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Roland HUREAUX

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23 octobre 2015 5 23 /10 /octobre /2015 19:13

Compte-rendu de :

Cardinal Robert Sarah (avec Nicolas Diat), Dieu ou rien , entretien sur la foi, Fayard, février 2015.

paru dans la Revue Résurrection

Pour qui se demanderait s'il existe encore dans le monde francophone une personnalité religieuse suréminente, il est clair qu'avec le cardinal Sarah, originaire de la Guinée, l'Eglise dispose d'un homme à la mesure des défis de notre temps.

Malgré le cadre contraint de l'entretien, le livre où il expose à la fois son expérience et sa vision de la foi - et de l'Eglise - est traversé d'un souffle qui rappelle les plus grands textes de Jean-Paul II, qu'il cite d'ailleurs souvent, comme l'ensemble des papes de la période récente, notamment François.

Etonnant destin que celui de cet enfant de la brousse né en 1946 à Ourous (Guinée) , au temps de la colonisation française, dans une famille pauvre , convertie récemment, unie et pleine de foi. Il dit avec émotion tout ce qu'il doit aux missionnaires spiritains présents dans son village: non seulement la foi mais aussi une formation de base solide. Ils l'orientent très tôt vers le séminaire: successivement étudiant à Abidjan, Nancy, Rome, Jérusalem , il acquiert une formation d'une extrême solidité , notamment biblique et patristique, qui transparait à chaque page de son entretien . C'est ce qui lui permet d'être ordonné prêtre à 21 ans puis , quand le pouvoir expulse tous les missionnaires du pays , d'être nommé par Paul VI archevêque de Conakry à 33 ans ! Son prédécesseur est au bagne, il n'a pas de résidence et doit gérer au jour le jour une difficile relation avec le dictateur communiste Sékou Touré, plus complexe apparemment qu'avec la majorité musulmane. Il est appelé à Rome en 2001 comme secrétaire de la Congrégation pour l'évangélisation des peuples, puis nommé en 2010 , à la fois président de Cor unum et cardinal avant d'être désigné par François en 2014 préfet de la congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements .

La vision qu'il exprime tout au long de son ouvrage a la grandeur de la simplicité : "l'Eglise est uniquement faite pour adorer et pour prier", ce qui n'empêche pas de dire aussi que "la charité est la nature même de l'Eglise."

La prière - et le jeûne sur lequel il insiste - , est la base de tout. Elle est "le plus grand besoin du monde actuel". Quand elle est vivante , la foi se développe et les œuvres suivent, à commencer par l'évangélisation qui suit tout naturellement la prière : "Malheur à moi si je n'annonçais pas l'évangile" (1 Co 9, 16).

Une grande partie du chapitre VII est consacrée à la prière . Ce devrait être un grand classique par son originalité et sa profondeur. On en retiendra qu'elle "consiste finalement à se taire pour écouter Dieu qui nous parle et l'Esprit Saint qui parle en nous" , qu'elle est moins parole que silence.

Admirateur du monachisme qu'il a implanté en Guinée, il voit le sommet de la prière dans la liturgie qui doit refléter la gloire de Dieu. Toujours dans la ligne de son christocentrisme radical, il rappelle que "la messe est un acte du Christ et non des hommes" , que le sacrement est une actio dei - et pas seulement un signe comme on le dit trop, selon nous, depuis le Concile.

Très sensible à ce qui advient à l'Europe chrétienne et à l'Occident en général, lieu d' "un athéisme de plus en plus prosélyte", il y voit l'effet d'un effondrement de la prière et donc de la foi. L'Occident déchristianisé est selon lui le foyer d'un nouveau colonialisme beaucoup plus dangereux et pervers que le premier car il vise à l'"imposition violente d'une fausse morale et de valeurs mensongères". Sarah se réfère aux pressions insensées, peu connues en France, de l'ONU, des Etats-Unis et de certaine fondations (Bill Gates) sur les pays d'Afrique pour qu'ils adoptent le mariage homosexuel , sous peine de voir l'aide coupée.

La théorie du genre est pur lui un véritable "totalitarisme onirique", témoignant d'une perte de sens du réel . L'homosexualité n'est pas la cause d'une minorité mais "la pierre angulaire d'une nouvelle éthique mondiale" . Le vrai christianisme est au contraire du côté de la réalité qui, selon lui, est "supérieure à l'idée". L'officialisation de l' avortement et de l'euthanasie entrent dans le même projet alors que , "l'Occident est le continent qui humilie et méprise le plus honteusement la femme".

Les conséquences de cette situation pourraient être immenses : "L'immense influence économique, militaire et médiatique d'un Occident sans Dieu pourrait être un désastre pour le monde" .

Déjà une victime : les Chrétiens d'Orient: "Certaines puissances occidentales auront été actrices directement ou symboliquement d'un crime contre l'humanité ". On peut penser que la cardinal , qui évite les attaques directes, vise l'aide apportée par les Occidentaux aux mouvements djihadistes. Tout cela est l'œuvre du diable contre lequel Jésus nous dit que seuls sont efficaces la prière et le jeûne.

