiques,  mais à sa  périphérie ou dans son sillage.   Emmanuel Todd [3] a montré comment le socialisme breton actuel,  héritier  d’un christianisme décoloré, était ce qu’il  appelle un  christianisme « zombie [4]», en ce sens  que la foi chrétienne ayant disparu , les hommes qui en ont été marqués historiquement demeurent hantés par  son héritage laïcisé  à base de bons  sentiments, assortis d’une espérance messianique  aux  contours incertains .  S’ y mêlent, de manière assez confuse,  l’écologie,  une vague préférence pour les pauvres , assimilés aux étrangers,    mais aussi une large   tolérance aux idées libertaires ( au  motif d’être charitable envers les  minorités sexuelles supposées persécutées [5] ), l’ ouverture à l’immigration conduisant parfois à  sympathie active pour  l’islam. Le même Todd a montré le rôle actif de catholiques  plus ou moins tièdes , disciples de Jacques Delors, dans la  mise  en place vers 1987 de la libre-circulation des capitaux, fondement  d’une économie mondialisée . Le mondialisme de ces gens n’est pas seulement financier, il conduit à une conception multiculturelle qui voudrait allègrement mélanger  races, religions et peuples.    Dans ce contexte,  le péché suprême devient celui du racisme  - ou de l’islamophobie, comme sous le communisme, c’était l‘instinct de propriété. « Le monde moderne n’est pas méchant ; sous certains aspects, le monde moderne est beaucoup trop bon. Il est plein de vertus chrétiennes désordonnées et décrépites » (Chesterton) .

Cette espérance postchrétienne fait évidemment bon marché de la  sagesse séculaire de l’Eglise , fondée sur la croyance au péché originel qui l’a longtemps conduite à   ne pas miser sur  la bonté de la nature humaine. Que cet idéalisme puisse conduire à  la guerre de tous contre tous ne semble pas envisagé par ceux qui le  professent ! Plus que jamais, l’enfer est pavé de bonnes intentions.

 

Actualité de la doctrine du péché originel

 

On voit en tous cas que c’est sur le terreau  chrétien  que se développent la plupart des idéologies contemporaines. On ne sera pas  étonné que cette  évolution coïncide avec   l’effacement de   la croyance au péché originel  qui en fut longtemps l’antidote. Non seulement ce dogme  est rarement rappelé par le magistère , mais il est  ignoré  de  la plupart des  catholiques.  Ce  n’est surement pas un hasard  si  le père Arturo Sosa, supérieur général de  la  compagnie de Jésus,  le qualifie de « mythe » au moment où les tendances mondialistes ( libre circulation de hommes, abolition  des frontières , effacement des Etats ), à caractère évidemment idéologique, prospèrent si bien dans l’Eglise.

Si l’on considère l’immensité  des ravages opérés au cours des  derniers siècles par  le phénomène idéologique,  un phénomène entièrement propre à la modernité,    et     sa toxicité persistante  dans la manière dont sont menées beaucoup  de politiques  nationales ou internationales dans lesquelles les peuples ont   tant de  mal à se reconnaitre, qui pourrait nier , en creux,  l’actualité éminente de la doctrine du  péché originel ?   

 

Roland HUREAUX

 

 

 

 

 

 

[1] Quoiqu’il ait cru en Dieu et en la loi naturelle, ce qui n’est pas si fréquent aujourd’hui

[2] Dans une déclaration récente, le pape François loue la souveraineté mais condamne le souverainisme…

[3] Emmanuel Todd, Hervé Le Bras, Qui est Charlie ? 2015.

[4] Zombie ne signifie pas les catholiques qui croient  l’être et qui ne le sont plus que de nom,  mais le contraire : des gens qui ne se croient plus catholiques mais qui en portent toujours  l’empreinte sans le savoir.

[5] Témoin de cette dérive libertaire, l’évolution du MRJC , mouvement chrétien qui a fini par faire la promotion de l’avortement. Certains évêques lui ont retiré leurs subventions mais pas tous.

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4 novembre 2021 4 04 /11 /novembre /2021 17:10

LECTURES

 

LA BRUYERE, 

Les Caractères   , in  Œuvres complètes, La Pléiade

publié dans Commentaire

19/09/2019

Je m’étais promis de consacrer l’année à relire les classiques du XVIIe siècle, le cœur de notre culture. Après  Boileau, Racine, La Rochefoucauld, La Fontaine,  est venu le tour de La Bruyère.

Cet auteur est généralement classé parmi les moralistes et ses célèbres  Caractères  vus  comme une étude de la nature humaine en général.  Ils peuvent  être lus  aussi comme une étude sociologique et historique.

S’il parle de beaucoup  de choses et de gens , La Bruyère , qui écrit vers 1690,   a quelques thèmes récurrents qui, il faut bien le dire, composent un portrait  peu flatteur  de la société française sous Louis XIV.   

Que faut-il en retenir ?

Que les titres de noblesse s’achètent . Le prix est élevé mais tous ceux qui en ont les  moyens peuvent  y  accéder . Il convient ainsi de revoir les idée reçues sur le caractère bloqué de la société d’Ancien régime . Je ne  crois pas qu’une étude exhaustive de la mobilité sociale aux XVIIe et  XVIIIe siècle  ait été faite : elle réserverait bien des  surprises.

Il reste que les moyens de s’enrichir sont limités.  Plus ouverte socialement  qu’on ne pense ,  la France classique  est encore  stagnante sur le plan économique, faute de progrès  techniques significatifs.   A en croire La  Bruyère,    ceux qui  parviennent à s’enrichir sont des « rats »  qui ne pensent qu’à l’argent, des Harpagon ou , si l’on veut,  des personnages balzaciens avant la lettre.  Qualifiés ou pas , ils achètent une charge anoblissante  pour eux ou pour leurs enfants  et le tour est joué.  L’esprit de la chevalerie n’est pas forcément au rendez-vous.

La Cour ayant donné le  ton à la Ville , ceux qui gagnent un grade dans la hiérarchie  ( de sous-chef à chef de bureau, de greffier à procureur, de  roturier à petit noble ) , mettent un point d’honneur à ne plus adresser la parole à ceux qui  sont restés en arrière. Sympathique !  La Bruyère décrit déjà la « cascade du mépris » qui , selon Michelet, caractérisait l’Ancien régime.   Je ne sais si la Révolution y  a vraiment mis  fin,  mais il se peut qu’on doive à la démocratie élective que , de nos jours,  les supérieurs daignent   serrer la  main des inférieurs, tout bourgeois étant  en République  un candidat en puissance.  

L’auteur s’étend aussi sur  la dévotion  obligée et nécessairement  hypocrite  des trente-cinq  dernières années du règne de Louis XIV. La Bruyère ,  croyant sincère, très au fait des querelles théologiques de son temps, comme en témoignent ses    délicieux Dialogues sur le quiétisme,     la distingue  de la vraie piété. 

Bref un utile antidote pour  ceux qui, au vu des turpitudes des républiques  successives, seraient tentés d’idéaliser l’ancienne  monarchie. D’ailleurs , s’il rend au grand Roi  les honneurs de commande, qui sait le fond de la pensée politique de l’illustre  écrivain ?

 

RH

 

 

 

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4 novembre 2021 4 04 /11 /novembre /2021 17:07

MACRON ET LE VENEZUELA

 

 

https://www.bvoltaire.fr/macron-et-le-venezuela/

 

Il semble que le président Macron  ait un tropisme particulier  qui le rattache au Venezuela.

Il s’est dépêché,  comme dix-neuf  pays de l’Union européenne,  de reconnaitre le pouvoir insurrectionnel du  président de l’Assemblée nationale, Juan Guaido . Il tente même d’en rajouter par des tweets controversés. Quoi que l’on pense de l’exercice de pouvoir par le président  Maduro, cette prise de position bruyante de Macron constitue une ingérence dans les affaires d’un pays souverain, interdite par l’article  2-7  de la Charte des Nations-Unies.

Dans ce genre de circonstance périlleuse, ce pays étant au bord de la guerre  civile, une certaine  retenue nous eut paru  préférable.

En  d’autres temps, la France aurait pris une position plus nuancée  lui permettant, le cas échéant,  de proposer sa médiation.  Nous en sommes loin : la président de la République  s’aligne, une fois de plus, sans nuances sur celle  des Etats-Unis , à  la manoeuvre pour reprendre  le contrôle d’un pays stratégique qui dispose des premières réserves   pétrolières du monde. Servilité  ou  réflexe pavlovien d’assujettissement ? Comme on le dit plus en plus,  dans la sphère internationale, la voix de la France est   devenue la  voix de son maitre. Mais qui écoute encore  le président Macron ?

Encore le Venezuela : quand Macron était ministre  des finances , il exerça une forte  pression  en faveur de la vente  de la division Energie d’Alstom par Généal Electric ;  ainsi que  cela fut rappelé dans les auditions devant la commission d’enquête de  l’Assemblée nationale, alors que beaucoup étaient réticents   devant  cette cession qui devait mettre fin à l’indépendance énergétique de la France   et particulièrement à la pleine maîtrise de notre filière nucléaire civile et  militaire, le jeune ministre  emportait la conviction,    reléguant aux orties toute idée de politique industrielle,  par cet argument qui se voulait frappent  : « la France n’est pas le Venezuela ».