Envisageant que l'Afrique puisse être au contraire le lieu d'un "printemps de Dieu" et ne méprisant pas ce que les traditions africaines qu'il connait bien peuvent avoir de positif, le cardinal ne fait cependant preuve d'aucune complaisance, ni pour les rites d'initiation qui, dit-il, bloquent la société , ni pour les superstitions qui maintiennent l'homme en état d'angoisse. Il évoque le rôle passé de l'Afrique dans l'Eglise, depuis la fuite en Egypte et Simon de Cyrène jusqu'au concile de Carthage (IVe siècle ) qui imposa le célibat des prêtres, ce qui lui permet de dire : "J'affirme donc avec solennité que l'Eglise d'Afrique s'opposera fermement à toute rébellion contre l'enseignement de l'Eglise". L' enfant de l'Afrique n'hésite pas à contredire, avec déférence, le cardinal Reinhardt Marx , président de la toute puissante conférence épiscopale de l'Allemagne , s'indignant que "pendant que des chrétiens meurent pour leur foi et leur fidélité à Jésus, en Occident, des hommes d'Eglise cherchent à réduire au minimum les exigences de l'Evangile". "Pour beaucoup, il est normal que Dieu déverse sur eux sa miséricorde alors qu'ils demeurent dans le péché" . Pour lui, des questions comme la place des femmes ou celle des divorcés remariés , a fortiori des homosexuels sont "très typées géographiquement", c'est à dire cantonnées à un Occident en grave décadence spirituelle.

Le cardinal a au fil des pages de belles formules :"l'Eglise est comme la lune ; elle ne brille pas d'une lumière propre, elle reflète la lumière du soleil " , l'Eglise ne faisant que refléter la lumière du Christ. "La miséricorde consiste à jeter son cœur dans la misère d'autrui , à aimer l'autre au cœur de sa misère". Ou encore : "la recherche scientifique est toujours une avancée dans la compréhension de la Révélation et du monde" .

Il évoque les papes sous lesquels il a vécu , de Pie XII , le premier à ordonner des évêques africains et Jean XXIII, à Paul VI qui l'ordonna archevêque , Jean Paul II, Benoit XVI et François, sans oublier une mention de Jean Paul Ier.

Un seul regret : que, critiquant certaines idéologies contemporaines , ce parfait francophone use de l'anglicisme "droit humain" , au lieu de l'expression française correcte "droit de l'homme" !

RH

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23 octobre 2015 5 23 /10 /octobre /2015 19:11

Compte rendu de :

Cardinal Walter Kasper, La miséricorde, notion fondamentale d'Evangile, clé de la vie chrétienne, EdB, mars 2015.

Paru dans la revue Résurrection

L'ouvrage du cardinal Walter Kasper rassurera ceux qui pourraient s'inquiéter de la pérennité de la grande érudition théologique allemande qui a tant illustré les deux derniers siècles. Encore que le cardinal, président émérite du Conseil pontifical pour la promotion de l'unité des chrétiens , né en 1933, ne représente pas vraiment une relève.

Son ouvrage , loué par le pape François, offre une synthèse d'excellente facture sur la théologie de la miséricorde, à la fois sur le plan biblique ( Ancien et naturellement Nouveau testament), patristique, canonique, philosophique etc.

Une synthèse d'autant plus nécessaire que le XXe siècle a entretenu un rapport particulier à cette vertu : les catastrophes humaines sans précédent qui l'ont marqué , grands massacres ou génocides, ont fait monter les cris angoissés: comment un Dieu d'amour et de miséricorde a-t-il pu permettre de telles ignominies ? Ou bien : comment pourrait-on jamais pardonner à leurs auteurs ?

C'est pourquoi les derniers papes ont traité de la miséricorde: Jean Paul II lui a consacré sa première encyclique Dives in misericordia (1980); Benoit XVI également avec Deus caritas est (2005). Jean-Paul II a institué le dimanche de la miséricorde, le premier après Pâques, à la demande de sœur Faustine, première canonisée du XXI siècle.

Pourtant , dit le cardinal Kasper, la miséricorde n'a pas été , comme elle aurait dû l'être, au centre de la réflexion théologique : l'idée de l'impassibilité de Dieu a longtemps occulté la compassion de Dieu pour son peuple constamment exprimée dans la Bible. La plupart des philosophes antiques, de Platon aux Stoïciens , Aristote un peu moins, tenaient la miséricorde en suspicion. Les fondateurs de la modernité en ont fait une idée suspecte : Rousseau, Lessing, Kant et surtout Marx qui y voyait l'opium du peuple et Nietzsche pour qui "Dieu est mort ; c'est sa pitié pour les hommes qui a tué Dieu" et qui développe l'idée de la sélection d'une élite fondée sur son caractère impitoyable, idée dont on connait la terrible postérité.

Au XXe siècle cependant, une partie du courant phénoménologue puis existentialiste est venu corriger la raideur de la philosophie moderne en réhabilitant la subjectivité et éventuellement le pardon : ainsi Max Scheler, Edith Stein, Martin Buber, Jacques Derrida, dont , dit Kasper, les idées sur le pardon sont incontournables ; il cite également Emmanuel Levinas, Paul Ricœur, Jean-Luc Marion. Kierkegaard et Dostoïevski ne sont pas évoqués.

Malgré la contestation philosophique des modernes, la vertu de miséricorde rejoint la Règle d'or reconnue par toute l'humanité : "ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu' il te fasse", ce qui en fait une vertu universelle.

L'étude de Walter Kasper montre que la miséricorde est au centre du message de l'Ancien Testament , déjà, et surtout du Nouveau Testament. Entre les paraboles de la miséricorde, le nombreuses paroles du Christ appelant à la miséricorde , notamment les Béatitudes ( "Heureux les miséricordieux") et l'exemple même de sa vie, de sa passion et de sa mort , le sens même de l'Incarnation et de la Rédemption, tout dans l'Evangile est miséricorde.

Une miséricorde au sens large : aux envoyés de Jean Baptiste venus demander s'il est le Messie attendu , Jésus répond en citant Isaïe ( 61,1) : "Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne nouvelle est annoncée aux pauvres". Le mystère du Sacré-Cœur de Jésus exprime dans toute son étendue la miséricorde de Dieu.

Miséricorde contient deux racines : miser, le pauvre, cor , le cœur. Elle est attention du cœur pour les pauvres, quelle que soit l'origine de la pauvreté: matérielle ou morale, même si le mot recouvre d'abord , y compris chez Kasper, le pardon des offenses.

Comme le suggérait déjà Jean-Paul II, la miséricorde est encore plus essentielle que la justice si tant est que l'on puisse opposer l'une et autre . Pour saint Augustin : "qu'est ce que la justice de Dieu, si ce n'est sa miséricorde ?" La convergence mystérieuse de la justice et de la miséricorde est au centre du mystère chrétien.

Pour saint Thomas, la miséricorde est un attribut fondamental de Dieu, l' expression de sa souveraineté, le miroir de la Trinité. Il ne la confond pas avec la casuistique qui reste de l'ordre de la justice et dont saint Thomas d'Aquin considère qu'elle fait d'abord appel à l'intelligence. C'est à cet ordre que ressortit sans doute la question du divorce , sur laquelle le cardinal demeure, dans cet ouvrage, très discret.

L'Eglise depuis le commencement a pour vocation d'annoncer la miséricorde, et lui a même dévolu un sacrement spécial , la pénitence.

Si l'annonce de la miséricorde est particulièrement nécessaire au XXIe siècle, Kasper évite le travers d'une miséricorde trop facile. Il cite à ce sujet Dietrich Bonhoeffer : "la grâce à bon marché, c'est la justification du péché et non du pécheur" . Il récuse aussi les interprétations faussées , qui montreraient par exemple plus de mansuétude pour l'agresseur que pour l'agressé ou qui prôneraient l'euthanasie comme une forme de miséricorde.

S'interrogeant sur le rôle social de la miséricorde, il récuse l'idée qu' une société suffisamment juste n'aurait plus besoin de miséricorde. Une telle société est utopique , la société aura toujours besoin miséricorde. Même les structures les plus justes ne dispensent pas de la charité et les systèmes sociaux les plus parfaits ont eux-mêmes besoin d' accommodements fondés sur la miséricorde : "Pour faire durer la société, il faut pardonner ". Allemand, Kasper aurait pu à ce sujet s'interroger sur le rôle social de l'inflation, imperfection que, selon nous, toute société doit tolérer au moins à petite dose, ce qu'admet mal aujourd'hui la mentalité d'Outre-Rhin.

Le cardinal va plus loin : "Finalement, ni l'exigence de justice, ni la miséricorde ( celle des hommes) ne peuvent vraiment se développer en ce monde". Devant l'impossibilité d'abolir complètement l'injustice et de vivre pleinement la miséricorde, il ne nous reste en fin de compte qu'à faire appel à la miséricorde de Dieu.

Kasper termine sur le thème de Marie , Mère de miséricorde. Il dit pour l'essentiel des choses très justes. On est seulement étonné qu'il suggère que le souvenir de Marie n'aurait pas du permettre que l'Eglise en arrive à "une image dévalorisée de la femme" ? De quelle image parle-t-il ? Ne veut-il pas dire que les adversaires de l'Eglise n' auraient pas dû en arriver à considérer comme ils le font à tort, que l'Eglise dévalorise la femme ? Contestable est aussi l'idée que Marie n'est pas tant représentée dans la dévotion comme individu que comme archétype : les fidèles de Notre-Dame de Guadalupe ne le voient sans doute pas de cet œil. Mais ce ne sont que des détails.

Plus fondamental serait de voir si le cardinal Kasper qui insiste à juste titre sur la sensibilité particulière des XXe et XXI siècle à l'égard de la miséricorde a vraiment fait le tour du sujet . Il aurait pu évoquer les effets de la mentalité technicienne du risque zéro qui part d'un univers de machines où aucune faute , par exemple en matière de sécurité, n'est permise. Elle s'étend à presque tous les secteurs de la société : nous avons évoqué l'inflation zéro ; on pourrait évoquer la rigueur croissante de la lutte anti-tabac, l'application de plus en plus stricte du code de la route, peut-être légitimes mais aussi des dérives très dangereuses, comme l'eugénisme de fait visant le "handicap zéro". Il faut aussi s'interroger sur les idéologies nouvelles qui récusent toute morale, notamment sexuelle, et donc d'une certaine manière ferment la porte à la miséricorde.

Au moment où le pape François ouvre l'année de la miséricorde le cardinal Kasper a le grand mérite de remettre dans le champ de la théologie une notion qui y avait tenu peu de place. C'est sans aucun doute un sujet fondamental qui mérite de nouveaux approfondissements.