Défendre  ses intérêts , avoir une pensée stratégique sur  le devenir de son  économie, spécialement  de ses industries liées à la défense,  serait pour Macron  le propre du Venezuela ( celui de Chavez et de Maduro ) , comme si les Etats-Unis et toutes les  grandes  puissances d’Europe et d’Asie n’avaient pas le souci  de préserver leur  industrie , spécialement leurs industries stratégiques.  Le malheur est que cet argument débile a  emporté la conviction. 

A supposer que Francesco Maduro défende l’intérêt national du Venezuelas ( ce dont on peut douter )  ,  ce serait là, dans la vison de Macron le crime suprême. Cette algarade  lamentable nous fait toucher du doigt ce qu’on reproche au Venezuela de Maduro :  non point de mal se gouverner, mais de vouloir rester indépendant, de vouloir  défendre ses intérêts , voire  d’exister. Avec Macron , c’est un reproche qu’on ne risque pas de faire à la France.

 

Roland HUREAUX

 

 

 

 

 

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4 novembre 2021 4 04 /11 /novembre /2021 17:05

Après les mesures prises par Macron en  ce début d’année,

 

LA CHAPE DE PLOMB   S’APPESANTIT  SUR LA FRANCE  

 

http://www.comite-valmy.org/spip.php?article9445

03/07/2019

Après un discours de vœux présidentiel assez plat, la rentrée a été inaugurée par trois coups de massue qui laissent pressentir  ce qu’est  la véritable nature du macronisme. 

D’abord une hausse sans précédent des tarifs publics : Fioul domestique + 36 %, Electricité =17 %, Forfait hospitalier : + 15 %, Cartes grises + 15%, Tabac + 10, %, Timbres + 10 % etc.

Toutes ces mesures vont frapper les classes populaires, d’autant qu’elles s’accompagnent d’une hausse de la CSG (+ 21,7 %) ciblée sur les personnes âgées. Or les  revenus, salaires et retraites,  stagnent, on le sait,  depuis de nombreuses années.

Peut-être certaines de ces hausses étaient-elles nécessaires, mais comment justifier celle  des frais bancaires de 23 % qui va peser principalement sur ceux qui ont  du mal à joindre les deux bouts. Il est clair que les banques qui comptent sur ces frais  pour rattraper certaines folies spéculatives ont été mieux entendues par l’ ancien banquier qui trône  à l’Elysée que ce que Christophe Guilluy appelle la « France   périphérique ». Pour tenir les déficits,  on cogne, à la grecque.

Il est probable qu’ avec ces coups  de matraque, la suppression promise de la taxe d’habitation, sera vite absorbée et au-delà. 

Va  dans le même sens, la décision d ’abaisser la vitesse limite sur route à 80 km/h et de renforcer toute une série de sanctions, comme  celles qui frappent l’usage du portable en voiture. Les amendes de stationnement  seront augmentées de 130 %, pas moins. Ces mesures sont d’ une utilité douteuse : elles vont sauver des vies , dit-on. Peut-être,  mais pourquoi pas instaurer la  vitesse-limite à 0 km/h pour avoir 0 accident  ? Le nombre d’accidents mortels a considérablement baissé depuis plusieurs années.  En tous domaines, la sécurité absolue, c’est la fin des libertés. Elle ne règne que dans les cimetières.

Mais est-ce vraiment pour améliorer  la sécurité  routière que  ces mesures  sont   prises ?   N’y  a-t-il pas là aussi la volonté de cogner, dans un domaine où la légitimité de règles de plus en plus sévères   et de sanctions de plus en plus lourdes est difficile à contester.  La sécurité routière est plus facile  à assurer que la sécurité tout court pour laquelle le gouvernement n’a aucun plan précis.  Il est plus facile de traiter en délinquant un  honnête homme qui roule à 85 km/h sur une route départementale que d’ attraper les vrais délinquants. Sarkozy en début de  mandat avait déjà usé de cette ficelle  en frappant fort  sur… les prostitué(e)s du Bois de Boulogne. Le discipline  routière  est une bonne école pour la discipline ou court : elle habitue le public à obéir à la manière forte .  Elle est comme la marche  au pas dans la cour de la caserne : exercice apparemment sans conséquence mais qui  habitue les conscrits à obéir sans murmurer.

La  troisième  mesure n’est qu’annoncée mais elle est encore plus  inquiétante : la volonté de contrôler les   fausses nouvelles  circulant sur internet  , particulièrement dans les réseaux sociaux . Ce projet ne concerne pas que les  périodes électorales : les pouvoirs du CSA d’ interdire l’octroi d’un canal  numérique seraient accrus  .  Mais en période électorale, la porte serait grande  ouverte , pour  demander au juge de dire le vrai  et le faux. L’immixtion de l’autorité judicaire dans le processus électoral est contraire à  toutes les traditions républicaines de notre pays. Macron a  été élu  grâce  à elle ( affaire Fillon) ;  il est visible que, se sentant quelque part vulnérable, il compte sur elle pour se faire réélire. Il  est vrai que la loi de 1881 sur la presse sanctionnait déjà  la diffusion de fausses nouvelles. Mais ni la police,  ni la justice n’avaient jamais fait de  zèle sur ce  sujet et cela concernait   la scène publique,  pas les correspondances numériques dont beaucoup ont une caractère privé. Dans un pays où près de 95 % des médias  soutiennent  le gouvernement  , comment ne pas voir  dans cette intention,  le projet d’une réduction totalitaire du dernier  espace de liberté qui demeure : la toile ?  Macron et Erdogan, même combat ?

 

Un gouvernement illibéral

 

Ainsi se précise peu  à peu l’imposition sur la France d’une chape de plomb  qui n’a rien à  voir avec l’allure décontractée  et branchée , soi-disant « libérale »,   que se donne le président. 

Chape de plomb  que l’on observe déjà dans d’autres domaines : l’étouffement progressif des  collectivités locales par la diminution des dotations, la quasi disparition de l’ opposition au sein d’ une Assemblée aux ordres où la majorité  n’a , faute de compétence et d’ancrage local, pas les moyens de contrôler le pouvoir.   

Si  les Ordonnances travail accroissent quelque peu la liberté  des  patrons ( on s’en aperçoit avec la vague de licenciements qui en a été l’effet immédiat) , elles rendent une partie de la population plus vulnérable et donc plus malléable. Ces textes prétendus  libéraux  contiennent  au demeurant quelques  dispositions également dangereuses pour les libertés : si, comme il est normal, les indemnités de licenciement décidées par les tribunaux sont désormais plafonnées, elle se le sont pas s’il est possible d’alléguer une  discrimination quelconque (femmes, non-blancs, musulmans, homosexuels etc.). Le règne du politiquement correct  judicaire n’est pas près de se terminer  : on  s’en rend d’ailleurs compte   au vu  des décisions les plus récentes.

La politique de Macron a bien peu à voir avec le vrai libéralisme. Les décisions fiscales : l’ exonération de l’ISF des seules  très grandes fortunes, financières, la suppression de la taxe  d’habitation,  vont prendre en sandwich les classes moyennes , déjà écrasées mais seules à  même de compenser les pertes de recettes. Il est déjà  question d‘un super impôt foncier  dont seraient exonérés les investisseurs étrangers ou d’augmenter la taxe foncière, déjà très lourde dans beaucoup de communes . N’est ce pas la liberté qu’on veut écraser en prolétarisant   les couches  intermédiaires  instruites et enracinées, à même donc  d’avoir quelque sens critique ? L’Empire romain finissant n’ avait pas procédé autrement : une population accablée d’impôts glissant peu à peu dans le servage , à l’exception des très fortunés, la ruine  des classes moyennes,  un encadrement quasi-totalitaire des  populations.  

Ne nous sera même pas épargnée la suite du grand remue-ménage des structures    locales, parfaitement inutile et probablement coûteux : il est bien connu que  les animaux de laboratoire dont on bouleverse sans cesse les repères  territoriaux deviennent amorphes ! 

Fort peu libérale est aussi l’absence dans le gouvernement actuel   de la moindre velléité de réduire  les  dépenses  publiques, qui atteignent déjà le record mondial, sauf les dépenses régaliennes (armée, justice), les seules auxquelles il ne faudrait  pas toucher. Comme Hollande, Macron a l’intention de respecter les critères  de la zone euro : moins de 3 % de déficit, sans toucher aux dépenses sociales.  Il ne lui reste qu’à augmenter les impôts : scénario connu.

Ne nous y trompons pas : la plupart de ces mesures ont été imposés de l’extérieur, en particulier de  Bruxelles. En moins grave pour le   moment, le  traitement qui est appliqué à  la France ressemble à celui, totalement inhumain, que l’Union européenne inflige à la Grèce.  

Derrière une diplomatie virevoltante (et non exempte de  bourdes ), il y a la volonté de renforcer  une Europe supranationale qui ne pourra être qu’ allemande : la chape de plomb d’une discipline monétaire et financière, l’intolérance à la dissidence, l’ouverture  à  une immigration sur laquelle on compte à  la fois pour payer les retraites  et affaiblir  les traditions nationales. On peut y ajouter la tendance déjà  vieille de plusieurs décennies d’appliquer tous les règlements  à la lettre sans cette flexibilité qui faisait le charme des pays latins.   Même si  le gouvernement  de  Berlin est pour le moment  en crise, l’esprit  est là.