RH

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23 octobre 2015 5 23 /10 /octobre /2015 19:08

Publié par la revue Résurrection

"Sa miséricorde s'étend d'âge en âge", dit la grande prière du Magnificat (Lc 1, 50), qui reprend ici le Psaume 107. Elle s'étend donc aux périodes où la corruption des mœurs paraît plus grande, qui sont précisément celles où elle est plus nécessaire. La vertu de miséricorde , au sens généralement entendu de pardon des fautes, occupe, est-il nécessaire de le dire, une place centrale dans les évangiles, que ce soit par les prescriptions elles-mêmes : "Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde" (Mt 2,7), "soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux" (Lc 6,36), "ne jugez pas et vous ne serez pas jugés, ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés" (Lc 6, 37) , ou dans les paraboles : la brebis perdue (Lc 15, 4-7) , la drachme égarée (Lc 15, 8-10), le fils prodigue (Lc 15, 11-33) ou encore dans les exemples donnés : la pécheresse pardonnée (Lc 8, 36-50), la femme adultère (Jn 8, 1-11), le bon larron (Lc 24 39-43).

Les débats sur les problèmes sociétaux, ayant en arrière-plan la morale, notamment (mais pas exclusivement) sexuelle, se multiplient aujourd'hui. Or il est rare qu'ils ne se traduisent pas par une mise en cause de l’Église catholique pour sa supposée raideur, son manque de compassion ; les tenants rigoureux de la norme traditionnelle sont assimilés aux pharisiens de l’Évangile, dépourvus du sens de la miséricorde et, comme on le sait, condamnés vivement par le Christ.

Les défenseurs de la morale chrétienne feraient-ils fausse route ? Tourneraient-ils le dos à l'Evangile? On peut certes se le demander, mais on se prend aussi à penser que la nécessaire vertu de miséricorde était plus simple à pratiquer au temps du Christ qu'aujourd’hui, et cela pour une raison essentielle qui tient à une situation radicalement différente où nous nous trouvons : la Loi n'était pas alors remise en cause dans son principe par ceux qui l'enfreignaient, alors qu'elle l'est le plus souvent aujourd'hui.

Les exigences morales du Décalogue constituaient dans le monde juif au temps du Christ, une espèce d'évidence, un fond commun que nul ne contestait, sinon sur des détails où s'exerçait la science des scribes. Même le monde païen, comme le montre saint Paul (Rm 2,15), reconnaissait la loi naturelle elle même en consonance les préceptes essentiels de la Loi.

Cette situation explique que les Évangiles contiennent si peu de morale proprement dite. Ce que l’Église a pris l'habitude d'appeler les « préceptes évangéliques », les Béatitudes par exemple, qui commandent d'être pauvre en esprit, miséricordieux, artisan de paix, doux etc… ne se substituent pas à la loi de Moïse que tout le monde connaissait, mais viennent en sus ; ils intéressent d'abord ceux qui, tel le jeune homme riche, cherchent le sentier, non de la seule justice humaine, mais de la perfection.

Ainsi, nul, dans l’entourage du Christ, ne remet en cause la loi qui interdit l'adultère. Personne qui vienne contester dans son principe la loi du mariage au nom de la liberté individuelle ou de l'émancipation des femmes. La femme adultère n'était pas une adepte de l'amour libre qui se serait sentie confortée dans ses convictions par la prise de position du Christ en sa faveur. Il lui dit "Va et ne pèche plus", mais, ne l'aurait-il pas dit, elle savait sans doute qu'elle faisait mal. Jésus ne remet pas en cause dans son principe, pour odieux qu'il nous paraisse, le châtiment de la lapidation issu de la loi de Moïse; il se contente de montrer que nul n'est digne de l'exécuter. Les seules discussions portent sur le remariage des divorcés sur lequel Jésus est plus rigide encore que les Pharisiens (Mt 19,7-9).

Dit autrement, la femme adultère fait bien partie de ceux sur qui la miséricorde s'étend car , même pécheresse, elle craint Dieu, cela conformément au Magnificat : "Sa miséricorde s'étend d' âge en âge sur ceux qui le craignent .

Le Christ signale certes l'incertitude qu'il peut y avoir sur la connaissance du bien et le mal en appelant son Père à la miséricorde pour ses bourreaux : "Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font" (Lc 23, 34). Mais même là, le contenu de la loi n'est pas directement en cause. Ce que ne savent pas ces bourreaux, c'est qu'il est le Messie, c'est tout le bien qu'ils auraient à recevoir de lui, c'est son innocence absolue. Que celui qui blasphème en se faisant dieu doive être puni de mort, n'est pas non plus remis en cause. La question est de savoir si le Christ a blasphémé, ou s'il est vraiment le messie.

L'antiquité classique, qu'elle soit juive ou païenne, a très peu hésité sur ce qu’était le bien ou le mal[1]. Contrairement à ce qu'on dit, les hautes classes de la Grèce classique avaient beau s'adonner parfois à l'homosexualité, personne ne prétendait que ce comportement fut innocent. Même si Platon élude la question, Xénophon qui était aussi un disciple de Socrate, la tient pour un mal.

Ce sont seulement les sectes gnostiques du IIe siècle qui, les premières, ont brouillé les contours du bien et du mal, spécialement celles d’entre elles qui permettaient la débauche. Les Pères de l’Église s'en indignèrent, beaucoup plus que Jésus ne s'était indigné des débauches d'Hérode, car Hérode, en faisant la fête, ne prétendait sans doute pas agir bien, les gnostiques si.
Les gnostiques demeurèrent cependant dans une relative marginalité par rapport à ce qu'on appelle déjà la "Grande Église " et a fortiori par rapport au monde païen. Plotin, philosophe néo-platonicien qui a entendu parler des pratiques sulfureuses des gnostiques, les condamne.

La remise en cause des normes ancestrales

Notre situation, en ce début du XXIe siècle, a profondément changé. Ce ne sont pas des sectes ésotériques marginales qui remettent en question l’héritage moral judéo-chrétien, ce sont les forces idéologiques dominantes de la société [2].

La morale laïque qui enseignait le respect minimum d'autrui a été rayée des programmes scolaires. Elle a été remplacée par la chasse aux "phobies" supposées, cibles déterminées par l'idéologie : xénophobie, homophobie, islamophobie, racisme etc. Le prochain en général, qui pouvait être n'importe qui, a été remplacé par des catégories déterminées, qui sont loin d’englober tout le monde, catégories supposées mal traitées par la société mais insidieusement privilégiées du fait de leur promotion obsessionnelle par les médias.

La société de consommation valorise toutes les formes de jouissance et au contraire met au rancart les ascèses d’antan, que justifiaient tant le souci de l'hygiène ou de l'épargne que celui de favoriser la spiritualité. Le rejet de l'ascèse semble devenu une nécessité, au moins pour une partie de la société, si on ne veut pas voir s'arrêter l'immense machine à produire et à consommer qu'est devenue l'économie capitaliste [3]. La crise et le retour de la rigueur dans l'Europe des années 2000 n'ont pas remis en cause la nouvelle morale, qui tient la consommation de biens matériels pour une nouvelle obligation d'état.

Si l’appétit de consommation ordinaire peut se satisfaire au travers d'un marché ouvert au grand large qui offre toujours plus de possibilités d'achat, à des prix souvent en baisse, il n'en est pas de même de cette jouissance des sens, depuis toujours considérée comme essentielle, qu'est la jouissance sexuelle. Toute une série de contraintes anthropologiques limitent celle-ci : la nécessité d'une stabilité familiale pour élever un petit d'homme auquel il ne faut pas six mois comme les petits des animaux mais vingt ans pour arriver à l'âge adulte, l'exigence naturelle d'exclusivité et , par là, la propension universelle à la jalousie que même les plus émancipés des couples finissent par découvrir. Mais, au-delà, des raisons spirituelles plus importantes encore commandent que l'activité sexuelle soit non pas interdite mais réglée. Si l'appétit de jouissance illimitée avait pu s’accommoder parfois de ces contraintes, c'était seulement pour quelques privilégiés, hommes et non femmes, au travers de la polygamie. Mais ces pratiques se heurtent aujourd'hui à l'exigence croissante de respect de la dignité de la femme et de l'égalité entre les sexes.

Comme il était difficile, en raison des contraintes anthropologiques évoquées , d'encourager le principe de jouissance illimitée en matière sexuelle autant qu'on le faisait en matière de consommation de biens et de services, la société moderne a trouvé un compromis boiteux où l'exigence de fidélité est tempérée par la facilité du divorce, où le souci de la famille se combine avec la facilité des relations sexuelles précoces et l'acceptation d' une certaine instabilité juvénile, où la sexualité institutionnelle s'accompagne de la facilité de pratiques en marge comme la pornographie, voire, dans certains milieux sociaux, le libertinage. En outre, la tolérance à l’égard de l'homosexualité est plus grande.

La mise au point de moyens de contrôle des naissances fiables, mécaniques et chimiques, a permis le "nouveau désordre amoureux" (Finkielkraut), désordre tout relatif, puisqu'il doit composer avec quelque chose qui ressemble encore à une famille : père, mère (naturels ou recomposés), enfants, préservant bon an mal an, non sans blessures multipliées en cas de divorce, l’éducation de la nouvelle génération. La légalisation de l’avortement et sa diffusion consécutive, quoique non généralisée, malgré - là aussi - de tragiques et silencieuses blessures, prolonge les facilités de la contraception.

Cette nouvelle situation s'est accompagnée d'une impatience de plus en plus grande vis-à-vis de la morale traditionnelle de l'Europe chrétienne qui tendait à préserver la famille stable dans toute sa rigueur - et sa grandeur : stabilité de couple, relations sexuelles dans le mariage, respect de la vie dès la conception, bannissement des pratiques fermant la possibilité de la génération.

N'imaginons pas pour autant que ces règles aient toujours été acceptées : elles firent en tout temps, dans toutes les classes de la société, l'objet d'entorses qui faisaient partie de la vie commune. Ces entorses étaient plus fréquentes dans les classes populaires que dans le classes éduquées au Moyen Age et sont encore communes aujourd'hui dans les pays du Tiers Monde ; depuis le gigantesque effort de mise au pas des mœurs populaires qu'ont impliqué les Réformes protestante et catholique, les entorses semblent avoir été ensuite réservées , au contraire, à la haute société.