Dans la plupart des  domaines, les logiques  technocratiques, les mêmes qui depuis longtemps suscitent l’exaspération  des Français : réduction du nombre des  communes, urbanisme de plus en plus contraignant, multiplication des vaccins   obligatoires, installation d’éoliennes, réformes de l’Etat démoralisantes,   ne sont pas remises  en cause  mais seront renforcées. Pour les bureaux qui les promeuvent, l’exaspération que la plupart de ces logiques suscitent chez les Français ne sont pas interprétées  l’expression légitime d’une autre rationalité qu’il convient de prendre en compte  mais comme une résistance irrationnelle qu’enfin la conjoncture  politique permet de briser.    L’Education   nationale sera-t-elle l’exception ?  On demande à voir.

Si le mesures  qu’a prises ou  ou s’apprête à  prendre le présent gouvernent, ne suscitent pas de réaction significative, il est à craindre que notre pays ne s’enfonce peu à peu dans un nouvel un âge de fer où l’esprit de liberté qui l’a longtemps caractérisé ne serait  plus qu’un souvenir.

 

Roland HUREAUX

 

  

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4 novembre 2021 4 04 /11 /novembre /2021 17:01

PLUS DE QUESTIONS QUE DE REPONSES

 

Stephen Hawking,  Brèves réponses aux grandes questions, Odile Jacob, 2018, 236 pages

28/05/2019

La vie de Stephen Hawking est  une belle histoire. Atteint à vingt ans de la maladie de Charcot qui entraine  une paralysie presque générale , il n’en a pas moins eu  une femme qui l’a soutenu tout au long de son existence et deux  enfants  et  il a poursuivi, des prothèses sophistiquées aidant, une belle carrière scientifique à  Cambridge.

Mort  à 76 ans, alors que la médecine  ne lui en promettait  que 25,    il a écrit peu avant sa mort  un ouvrage de   vulgarisation :  Brèves réponses aux grandes questions.

Sur un certain plan, le lecteur sera désappointé . A la plupart des questions  qu’il pose , il n’apporte  pas de réponse nette ou alors elle est décevante :

Comment l’Univers  a-t-il commencé ? Par le  Big bang mais , nous y reviendrons,  il ne  nous en dit guère plus.

Y a-t-il de la vie  intelligente ailleurs ?  Au premier abord probablement,  vu le  nombre incommensurable de   planètes qui , comme la nôtre , pourraient  la  voir émerger, mais   pas certain  pour autant : « Il se  peut que  la probabilité d’apparition de la vie soit si faible que la terre soit le seul endroit où cela s’est produit ». 

Peut-on prévoir l’avenir ? Clairement  non.

Qu’y a-t-il dans un trou noir  ( sa spécialité) ? On ne sait pas.

Peut-on voyager dans le temps ? Très probablement non.  Toutes ces mises au point ne sont pas inutiles.  

Faut-il coloniser l’espace ? Optimiste invétéré, comme il se qualifie, Hawking dit que oui et il a sans doute raison  mais il ne s’agit que de la Lune et de Mars, plus certains  satellites de Jupiter et de Saturne  (Titan) où il fait  - 200 ° . Aucun espoir de voyager aussi  vite que la lumière et donc de jamais   sortir  du système solaire. Il ne le dit pas,  mais cette colonisation  du système solaire servira plus  à   entretenir notre moral  qu’à déverser un trop plein de population.   

Sur d’autres aspects du futur , Hawking est plus inquiétant.  Clairement  transhumaniste, il pense que les robots  qui n’ont pour le moment que le cerveau d’un ver de  terre, seront vite , vu  leur vitesse de progression, plus intelligents que l’homme  et qu’en outre, l’homme arrivera  nécessairement à créer d’autres  hommes ayant plus de  capacités que lui.  Mais il ne s’en réjouit pas.

Le seul sujet sur  lequel  Hawking est catégorique est que Dieu n’existe  pas . Il    le  pensait déjà avant sa maladie : nul ressentiment dans cette opinion donc.   En tous les cas,  Dieu ne n’est pas selon lui   nécessaire  à la compréhension du monde.  Le  Big bang,  qu’il reconnait,  est une « singularité » où l’espace et le temps apparaissent ensemble ,  mais il y en a d’autres comme les trous noirs où ils disparaissent ensemble.  Se demander  ce qu’il y avait avant le Big bang est  comme se demander ce qui est  au sud du pole  sud : le  temps  a un commencement , il faut le prendre comme  tel .  La première particule est née de rien, mais la théorie quantique montre que des  particules apparaissent à partir de rien[1]. Il en va de même du monde. « Je pense que l’univers s’est créé spontanément à partir de rien, en obéissant aux lois de la nature ». Peut-être rationnel  mais peu convaincant.  

« Il parait extraordinaire que  l’univers soit si finement ajusté » . Notre monde est fondé sur des constantes indépendantes et pourtant  assez cohérentes pour qu’il  fonctionne mais, si elles n’étaient pas cohérentes , dit-il,   nous ne serions pas là pour en parler .C’est ce qu’on appelle le principe  anthropique :  nous n’en sommes pas plus avancés.

Cet athéisme obstiné se fonde , il faut bien le dire, sur une connaissance  limitée de la philosophie et de la théologie.  Pour Hawking , la foudre s’explique par la colère de Jupiter ou par les lois  de la physique , rien d’autre. Il fait  à juste titre l’éloge d’Aristarque qui,    300 ans avant notre ère,  expliqua scientifiquement  les éclipses . Mais saint Augustin , pourtant  père  de la théologie chrétienne , ne cachait pas qu’il préférait  ces explications rationnelles  aux  spéculations fumeuses mêlant science et croyance.

Hawking  ignore  tout  du mystère fondamental du christianisme : celui de la double  détermination naturelle et surnaturelle, de l’Homme-Dieu d’abord, du reste du monde ensuite, « sans confusion,  ni séparation »  telle qu’elle  a été définie au Concile de Chalcédoine ,  où Marcel Gauchet a vu  à juste titre la matrice de la pensée occidentale.   

Il célèbre Newton , initiateur de la physique mathématique  - et qui était croyant - mais ignore que le philosophe français Kojève, tout aussi athée que lui , a montré comment cette émergence de la  science moderne n’avait été possible que dans la matrice du christianisme.   

Plus pertinente l’idée qu’« il  est difficile à un chrétien de réconcilier deux mille ans de christianisme avec un univers de 14 milliards d’années. ». Mais le psalmiste ne dit-il pas que « Mille ans sont à tes yeux comme un jour » (Ps 90, 4) ? Mille et donc un milliard ? Et saint Pierre : « en ces temps qui sont les derniers »  ( IP  1,20).

Passons  plus  vite sur les positions politiques qui apparaissent  ici ou là . Rien qui dépasse la doxa d’un universitaire  de gauche du mainstream  anglo-saxon dans sa banalité :  il ne doute  pas que le Brexit soit mauvais et Trump méchant, que la planète se réchauffe  et que la population mondiale explose (alors que , de fait, sa croissance se ralentit) .   Que ceux qui pensent comme lui [2]  soient à l’origine  des principales guerres  des  trente dernières années lui a échappé.

Dire que « l’histoire est en grand partie celle de la bêtise  humaine » , une formule facile que l’on trouve souvent chez les savants qui philosophent, est  faire bon marché de cinq  millénaires  de civilisation.

Hawking dit  lui-même que  le  savoir est devenu si immense que chacun  doit   se limiter. Dès lors pourquoi  pontifier hors  de son domaine   strict de compétence, qui est déjà immense ?

Il reste , outre un grand savant, un homme sympathique qui, par son enthousiasme pour la recherche et son  héroïque combat  contre la maladie ,  a témoigné  plus que bien d’autres  que, malgré tout , le monde était bon. 

 

Roland HUREAUX

 

 

  

 

[1] Mais dans un champ électromagnétique déjà existant . Hawking semble considérer que notre univers se situe lui-même dans un champ beaucoup  plus vaste,  mais sans la moindre preuve .

[2] Par exemple Tony Blair

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4 novembre 2021 4 04 /11 /novembre /2021 16:37

LE CONCORDISME DES ATHEES

 

Comment l’évolution des idées scientifiques sur le temps a rencontré la   résistance des positivistes. 

Paru dans la Revue Résurrection, mars 2019

Dès que quelqu’un spécule sur les liens qu’il pourrait  y avoir entre la science et  la foi et croit découvrir des convergences  entre elles, les hauts cris fusent de toute parts : « surtout pas de concordisme ! » .

Concordisme : le fait de chercher des concordances entre les données de la science et les vérités de la foi.    Il a été surtout pratiqué,  à partir du XIXe siècle, dans l’exégèse de l’Ecriture , de manière souvent caricaturale :  des archéologues  en herbe ont inlassablement exploré les pentes du mont Ararat pour y trouver des restes de l’arche de Noé ;  d’autres ont tenté d’expliquer  la sortie des Hébreux d’Egypte  à partir du mouvement des marées de  la Mer Rouge. 

Plus près de nous les tenants de l’intelligent design voulant réconcilier , à partir d’ une théologie sommaire, l’idée d’évolution  et celle de Providence ont négligé que si le dessein de Dieu ( design) était vraiment intelligent, il  ne serait pas forcement détectable au microscope.