Mais qu'importe ! Jamais jusqu'à une date récente, les adeptes de l'adultère ou de pratiques dites alors « contre-nature » n'ont prétendu faire autre chose que déroger à la morale commune, à leurs risques et périls, s'agissant tant de leur réputation que de leur salut, et généralement dans la discrétion.

La situation a changé du tout au tout aujourd'hui. Ce qu'il est convenu d'appeler la révolution sexuelle, exonère les pratiques déviantes du discrédit d'antan, non seulement les autorise et les justifie (au sens de rendre justes) mais remet en question la norme traditionnelle, tant celle d'une fidélité stricte, du monopole du mariage, que celle de l'hétérosexualité. Critiquer un homme qui quitte sa femme et ses enfants est devenu de la dernière impolitesse : pour la mentalité moderne, cet homme ne fait qu'accomplir son destin qui est de chercher à s'épanouir, dans une relation certes nouvelle, mais "sincère" et donc légitime.

Ceux qui dérogeaient à la morale traditionnelle étaient autrefois des cyniques indifférents ou bien se considéraient humblement comme des pécheurs, vaincus par leurs passions, mais appelant la miséricorde de leur conjoint, de l'opinion et de Dieu ; une miséricorde qui leur était généralement accordée sans mesure, le statut de la femme lui imposant de tolérer les incartades de son mari, et l'opinion étant ouverte aux dites incartades, spécialement dans les classes dirigeantes, le Dieu des chrétiens quant à lui étant, comme on sait, miséricordieux et compatissant.

Mais aujourd'hui cette miséricorde ne satisfait personne. Ce que réclament souvent les nouveaux transgresseurs n'est pas d'être pardonnés mais d'être reconnus comme ayant toujours été justes devant Dieu et devant les hommes. Et s'ils ne croient pas en Dieu, comme cela arrive souvent, qu'au moins la loi positive, au besoin contre la loi naturelle, les tienne pour tels. Cette exigence de se trouver justifié est à l'origine de la "nouvelle morale". Elle explique la véhémence avec laquelle ses adeptes revendiquent la modification des lois qui s'appuyaient sur les principes ancestraux. Le mariage homosexuel n'a pas d'autre objectif : non point répondre à de vrais problèmes concrets mais imposer une morale officielle où l'homosexualité se trouverait définitivement exempte de toute stigmatisation, voire parfaitement normalisée.

L'infidélité n'est plus une faute pénale, mais elle demeure une faute civile que le conjoint peut invoquer pour obtenir le divorce aux torts de l'autre et par là certains avantages pécuniaires. Mais la pression pour une déculpabilisation totale de l'adultère est forte. Après la reconnaissance du mariage homosexuel, l'étape suivante anticipée ouvertement par les idéologues libertaires est tout simplement de vider le mariage de son contenu en supprimant les quelques obligations qu'il comporte encore comme la fidélité, la cohabitation et le secours réciproque.

Les ravages que font les séparations sur les enfants sont bien connus des psychologues, mais ils constituent, dans les médias comme dans les universités, un tabou absolu pour les raisons que l'on comprend: les rappeler serait remettre à la surface les fondements anthropologiques de la morale de toujours en disant que la rupture des couples fait du mal. Or c'est précisément cela qui est récusé. Il n'est jusqu’au remboursement à 100 % de l'avortement, dans un contexte où les frais dentaires le sont à 20 %, les autres à environ 50 %, qui n'ait une signification morale précise : en faire de par la loi l'acte médical le plus banal possible. Comme il arrive que la loi naturelle, même refoulée par la société et par l'État, reprenne ses droits, ces dispositifs n'empêchent pas, dans bien des cas, le retour à la surface du refoulé sous la forme d'une culpabilité destructrice du bonheur, voie de la dépression et du suicide.

Les institutions religieuses elles-mêmes, sont sommées aujourd'hui de lever toutes les règles qui pourraient culpabiliser ceux qui ne les respectent pas. La pression d'une partie de la bourgeoisie catholique européenne pour que les divorcés remariés, voire les homosexuels, soient "reconnus " par l'Eglise, telle qu'elle s'est exprimée dans le Synode de 2014, voire aient accès à la communion, n'a pas d'autre origine. Malgré le discours de miséricorde souvent utilisé, ce n'est pas le pardon que, le plus souvent, les intéressés revendiquent, c'est la reconnaissance qu'ils n'ont pas à être pardonnés.

On ne sera pas dès lors étonné que les églises du Tiers Monde soient largement étrangères à cette revendication. Non point que dans ces pays les mœurs soient plus pures, bien au contraire. Mais parce que les pauvres se sont toujours accommodés plus facilement du statut de pécheur. Quand on leur dit que tous les hommes sont pécheurs, ils l'acceptent. Les riches ont plus de mal ; non content d'être riches, ils veulent aussi être tenus pour justes. Le narcissisme de la justice, qui n'a nulle place dans la spiritualité, puisqu'il est établi que plus les hommes sont saints, plus ils sont conscients de leurs insuffisances, est donc une attitude de privilégiés. Elle est celle du pharisien de l’Évangile qui contemple sa propre vertu.