L’intention de ces spéculations  est généralement  apologétique mais il vaut parfois mieux pas d’ apologétique du tout que de la  mauvaise. Comme nous l’ont enseigné Claude Bernard  ou  Gaston Bachelard, la science est évolutive , toujours sujette à revoir ses hypothèses au vu d’observations nouvelles, et tel argument qui semble aujourd’hui corroborer les données de la  foi  peut s’avérer obsolète demain.

Le professeur Stephen Jay Gould  , historien des  sciences, a  renvoyé dos à  dos le concordisme et ce qu’il appelle  le « discordisme »  en formulant  en 1997 le principe de Noma (Non-over lapping magisterial), à savoir de non empiétement des magistères , un principe  d’ailleurs  admis depuis longtemps  par les   scientifiques et   les théologiens reconnus.

L’Eglise catholique s’ est autant méfiée du concordisme que les savants laïques. Saint Augustin le premier, critiquant les enseignements de Faustus,  un gnostique qui l’avait d’ abord  séduit , dont les spéculations fumeuses  mêlaient théologie et science, dit qu’il préférait à  tout prendre les explications des savants païens pour ce qui touchait  la compréhension de la marche de l’univers visible[1].

Plus près de nous, n’est-ce pas parce qu’il mêlait  trop allègrement paléontologie et  théologie que le père Teilhard de Chardin fut interdit de publication  ? L’abbé Georges Lemaître , prêtre et astrophysicien,  fut  particulièrement scrupuleux  à ne pas laisser interférer les problématiques cosmologiques et  théologiques , allant jusqu’à mettre en garde le pape Pie XII contre cette tentation. Les plus indulgents vis-à-vis de la regrettable condamnation de Galilée  allèguent,   à tort ou à raison,  que l’illustre savant florentin  se serait trop laissé aller à tirer des  conséquences théologiques des  découvertes scientifiques. 

Malgré ces précautions, les chrétiens,  autant les évangélistes américains  tenant du créationnisme que les catholiques,  généralement plus prudents , ne se sont jamais libérés  du soupçon d’être de parti pris en  ces  matières, de vouloir   tordre les données scientifiques pour  les faire coïncider avec leur  foi.

Pourtant cette attitude  concordiste , et c’est là-dessus que nous voudrions insister, n’est pas le propre des croyants . Les  athées  et les agnostiques des deux derniers siècle n’ont pas été exempts de la tentation concordiste, de vouloir plier les données de la science à leur préjugés philosophiques , jusqu’à récuser a priori celles qui semblaient conforter la vision judéo-chrétienne du monde.  Les exemples  que nous en donnerons tournent autour de la conception du temps. 

 

La loi de Carnot

 

Il est bien connu que  l’athéisme moderne au cours des deux ou trois derniers siècles, a  repris à son compte  la vieille conception grecque  de l’éternité  du monde alors que  les croyants , au moins ceux des trois religions dites abrahamiques : juifs, chrétiens et musulmans , ont toujours tenu,  à partir  de la  Genèse, que le monde  avait un commencement.

La croyance  sereine   de beaucoup d’athées en l’éternité du monde   , a  connu un premier ébranlement avec la découverte du deuxième principe de la thermodynamique par le jeune savant français Nicolas Sadi Carnot (1796-1832).

Fils  du conventionnel régicide Lazare  Carnot ,  Sadi Carnot , par ailleurs oncle du président de la République du même nom, n’était pas précisément un pilier de sacristie. Eut-il  seulement conscience   qu’à partir   sa découverte  de l’entropie  universelle , on  pouvait , selon le physicien écossais Maxwell,  démontrer l’existence  de Dieu ?

Dans un ouvrage au titre anodin paru en 1924 , Réflexions  sur la puissance motrice du feu et sur les  moyens propres   à développer cette puissance ,  Carnot démontre que tout système fermé ( comme l’est , peut-on supposer,  l’univers) est soumis à une évolution irréversible   vers de  moins en moins  d’énergie et d’organisation . Au terme, un univers froid , fragmenté  et dispersé  dont aucun retour en arrière   ne serait à attendre. Autrement dit, l’univers que nous connaissons a une fin – et donc , peut-on en tirer, un commencement. 

La thèse de Carnot resta un quart de  siècle inaperçue , plus  en raison  de la solitude de son auteur, mort jeune,  que d’une quelconque hostilité. Elle fut récupérée d’abord par  un  Allemand , Rudolf Clausius (1822-1888) qui la démontra  expérimentalement  en 1849, puis par  un Britannique , William Thomson (1824-1907)   anobli par la reine sous le nom, plus connu,  de lord Kelvin.  La thèse de Carnot se répandant, les difficultés commencèrent. Il fallut attendre le début du XXe siècle pour  qu’elle  soit pleinement reçue  par la communauté scientifique.

Parmi les adversaires les plus acharnés de cette thèse, un étonnant personnage,  l’allemand Ernst Haeckel (1864-1919) , médecin, naturaliste et botaniste , disciple de Darwin,  sinon athée , du moins panthéiste , niant un Dieu transcendant et adepte  acharné , dans la lignée de Spinoza, de l’ idée de l’éternité de l’univers. Militant actif du positivisme, il créa l’Union moniste  universelle  ( moniste : ceux qui croient qu’il n’y a dans l’ univers qu’une seule substance, la matière). Il organisa en 1904 un grand  congrès à Rome, réunissant 2000 savants positivistes  pour provoquer le pape Pie X . Lors du banquet de clôture, il fut proclamé par ses pairs  antipape.

Ce savant, avait publié en 1897, Les Enigmes de la science  où il écrivait :   "Le monde n'a pas plus commencé qu'il ne finira" [...] "La seconde proposition de la théorie mécanique de la chaleur ( la théorie de Carnot) contredit la première et doit être sacrifiée" .

Sacrifiée : voilà un scientifique  de premier rang prêt à sacrifier une théorie parce qu’elle ne cadre pas avec sa philosophie !  

En plusieurs  circonstances , Haeckel  guerroya contre  la  théorie de Carnot. Une partie  du monde scientifique  le suivit.

Un  autre personnage, philosophe et non scientifique  celui-là,  avait aussi perçu le danger de la théorie de Carnot : Nietzsche, qui avait déduit de son athéisme radical l’idée de l ’éternel retour :  ayant l’éternité devant lui, le monde ne peut que revenir à un moment ou à un autre , sans doute très éloigné, à un état antérieur pour recommencer un cycle identique.

Lui aussi eut connaissance de la théorie de Carnot-Clausius-Thomson et  lui aussi tenta de la supprimer : : « Si le mécanisme  ( nous dirions la mécanique ou la physique) ne peut pas échapper à la conséquence d'un état de finalité, tel que Thomson le lui a tracé, le mécanisme est réfuté ! »   Etonnant déni   de la part de ce philosophe athée : si la physique aboutit  à    l’idée d’un état final irréversible, c’est  que  la physique est fausse !  

Nietzche tombe ainsi  dans la faute que lui-même dénonce, le déni d’une vérité trop dure  : « Le degré de vérité que supporte un esprit, la dose de vérité qu’un esprit peut oser, c’est ce qui m’a servi de plus en plus à donner la véritable mesure de la valeur. »[2] A sa décharge,   on dira  seulement qu’il n’était pas, lui,  soumis à la rigueur  de la méthode scientifique.

 

Le Big bang

 

L’affaire recommença avec la découverte que l’Univers était en expansion, prévue de manière théorique  en 1922 par le russe Alexandre Friedmann (1888-1925)  ,  formalisée en 1927   par le belge Georges Lemaitre (1894-1966) ,  vérifiée expérimentalement  en 1929  par l’américain Edwin Hubble (1889-1953).

Malgré Carnot, l’idée que l’univers était éternel demeurait dominante dans les milieux scientifiques au début du XXe siècle . Même s’il a toujours cru en un Dieu  horloger, Einstein  qui venait de découvrir le relativité,  y adhérait plus ou moins.

C’est pourquoi , déjà démontrée vers  1930, l’idée  d’un univers en expansion  ne  fut admise de manière presque unanime par la  communauté scientifique que vers 1970. Quarante années de réticences devant une théorie qui semblait donner à l’univers un commencement absolu. Malgré les efforts du chanoine Lemaître  pour prendre ses distances avec la théologie et  répéter  que l’idée d’une  expansion  de l’univers , donnée scientifique,   ne constituait en aucune manière une confirmation de la   Création,    dogme révélé, les adversaires de la Révélation  ne  s’y trompèrent pas et virent  dans la théorie de l’expansion de l’univers  un argument de poids en faveur d’une vision religieuse du monde, qu’il fallait à   toutes force écarter. Même Einstein , inventeur  de la théorie de la relativité  dont Alexandre Friedmann avait tiré le modèle théorique de l’expansion fut longtemps réticent  ( comme il le fut aussi à l’égard du principe d’incertitude issu de la  théorie des quanta) , ayant même pris dès  1917 la précaution d’introduire une « constante cosmologique », jamais confirmée, destinée à préserver le caractère statique  de l’univers.   

Les adversaires les plus acharnés   de la théorie  de l’expansion  se trouvaient à Cambridge, haut lieu depuis le XIXe siècle du positivisme agnostique. Parmi eux,   l’anglais Fred Hoyle . Le fait   de  base à   l’origine de la théorie de l’expansion de l’univers  ( il vaudrait  mieux mieux parler de constat que de théorie)  , est le décalage  vers le rouge de la lumière des galaxies  qui signifie que  les objets vus dans  le ciel s’éloignent de nous d’autant  plus vite qu’ils  sont    loin . Et que donc , en remontant  le temps de 13,8 milliards d’années, on  peut imaginer qu’ils étaient  alors    rassemblés en un seul point ou  « atome primitif » selon  l’expression de  Lemaitre. Hoyle mit au point  une théorie sophistiquée , aujourd’hui obsolète, pour rendre compte de cette observation  tout en restant dans le cadre d’un univers stationnaire.

Lors d’un congrès scientifique  international tenu  en 1949 , Hoyle,  voyant entrer l’abbé Lemaitre avec sa soutane, dit  «  This is the big bang man »,  une expression  qui  se voulait narquoise mais qui, très vite , désigna la  théorie de l’expansion de l’univers. Cela n’empêcha pas Hoyle et Lemaitre , deux bons vivants,  d’avoir  dans le privé  des relations amicales.

A partir de 1964, de nouvelles  observations vinrent confirmer la théorie  du Big  bang : la découverte par Penzias et Wilson  du bruit de fond de l’univers ( dit aussi rayonnement fossile ) , sorte d’écho électro-magnétique de l’explosion primitive qui nous poursuit à la  vitesse de la lumière. En 1998, deux  équipes, menées respectivement  par Perlemutter et Riess,  ont  démontré   par des expériences  complexes  que cette  expansion était elle-même en voie d’accélération, sous  l’effet d’une « force sombre »  inconnue  à ce jour , ce qui semble exclure que le Big bang ne soit   qu’un moment  d’une pulsation cosmique.

Pourtant la communauté scientifique ne se satisfait pas de cette situation ;  le Big bang reste ce qu’elle appelle une « singularité » , un fait en discontinuité avec sa manière habituelle de penser. Un fait  susceptible en outre  de nourrir les argumentations   théologiques  quelles  que soient les  précautions qu’aient pris , après Lemaître,  les hommes d’Eglise, pour ne pas mélanger les genres.  C’est pourquoi une grand partie des  cosmologistes spéculent  aujourd’hui pour, comme le dit l’un d’entre eux, Gabriele  Veneziano ,  « réduire la singularité du Big bang », c’est  à dire  trouver une théorie qui le banalise à un point qu ’on ne puisse en tirer des conséquences métaphysiques.  

C’est ainsi qu’à la fin du XXe siècle a été propagée   par le même  Veneziano  la « théorie des cordes », trop complexe pour que nous nous hasardions  à l’exposer  : elle se fonde sur un univers à 10  dimensions ( ou 26 selon les approches) , dont  4 seulement,  les trois dimensions de l’espace et le temps,   seraient  déployées . Le  temps apparait ainsi comme une variable parmi d’autres ; qu’il n’aille pas d’un infini à l’autre serait banalisé.

Cette théorie semble  dépassée , mais  les cosmologistes  continuent de tenter de « réduire la  singularité du Big bang ». Etienne Klein a beau jeu de dire que toutes les théories cosmologiques actuelles conduisent  à ce que    « la singularité initiale disparaît  (…) ,  le Big Bang n'est plus l'origine explosive qui aurait créé tout ce qui existe, l'espace, le temps, la matière, l'énergie, mais il devient une sorte de transition de phase qui fait passer d'une situation antérieure à une situation postérieure qui correspondrait à notre univers[3] » : comment s’en étonner  puisque presque  toutes ces théories s’assignent précisément ce but ?  Le problème est qu’aucune n’a reçu la moindre confirmation expérimentale.    

Ce n’est   pas seulement  l’idée d’  un commencement absolu du temps qui trouble les scientifiques.  L’univers tel que nous le connaissons ne trouve  sa cohérence qu’en admettant   une quinzaine d’équations ( la plus connue est e= mc2 )  indépendantes les unes des autres qui le rendent possible  . Pour rendre compte de cette coïncidence autrement qu’en invoquant la Providence,  , Stephen  Hawking, professeur à Cambridge lui aussi,  a émis  l’hypothèse , sans aucune preuve évidemment, que notre univers ne  serait qu’un  parmi des  milliards d’autres éclosant comme des bulles chacun dans son espace propre ( ces espaces n’étant  nullement réductibles  à un seul) , seuls ceux qui sont cohérents subsistant.

Nul doute que ces tentatives ont quelque part le projet de revenir  à un équivalent de l’univers  éternel, sans aucune  singularité susceptible d’ interroger   l’homme à  partir de données purement scientifiques.

De même les investissements  considérables réalisés depuis quelques années  pour découvrir des exoplanètes , avec le secret espoir qu’elles seraient habitées, ne sont pas étrangers  à l’ambition  de réduire la singularité de l’homme lui-même. Espoir d’autant plus entretenu  que son émergence  apparait de plus en plus improbable à mesure que l’on approfondit la complexité du  mystère de  la vie, improbabilité  compensée,   il est vrai , par la découverte que les sites planétaires   que l’on  peut supposer  propices à la vie se démultiplient.

Comme il est normal  que les scientifiques   cherchent,  chaque fois qu’ils le peuvent,  une explication naturelle à    ce qu’ils observent, tous  ces efforts sont légitimes.  En outre , le principe  de la séparation des domaines , de l’interdiction de se situer à la fois dans le champ scientifique et dans  le champ philosophique demeure inchangé , aussi bien dans le camp de l’Eglise que dans celui des scientifiques laïques.   

 

Par-delà la science, l’épistémè

 

Mais tout ne se passe pas dans le rationnel.  Les idées tant philosophiques que scientifiques qui émergent    à une époque donnée  déterminent  une architecture culturelle propre à cette  époque  qui sous-tend, au-delà de toute légitimité scientifique ,  une certaine vision du monde et induit même une sorte de   circulation des  modèles entre les  sciences. Erwin Panofsky[4] avait montré  les consonances entre l’architecture gothique et la pensée scolastique , deux domaines en principe rigoureusement  indépendants.  Michel Foucault[5] a qualifié cet  ensemble de correspondances interdisciplinaires l’ épistémè (ἐπιστήμη) ,   : « Ce sont tous ces phénomènes de rapport entre les sciences ou entre les différents discours dans les divers secteurs scientifiques qui constituent ce que j’appelle l’ épistémè d’une époque »[6] . La plus typée qu’il ait décrite est  celle  de l’âge  classique (XVIIe-XVIIIe siècle) où il montre les correspondances, non  scientifiques mais  réelles,   entre le  cartésianisme,  l’opposition tranchée   du rationnel et de l’irrationnel,  l’enfermement des fous et des pauvres  , mais aussi entre  la taxinomie zoologique et botanique et   la taxinomie linguistique, le  souci général de  classer , d’ étiqueter ,d’  organiser.  Evoquant le XXe siècle , il montre comment  autour du structuralisme , se regroupèrent un certain nombre de savoirs sur l’homme  indépendants les uns des autres ( c’est ce qu’il appelle la « mort de l’homme », le fait qu’il ne soit  plus un  objet de science dans sa  globalité)  mais cultivant tous l’idée de causalité structurale , distincte de  la causalité directe  et  fondée sur  l’appartenance  des objets étudiés  à un même champ  ( par exemple les  modèles linguistiques  ou familiaux) .

Dans cette perspective, il est clair que les théories de  Carnot  et   de Lemaître ne sont pas sans effet dans le champ du savoir contemporain.  Quoi qu’on en pense, elles  rendent l’idée de Création moins étrange. Quand Nietzsche disait « Dieu est mort », c’est à ce champ civilisationnel  qu’il  se référait ayant le sentiment qu’à son  époque, l’idée de Dieu,   devenue inutile , n’avait plus de sens. D’où sa révolte devant le théorie de Carnot-Thomson.  Les  militants athées, nombreux dans la communauté scientifique,  ont pu légitimement s’inquiéter de l’impact tant du second principe de la thermodynamique  que  de l’idée  de Big bang dans la culture dominante.  Comme ces deux théories  sont toujours d’actualité, aucune   n’ayant été  encore validement réfutée, ni près, il est incontestable que l’épistémè  contemporaine  se trouve plus ouverte que  ne l’étaient les  précédentes  à l’idée judéo-chrétienne   d’une Création venant  « au commencement ». 

 

Roland HUREAUX

 

 

 

 

 

[1] Saint Augustin, Confessions, Livre V, chapitre VI

[2] Nietzsche, Ecce homo, Préface, § 3.

[3] https://information.tv5monde.com/info/l-univers-ne-commence-pas-avec-le-big-bang-entretien-avec-etienne-klein-3847

[4] Erwin Panofsky, Architecture gothique et pensée scholastique  ( préface de Pierre Bourdieu) , 1951

[5] Michel Foucault, Les mots et les choses, Gallimard, 1966

[6] Entretien de 1972

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4 novembre 2021 4 04 /11 /novembre /2021 16:33

 

LE CYNISME DE MACRON DANS L’AFFAIRE VINCENT LAMBERT

           21/05/2019

La décision de la Cour d’appel  de Paris   obligeant le CHU de Reims    à reprendre  l’alimentation de Vincent  Lambert apporte un immense  soulagement, non seulement à  ceux de ses proches qui se préoccupaient de son sort , sa mère en tête, mais aussi à tous ceux qui  sentaient confusément combien la France se serait reniée par une exécution  aussi inhumaine    

Mais le combat n’est pas terminé et il exige une pleine lucidité. 