Le rappel d'une règle enfreinte, sous la forme d'une interdiction de la communion, par exemple, est comme la pierre qui brise le miroir de Narcisse et, par-là, d'autant plus insupportable. Le publicain, qui certes est riche lui aussi, mais se trouve relégué aux marges de la société et méprisé par ses contemporains, se tient au contraire, humblement, pour un pécheur.

C'est pourquoi il y a comme une sorte d’imposture intellectuelle à considérer comme on le fait aujourd'hui ceux qui refusent que soit remise en cause la règle traditionnelle comme des pharisiens dépourvus de miséricorde. Les vrais pharisiens, ce n'est pas eux, ce sont ceux qui n'acceptent pas de ne pas être tenus pour des justes.

La difficulté de la miséricorde

La remise en cause des règles ancestrales, surtout dans le domaine sexuel, mais aussi dans d'autres domaines, a aujourd'hui un effet particulièrement pernicieux pour l’exercice de la vertu de miséricorde, du fait de cette ambiguïté, sciemment entretenue : ceux qui veulent en réalité que l'on change les règles et qu'on reconnaisse qu'ils sont justes, font mine de demander la miséricorde et reprochent à ceux qui ne se prêtent pas à ce jeu, d'en manquer. Mais la miséricorde qu'ils demandent n'a rien à voir avec celle de l'Evangile qui supposait l'existence d'une unique Loi acceptée par tous.

Le refus des sacrements prévu par le droit de l’Eglise n'est pas à proprement parler une « excommunication », car il ne comporte aucune exclusion de la communauté, mais il est précisément un moyen pédagogique pour rappeler la règle, pour signaler un péché grave, là où l'opinion pourrait penser qu'il ne l'est pas. Les péchés graves comme les crimes de sang ne comportent pas ce genre de sanction, parce que tout le monde sait qu'il s'agit de crimes.

Mais, dira-t-on, pourquoi le magistère se sent-il tenu de maintenir la règle, alors qu'il lui serait tellement plus facile de l'assouplir comme la société le lui demande ? Pourquoi camper sur des positions que d'aucuns qualifieront de crispées, surannées et où les psychanalystes d'occasion ne manqueront pas de voir quelque complexe de supériorité ou quelque psychorigidité pathologique, d'incriminer le manque de cœur et de compréhension ?

Le fait d'être l'objet de ces accusations rend la position des tenants de la règle ancestrale très inconfortable. Elle est pourtant nécessaire. Si, en temps normal, quand les règles ne sont pas mises en cause, "c'est la miséricorde qui est demandée et non le sacrifice ", en ces temps troublés où les principes de toujours concernant la loi et les mœurs sont contestés, le devoir de charité ( et disons même de miséricorde dans son sens le plus large) le plus fondamental ne demeure-t-il pas pour la magistère de maintenir le cap, d'indiquer, contre vents et marées (et Dieu sait si les vents et les marées sont puissants), la vérité de toujours, dans le domaine moral comme dans les autres ?

Cela est particulièrement vrai dans la vieille Europe où jamais jusqu'ici les cadres dans lesquels les hommes avaient inscrit leur vie n'avaient été remis en cause autant qu'ils le sont aujourd’hui. C'est le cas déjà du cadre national et des frontières et des cadres territoriaux (région, département, commune) en réforme perpétuelle. La mémoire nationale est bouleversée par les nouveaux programmes d'enseignement de l'histoire non chronologiques. La justice est travaillée par des idéologies mettant en cause la distinction du bien et du mal, voire l'utilité de la sanction . La théorie du genre s'en prend aux repères sexuels. Les corps constitués les plus vénérables ont abrogés, les rites de passage (service militaire, baccalauréat) sont affaiblis ou supprimés. Le calendrier traditionnel (repos dominical, fêtes chrétiennes) est ébranlé. Le contrat de travail devient précaire. En bref, le capitalisme tend à transformer tout homme en "particule élémentaire", sans référentiel stable. Les Européens d'aujourd'hui, surtout ceux des milieux populaires, en sont gravement perturbés et certains cherchent dans des partis extrêmes une parole forte. La société ne leur donne plus de cadre stable, les Etats (et les institutions européennes) sont les premiers à détruire ces cadres : pris d'une frénésie de réforme, ils tendent à bouleverser en permanence les fondamentaux de la vie.

La déchristianisation participe à cette perte générale des repères. Mais, malgré une indifférence apparente, l'Eglise apparait à beaucoup comme un des rares moles de stabilité, comme le phare qui luit encore faiblement dans le brouillard, qui, "à temps et à contretemps", rappelle inlassablement les valeurs fondamentales : "Quand tous vont vers le débordement, nul n'y semble aller. Celui qui s'arrête fait remarquer l'emportement des autres comme un point fixe[4] ." Ceux-là mêmes qui critiquent le conservatisme de l'Eglise, même non croyants, sont souvent, en leur for intérieur, rassurés par sa constance. Parmi ces valeurs fondamentales figure en premier lieu, évidemment, la miséricorde, mais elle ne saurait être comprise comme l'affaiblissement de repères plus nécessaires que jamais. L'exercice de la vertu de miséricorde est particulièrement nécessaire dans une société qui l'ignore: malgré l'essor heureux de l’humanitaire, en matière technique, les erreurs "ne pardonnent pas" ; quant aux idéologues, ils sont impitoyables pour ceux qui contestent leurs idées. La miséricorde n'est pas seulement le pardon de péchés. Elle est aussi de prendre en pitié ce "troupeau sans pasteur", dramatiquement en perte de repères qu'est devenue l'Europe. Nous pouvons même dire que contribuer à la désorienter encore avantage serait gravement manquer à cette vertu. Être dans les temps troublés où toutes les certitudes vacillent, la pierre à laquelle les peuples, spécialement les petits et les humbles, peuvent se référer, c'est le sens par excellence de la fonction pétrinienne. Elle n'exclut pas le pardon des pécheurs bien évidemment, mais à condition que celui-ci n'apparaisse pas comme une remise en cause de la loi divine.