Il fallait un singulier cynisme au président Macron pour répondre à l’interpellation de Mme Lambert mère qu’il ne pouvait  interférer avec une décision de justice et donc interrompre la  mise à mort du malheureux Vincent .

D’abord parce que la justice n’a,  à notre connaissance,  pas obligé  de  mettre fin à ses  jours; elle s’est contentée, avant que la Cour d’appel n’en décide autrement ,  de ne pas   tenir cela  pour illégal.  La décision de mettre à mort Vincent Lambert  émanait en principe de l’hôpital et nul doute que  si le chef de service s’y était opposé,  la question de se serait  pas posée. Une partie du personnel infirmier  a d’ailleurs  manifesté sa  répulsion en arrêtant le travail  le lundi 20  mai, début de la procédure  létale.  Il  reste que,  dans un pays comme la France,  l’hôpital se  trouve dans  une chaîne  hiérarchique qui remonte au ministre de la santé et par-delà  au  président de la République. Quand Mme Buzyn, ministre de la  santé  annonce que la France  ne suivra  pas l’avis du  Comité spécial  de l’ONU pour   la   protection des droits et de la dignité des handicapés  demandant  le maintien en vie , au moins provisoire,  de Vincent  Lambert,  tous ceux qui connaissent les procédures diplomatique savent que ce n’est pas un  ministre technique qui peut statuer sur les rapports de la France et de l’ ONU.   Une telle  décision ne  pouvait émaner que  du président de la  République.

Comment s’étonner d’ailleurs que le président ait pris une telle position ? N’avait-il pas avait inscrit le droit à l’euthanasie  dans son  programme ?

Tous  les  bien-pensants qui , avant son élection et après, avaient  pris l’actuel président pour un enfant  de Marie devraient enfin faire  preuve de lucidité .

Aux Bernardins , Macron n’avait pas caché sa position : « Cette voix de l’Eglise, nous savons au fond vous et moi qu’elle ne peut être injonctive. Parce qu’elle est faite de l’humilité de ceux qui pétrissent le temporel. Elle ne peut dès lors être que questionnante. »  Sous cette rhétorique à l’eau bénite, quel mépris !

Sur  tous les sujets sensibles, le président est proche des positions que le pape Jean-Paul II appelait la culture de mort, la meilleure  illustration en étant   le projet gouvernemental d’ouvrir la procréation artificielle aux femmes seules ou lesbiennes,   et peut-être de faciliter  l’adoption d’enfants ayant fait l’objet, en France ou à l’étranger, d’un contrat de gestation pour autrui. 

Macron qui se proclame haut et fort  européen   est  sur les questions sociétales pleinement en phase avec les instances de l’Union européenne. Il est loin le temps où on pouvait dire que celle-ci était une construction chrétienne ,   fruit d’initiatives de Pères fondateurs croyants .  Elle est aujourd’hui  le lieu principal d’où se diffuse  une culture hostile , non seulement à l’héritage chrétien mais à la  simple morale naturelle.    Les  institutions européennes  harcèlent au nom des droits de l’homme les quelques pays qui n’ont pas  pleinement légalisé  l’avortement. Au Parlement européen , les motions les plus extravagantes promues par une majorité pro-LGBT font florès.

Espérons  que  la France, grande nation européenne , saura résister aux sirènes d’une pseudo-modernité qu’ont suivies  de  petits pays sans repères comme les Pays-Bas ou la Belgique  et échapper  à la tentation de légaliser l’euthanasie , si redoutée  des personnes âgées .  L’émotion qui a suivi l’annonce de la fin  de Vincent  Lambert , comparable à bien des égards à  celle qui a suivi l’incendie de Notre-Dame, est à  cet égard un heureux présage.

 

Roland HUREAUX

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4 novembre 2021 4 04 /11 /novembre /2021 15:29

Roland Hureaux -  La France et l’OTAN en Syrie, le grand fourvoiement, Ed. Bernard Giovanangeli .

Revue des anciens élèves de l'ENA , 02/05/2019

Roland Hureaux , vous avez écrit  la France et l’OTAN en Syrie : qu’est-ce qui vous a amené à écrire un livre sur ce sujet ?

Bien qu’ayant fait essentiellement une carrière de bureaucrate, comme beaucoup  de mes camarades, j’ai toujours eu  en moi un baroudeur qui sommeillait. Faisant ma mobilité dans  une ambassade africaine, j’avais déjà  , avec l’accord du Quai d’Orsay,  été le premier diplomate français à visiter un camp de l’ANC, le mouvement de résistance sud-africain.

Quad a éclaté la guère de Syrie, j’ai ressenti le besoin d’aller sur place , ni comme diplomate, ni comme humanitaire, ni a fortiori comme militaire, mais  comme une sorte de correspondant de guerre sans titre, si vous voulez.

Mais ce qui m’a motivé le plus c’est l’indignation  devant l’absurdité de cette guerre  et devant   les mensonges dont elle a été entourée. 

Quand vous parlez d’absurdité , est-ce cela le grand fourvoiement ?

Oui, l’engagement de l’OTAN et singulièrement  de la France n’avait aucune justification en termes d’intérêt  national. Or sans cet engagement nous aurions eu quelques échauffourées, une répression  sans doute musclée de  Bachar el Assad mais pas 350 000 morts ( ou plus)  et 6 millions de réfugiés.

Pour la France,  c’est  particulièrement  grave ; de  temps immémorial , même au temps de la Terreur montagnarde ou  de la  république anticléricale ,   elle se faisait forte  de protéger  les chrétiens d’Orient , pas seulement pour  des raisons spirituelles mais  parce qu’ils étaient un relais important de notre influence. Or là , nous avons choisi pour la première fois depuis 750 ans le camp contraire à leurs intérêts.

Le régime de Bachar el-Assad ne justifiait-il   pas cette guerre ?

C’était une dictature,  ni meilleure,  ni pire qu’une autre,  que l’Arabie saoudite par exemple où on vient de décapiter 45 personnes en public.

Il faudrait  une singulière naïveté  pour penser  que les droits de l’homme ont été la raison de la guerre ; ils sont venus la justifier après coup.

Pour la France , et  même pour les Etats-Unis, le bilan  de cet engagement  est entièrement négatif.

 

Vous parlez aussi de mensonge ?

Oui, je ne crois pas qu’on ait dit clairement que  l’intervention de la  France, comme du reste de l’OTAN,   s’est fait d’abord du côté des djihadistes ; les Français croient que nous sommes allés  là  bas combattre le terrorisme . D’où leur indignation devant  les djihadistes fançais  qui veulent rentrer en France. Mais ils étaient la plupart du temps du côté de  nos forces , modestes au demeurant puisqu’il s’agissait  essentiellement de conseillers techniques . Ils n’étaient pas en tous  cas en face de nous. 

L’hystérie internationale  qui a suivi les attaches chimiques imputées au régime part aussi de  faits qui sont loin d’être établis    :  de plus en plus,  des doutes apparaissent tant sur la réalité    de ces attaques que sur leur cause véritable. 

Enfin je ne crois  pas  qu’on   ait dit non plus qu’en définitive , il s’agit d’une défaite de l’Occident . La Russie se retrouve renforcée dans cette région.  C’est pourquoi  certaines forces des deux côtés de  l’Atlantique voudraient ne pas en rester là , espérant renverser la situation.  Je ne souhaite pas  au peuple syrien que  cela arrive : il y a déjà assez souffert.

Pourquoi le régime a-t-il résisté malgré les pronostics de tous ceux qui disaient qu’il i n’en avait plus que  pour quelques  jours ? Est-ce seulement  grâce à l’aide  russe ?

Le régime  ne  s’appuyait pas seulement sur les minorités mais sur les parties les plus évoluées de l’économie  et de la société y compris sunnites. En outre l’Etat syrien,  construit sur le modèle français  et qui s’est doté d’une ENA il y a vingt ans,     a montré une grande capacité de  résilience.  

En définitive, c’est un pamphlet que vous avez écrit ?

C’est,  si l’on veut,  un ouvrage engagé, mais j’ai voulu aussi exposer le plus clairement  possible les enjeux  géopolitique  en m’efforçant de   ne rien oublier d’essentiel. Pamphlet peut-être,  mais tout autant manuel.

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4 novembre 2021 4 04 /11 /novembre /2021 15:25

 

LE CATHOLICISME ET LA SCIENCE

12/12/ 2018

De manière étonnante, demeure dans les esprits l’idée que l’histoire des rapports du catholicisme et de la science (au sens moderne du mot) serait celle d’un affrontement permanent, une vue excessivement partielle, partiale et donc largement fausse.

S’il est un sujet où l’arbre cache la forêt, c’est bien celui-là. L’arbre, c’est l’affaire Galilée, non point en tant que telle mais par le retentissement que lui donnèrent à partir de la fin du XVIIe siècle les adversaires du catholicisme.  Nous y reviendrons.

La forêt, ce sont deux mille ans de coopération où l’Eglise a peu à peu constitué la matrice, mis en place le terreau d’où devait surgir   l‘admirable édifice de la science moderne.

Il est vrai que l’Antiquité grecque avait déjà posé les fondements de la méthode scientifique moderne et abouti à des résultats extraordinaires si l’on tient compte des moyens limités de l’époque : ainsi le calcul du diamètre de la terre par Eratosthène (IIIe siècle avant J.C.).  

Il est vrai aussi que l’intérêt pour la science semble   s’affaiblir dans le courant des IVe et   Ve siècles, au moment où le christianisme se répand dans l‘Empire. Ce n’est sûrement pas à cause de saint Augustin qui, combattant les théories gnostiques de Mani, note : « je ne trouvai chez cet auteur l’explication rationnelle ni des solstices, ni des équinoxes, ni des éclipses, ni de rien de ce que m’avait fait comprendre la sagesse profane »[1].  

Très tôt l’Eglise établit la distinction entre la vraie science (la « sagesse profane ») et les théories gnostiques fumeuses, qui tout en révérant le savoir, sont de la fausse science. N’opérant pas cette distinction, les positivistes de l’époque récente, qui croient reconnaitre   leurs ancêtres dans ces gnostiques dont ils ne connaissent pas les doctrines, imputent à tort au christianisme d’avoir toujours combattu la science.

Le christianisme a, d’ailleurs, dès le commencement, repris à son compte les anathèmes sans concession de la Loi juive à l’encontre de la sorcellerie (Lv 20, 6-8,  Dt 19, 31) et vivement déconseillé  le  recours à  l’astrologie, la magie, la chiromancie ( saint Augustin , Confessions IV, 3,4)  - et plus tard l’alchimie, déblayant ainsi le  chemin pour le véritable esprit positif. Il s’en faut de beaucoup que la philosophie comme la science païenne, non plus que les gnoses, se soient alors pleinement déprises de ces faux savoirs au sein d’une société antique où les pratiques superstitieuses étaient communes à tous les niveaux de la société.

Pour les mêmes raisons et du fait que l’astronomie ne s’était pas encore nettement détachée de l’astrologie ou la chimie de l’alchimie, certains hommes d’Eglise furent amenés à suspecter les unes comme les autres, faute de bien les distinguer.

C’est dans ce contexte que se produisit un des évènements les plus importants de l’histoire, le concile de Chalcédoine en 451.  L’objet immédiat en était la définition de la double nature du Christ : « Un seul et même Christ, Fils, Seigneur, l'unique engendré, reconnu en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division et sans séparation, la différence des natures n'étant nullement supprimée à cause de l'union, la propriété de l'une et l'autre nature étant bien plutôt gardée et concourant à une seule personne. » 

Marcel Gauchet[2] a montré comment ce texte a des  implications au-delà de la personne du Christ car il   a déterminé, plus largement, les relations entre la nature et le surnaturel dans l’espace chrétien.  En reconnaissant que les deux natures du Christ coexistent sans confusion et sans séparation, il autorise l’interprétation autonome de l’ordre naturel, en d’autres termes l’approche   scientifique, ne liant pas le surnaturel mais le laissant   dans son ordre propre, en même temps qu’il interdit toute approche préscientifique de type magique, fondée sur une confusion entre les deux ordres. Il en résulte entre autres que l’ordre   surnaturel (par exemple la prière) ne fait pas nombre avec la causalité naturelle.

Le philosophe Alexandre Kojève est allé plus loin en montrant que le dogme chrétien de l’incarnation a seul rendu possible la naissance de la physique mathématique (et donc de la science moderne).  « Peu de faits historiques sont aussi difficilement contestables que celui de la connexion entre la science et la technique modernes et la religion, voire la théologie chrétienne. » En tenant pour divine une parcelle   de l’univers physique, l’incarnation légitimait la possibilité   de découvrir des lois mathématiques dans le monde réel, ce que la philosophie   grecque (et les autres pensées, chinoise, indienne, juive, arabe) croyait   réservé aux réalités célestes. C’est pourquoi « la physique mathématique à vocation universelle est née au XVIe siècle en Europe occidentale et qu'on ne la trouve ni avant, ni ailleurs. Sans doute la retrouve-t-on de nos jours un peu partout dans le monde. Mais il n'en reste pas moins qu'elle ne se trouve que là, où se présente aussi sinon le christianisme en tant que religion, du moins la civilisation -   que nous n'avons aucune raison de ne pas appeler chrétienne. » [3]       

Le christianisme n’aurait-il pas néanmoins, à partir du Ve siècle, contribué au déclin des sciences, au moins en Occident ?  Il est vrai qu’au sein du mouvement monastique alors en pleine essor, beaucoup ne veulent connaitre que ce qui a trait au salut, soit l’Ecriture et les Pères d’Eglise, tenant pour inutile tout le reste, notamment la philosophie grecque.  Cette position ne fut toutefois pas unanime. Certains hommes d’Eglise s’attachèrent au contraire à préserver, dans un temps de barbarie, ce qui restait du savoir antique.  Ce savoir demeurant circonscrit, certains purent même en faire le tour, sachant tout ce qu’il y avait alors à savoir. Ainsi Isidore de Séville (550-636) qui écrivit ses Etymologies pour recenser tout le savoir de son temps ou Gerbert d’Aurillac (946-1003) devenu pape en 998 sous   le nom de Sylvestre II.

C’est par les manuscrits inlassablement recopiés   par les clercs que nous est parvenu le   savoir antique, avec des pertes il est vrai considérables, sans que l’on puisse dire que ces pertes   ont affecté davantage la science que la littérature, ni qu’elles aient été dues plus aux chrétiens qu’aux derniers païens, les uns et les autres victimes des désordres croissants de ce temps.

Dès les débuts du second millénaire, l’Europe désormais entièrement chrétienne se dégage peu à peu de l’obscurité où le déclin de la civilisation antique l’avait plongée, s’attachant notamment à reconstituer le savoir antique, avec l’aide de Byzance et, dans une moindre mesure, de l’Espagne musulmane.  

Ce retour progressif à la lumière (sinon aux Lumières) ne se sépare jamais d’une volonté de diffusion.  C’est au sein de l’Eglise   qu’ont été instituées   les premières universités (Italie, XIIe siècle), les premiers collèges secondaires (Ordre des Jésuites, XVIe siècle) et le premières écoles primaires (Saint Jean Baptiste de la Salle, XVIIe siècle).  C’est pour répandre les lumières de l ’Eglise que, en coordination avec les Lassaliens, le roi Louis XIV, par l’Ordonnance du 13 décembre 1698 obligea toutes   les paroisses de France à se doter d’une école élémentaire et les parents à y envoyer leurs enfants jusqu’à 14 ans.  De l’Eglise catholique sont sortis aussi les premiers hôpitaux.

On ne saurait comprendre l’essor de la science moderne sans cet effort progressif de l’Eglise pour éduquer peu à peu toutes les classes de la société, constituant ainsi un terreau    qui n’apparait dans aucune des civilisations jugées comparables comme l’Inde ou la Chine.  

 Comme l’a montré Kojève, c’est dans l’ombre du christianisme que la science moderne émerge aux XVIe et XVIIe siècles. Aussi ne sera-ton pas étonné que les premiers savants, Tycho Brahé, Kepler, Galilée, Pascal, Descartes, Newton, Harvey, Leibniz, aient fait profession d’être chrétiens, catholiques ou protestants, même si Newton refusa la Trinité et s’adonna avec passion à l’astrologie et à l’alchimie.   

Au cours des derniers siècles , au moins trois grands savants dont les découvertes ont été essentielles, furent des  prêtres, tout ce qu’il y a de plus  orthodoxes : le polonais Nicolas Copernic (1473-1543),  qui avait étudié aux universités  de Bologne et de Padoue, inventeur de la théorie héliocentrique du système solaire, cela un siècle avant  Galilée et sans que personne, de son temps,  ait objecté, le tchèque Grégor Mendel (1822-1884), moine augustin, découvreur des  lois de la génétique, le belge Georges Lemaître (1994-1966) , principal inventeur de  théorie du Big bang. Leur simple existence montre l’interconnexion profonde entre   l’histoire des sciences et l’institution ecclésiastique. 

Reste la malheureuse affaire Galilée, passée inaperçue en son temps, mais à laquelle, plus tard, la polémique protestante, puis la philosophie des Lumières donnèrent un retentissement qui se prolonge jusqu’à nos jours et qui n’a pas fait peu pour accréditer l’idée que l’Eglise catholique était ennemie du progrès des sciences.  

Des études récentes[4] ont relativisé cette manière de poser le problème.  Galilée (1564-1642) était profondément catholique : deux de ses filles se firent religieuses. Il put jusqu’ à près de 70 ans exercer ses activités scientifiques (ce n’était pas un métier, il était assez riche pour ne pas en avoir) sans rencontrer de problèmes majeurs. Son procès s’inscrit dans une querelle qu’il eut avec les Jésuites, l’un d’eux, le père Grassi, découvreur des taches solaires, ayant la chaire d’astronomie à l’université grégorienne. Tout en étant par ailleurs extrêmement éclairés, les Jésuites, tenaient   à ce qu’avait   dit Ignace de Loyola: « ne jamais s’éloigner d’Aristote », Aristote pour qui le soleil tournait autour de la terre. Cet attachement à Aristote fut peut-être plus important que la référence à la Bible où on cherche en vain une négation claire de la thèse héliocentrique.   La querelle fut envenimée par le tempérament de Galilée arrogant et indiscret.  Quand un de ses proches amis     fut élu pape sous le nom d’Urbain VIII, il le mit en difficulté en faisant ostensiblement état de sa proximité avec lui dans un contexte politique difficile, en pleine guerre européenne : le parti espagnol critiquait le pape pour ses orientions plutôt profrançaises et dénonçait son laxisme envers Galilée. De guerre lasse, le pape se crut obligé de le déférer au tribunal de l’Inquisition, où il se rendait chaque matin en carrosse, logeant chez l’ambassadeur de Florence. Les jésuites   l’avaient attaqué en sous-main pour sa supposée croyance en la théorie atomiste de Démocrite. Cela aurait été une accusation grave non seulement parce que les atomistes, anciens et modernes, étaient généralement    athées mais aussi parce que l’atomisme affaiblissait la théorie aristotélicienne distinguant l’essence des   choses de leur apparence, théorie qui permettait à la scolastique de rendre compte de l’eucharistie :    que devenait celle-ci si, au lieu de l’essence supposée divine du pain consacré, ne se trouvait qu’un tourbillon d’atomes ? Le pape écarta cette accusation pour ne retenir que la question de l’héliocentrisme jugée plus bénigne.   Galilée fut condamné à   une assignation à domicile (son palais de Florence), c’est à dire à se tenir éloigné de Rome et à une rétractation aussi humiliante que déplorable. Dès 1741, l’Eglise devait retirer de l’index l’œuvre de Galilée.

Moins qu’une opposition de principe entre la foi et la science, il faut voir dans cette affaire un règlement de comptes à la cour de Rome, une retombée de la guerre franco-espagnole et aussi une querelle entre écoles scientifiques, comme il y en a eu beaucoup dans l’histoire des sciences.

Formellement la théorie géocentrique   des épicycles de Ptolémée, issue d’Aristote, ne contredisait pas l’observation mais   elle était moins simple que la théorie héliocentrique et violait donc le principe d’Ockham selon lequel entre deux explications, la science doit choisir la plus simple. L’attitude de l ’université de Rome fut-elle différente de celle de la communauté scientifique refusant pendant 50 ans la seconde loi de la thermodynamique de Carnot-Clausius parce qu’elle semblait annoncer une fin du monde ou   celle de la très républicaine Académie des sciences écartant avec mépris la découverte de la pénicilline par Ernest Duchesne en 1897 (l’invention devait nous revenir d’Angleterre 35 ans plus tard)  ?

L’Eglise au demeurant avait quelques raisons de se méfier : des théories gnostiques qui assimilaient le Soleil à Dieu le Père, la Terre au Fils et l’éther entre les deux au Saint-Esprit (auxquelles aurait adhéré Kepler lui-même) étaient alors en circulation. Nous savons aujourd’hui que le soleil, pas plus que la terre, ne sont au centre du monde. 

Contrairement à ce que beaucoup croient, l’Eglise catholique n’a jamais formellement condamné la théorie de l’évolution – même si elle laissa ici et là quelques vicaires se déchaîner contre elles [5]; seuls professent une interprétation littérale de la Genèse de la création en sept jours les protestants évangélistes et les musulmans.  Comment aurait-il pu en être autrement ?  Origène et saint Augustin ne croyaient pas qu’il faille prendre à la lettre le début de la Genèse, qui conserve au demeurant le mérite de présenter, de manière symbolique, quelque chose comme une émergence progressive du monde qui converge avec les données contemporaines de la science. Le grand théologien anglais John Newman marqua de l’intérêt pour la théorie de Darwin, son contemporain. La mise à l’index des écrits de Teilhard de Chardin ne concernait   pas son adhésion à la théorie de l‘évolution mais l’évacuation du péché originel dans son système. L’encyclique Humanis generis (1950) marque l’adhésion, discrète il est vrai, de l’Eglise à la théorie de l’évolution, dont Jean Paul II devait déclarer plus tard qu’elle était « plus qu’une hypothèse ».

L’Eglise n’en a pas moins continué à combattre les gnoses, c’est à dire les fausses théories à prétention scientifique  dont la version moderne est l’idéologie, cela avec d’autant plus de détermination qu’elle y a vu un danger majeur pour les sociétés. La condamnation au bûcher de Giordano Bruno en 1600, pour contestable qu’elle soit,  ne fut pas celle d’un vrai scientifique mais d’un gnostique aux idées brumeuses.  L’Eglise n’a eu aucune réticence à s’opposer aux théories à prétention scientifique potentiellement destructrices pour la société comme le matérialisme dialectique, l’inégalité de races humaines ou aujourd’hui la théorie du genre.

Au fil des ans, elle a affiné sa formulation des relations entre   la foi et la science, inscrites elles-mêmes dans la problématique des relations de la foi et de la raison.

Les idées des Lumières relatives à l’opposition de science et de la foi s’étant plus ou moins imposées sous la Révolution française, la génération romantique revenue à la tradition s’engagea sur la voie du fidéisme, l’idée que la foi, qu’elle voulait retrouver, était une adhésion totalement irrationnelle à des idées non démontrables. Le Premier Concile du Vatican (1870) réagit en proclamant que la raison pouvait conduire à certaines vérités de la foi, comme l’existence de Dieu.   La théorie catholique sur ce sujet est claire : la raison et la révélation ont la même origine :  toutes deux viennent de Dieu et traitent du même sujet : le monde réel, physique ou métaphysique. Elles se sauraient donc se contredire. Si elles semblent le faire à un moment donné, la prudence du croyant doit l’amener à suspendre son jugement relatif à la théorie scientifique   qui semble aller contre  les données de la foi en attendant que la question soit    approfondie, précisément ce   que saint Robert Bellarmin avait conseillé à Galilée : présenter la théorie héliocentrique comme une hypothèse et non une certitude.

Encore faut-il s’entendre sur la notion de vérité scientifique.  Karl Popper a justement montré, après Claude Bernard et d’autres, qu’une théorie scientifique était une interprétation des faits à caractère toujours provisoire et que donc elle pouvait être un jour remise en cause. Ce qui ne doit pas nous amener à mépriser la solidité quasi-définitive de certaines théories.

Un exemple de l’intérêt de cet approfondissement :   dans Humanis generis, déjà citée, Pie XII refusa le polygénisme, l’idée que l’humanité actuelle pourrait descendre de   plusieurs lignées distinctes. Malgré son caractère très politiquement correct, cinq ans après la chute du nazisme, cette prise de position fut vivement contestée par le monde scientifique. Pourtant   l’évolution de la connaissance fait aujourd’hui pencher la balance vers le monogénisme, l’idée que l’humanité actuelle provient sinon d’un couple unique, du moins d’un très petit nombre d’hommes vivant ensemble.

Disons enfin qu’on ne saurait confondre  le refus du progrès des sciences qui, quoi qu’on dise, n’a jamais été la position  de l’Eglise , avec le refus de certaines méthodes de recherche attentatoires à ce qu’elle juge être la dignité de l’ homme , dans le but, non point de faire obstacle au progrès mais de  préserver cette dignité : au Moyen-Age, le  respect de cadavres conduisit certaines autorités ecclésiastiques  (pas toutes)  à interdire  la dissection ;  au XXe et XXIe siècles, le respect de l’embryon  humain fonde l’Eglise  à interdire    toute expérience sur lui. Pour respectable qu’elle soit, la recherche scientifique est une fin qui ne justifie pas tous les moyens.

A l’autre bout de la chaîne de la connaissance, on peut adhérer à certaines théories scientifiques sans approuver   toutes les applications qui peuvent en être faites : par exemple adhérer à la théorie d’Einstein selon laquelle la matière et l’énergie sont équivalentes et être hostile à l’arme nucléaire.  

Au total on retiendra que l’Eglise catholique et la science ont en commun une longue histoire qu’on ne saurait réduire à des schémas simplistes, marquée au contraire par de constantes synergies.      En censurant dès l’origine, dans la suite du judaïsme, toutes les formes de superstitions, en combattant les fausses sciences de type gnostique, en écartant à Chalcédoine toute confusion entre l ’ordre naturel et le surnaturel, en développant les universités et les autres formes d’enseignement de différents niveaux, le catholicisme (et plus largement le christianisme) a peu à peu mis en place ce qui devait être le berceau de la science moderne et de la civilisation scientifique.

 

 

 

 

 

[1] Saint Augustin, Confessions , Livre V, chapitre III

[2] Marcel Gauchet , Le Désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion, Gallimard, Paris, 1985.

[3] Alexandre Kojève, L’origine chrétienne de la science moderne, in   Mélanges Alexandre Koyré, publiés à l’occasion de son soixante-dixième anniversaire, vol. I, 1964. Kojève ne se revendiquait pas chrétien.

 

[4] Pietro Redondi, Galilée hérétique , Gallimard 1985 ; Aimé Richard, La vérité sur l’affaire Galilée, F.-X. de Guibert, 2007.

[5] Seul un Décret de la commission biblique interdit  de mettre en doute une lecture littérale des principaux points de  la Genèse (1909) . On voit cependant  qu’il s’agit d’un texte de niveau hiérarchique inférieur .

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