Roland HUREAUX

[1] Rémi Brague , La loi de Dieu, Gallimard, Paris 2005.

[2] Michel Pinton établit un lien entre les théories gnostiques et le mouvement libertaire contemporain . Cf. Abroger les racines de la loi Taubira in Liberté politique , Hiver 2015 .

[3] Nous ne voulons donner dans une dénonciation trop facile du consumérisme car personne n'a trouvé jusqu'ici un moyen alternatif de garantir un emploi au plus grand nombre conformément aux exigences de la dignité .

[4] Pascal, Pensées, 382, Edition Brunschvicg.

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23 octobre 2015 5 23 /10 /octobre /2015 19:01

Je viens de publier un livre intitulé

GNOSE ET GNOSTIQUES

des origines à nos jours

Desclée de Brouwer , 266 pages

Vous en trouverez ci-après un résumé

N'hésitez pas à le demander à votre libraire

La gnose constitue un des phénomènes les plus fascinants de l'histoire des idées. Elle est apparue sous le Haut-Empire romain (Ier-IIe siècle) , période brillante et inquiète, qui voit aussi l'essor du christianisme. Les étranges doctrines que prêchent Basilide, Valentin ou Marcion se présentant comme une connaissance secrète (gnose) que Jésus-Christ aurait transmise à ses proches et, de là, aux seuls initiés.

La crise gnostique apparaît ainsi comme la première grande épreuve intellectuelle qu'ait eue à traverser l'Eglise chrétienne à ses commencements. Crise d'autant plus redoutable pour elle qu'elle n'avait pas encore établi son assise dogmatique, comme elle l'aura fait deux siècles plus tard, et que la gnose comportait de redoutables ambiguïtés : sa différence avec l'orthodoxie était loin d'être claire au premier abord.

La gnose demeure active au sein de l'Empire romain, au moins jusqu'à la fin du IVe siècle.

Mais dès le IIIe siècle , prend son essor dans l'Empire perse, la doctrine de Mani . Longtemps tenue pour une religion exotique, issue du supposé "vieux fond dualiste" iranien, le manichéisme se situe pourtant dans la stricte continuité des gnoses gréco-latines du IIe siècle, en particulier celle de Marcion.

Après avoir rencontré un grand succès, le manichéisme s'essouffle en Occident et en Perse au cours du premier millénaire, ne poursuivant sa carrière, encore quelques siècles, qu'en Chine. Mais si Mani lui-même sombre dans l'oubli, comment ne pas voir que c'est sa doctrine qui se retrouve , à quelques détails près, dans des mouvements comme les pauliciens de l'Empire byzantin, les bogomiles de la péninsule balkanique et les cathares qui se répandent dans le Midi de la France entre le XIIe et le XIVe siècle ?

Tout en gardant une perspective historique, l'auteur a tenté de clarifier un certain nombre de questions controversées.

A l'encontre de ce qu'a longtemps propagé l'érudition allemande, la gnose n'est pas pour lui une religion sui generis mais, comme le dit Renan, une "maladie infantile" du christianisme . Une étude attentive des textes du Nouveau Testament et des indications plus tardives des Pères de l'Eglise conduisent même à penser que les doctrines gnostiques étaient probablement présentes dans l'environnement de la première génération chrétienne , dès le Ier siècle donc. Les traces des gnoses non-chrétiennes sont peu probantes, l'influence iranienne douteuse. C'est sans doute le manichéisme, lui-même issu de la gnose gréco-latine , qui a apporté le dualisme en Asie et non l'inverse. L' influence du manichéisme ne saurait être sous-estimée: sans s'appesantir sur le sujet, l'auteur évoque l'idée qu'il aurait pu avoir une influence décisive sur le bouddhisme .

Réserves aussi sur les origines juives de la gnose, dans la mesure où celle-ci se traduit toujours par un rejet du Dieu de l'Ancien Testament et de la Loi de Moïse. La gnose pourrait être plutôt interprétée comme une réaction de rejet du monde gréco-latin vis à vis de la dimension juive du christianisme, défendue par les Pères de l'Eglise. Elle n'en a pas moins, ultérieurement influencé la kabbale juive. Malgré l'influence indéniable de Platon, la gnose exprimerait cependant, selon l'intuition de Hans Jonas, un nouveau rapport de l'homme au monde, en rupture avec la philosophie classique et préfigurant l'existentialisme moderne.

La disparition des derniers cathares en Occident et des derniers manichéens revendiqués en Chine, au XIVe siècle, ne marque pas la fin des idées gnostiques, dont il est montré dans un chapitre de conclusion, qu'elles ont continué jusqu' à nos jours leur chemin , sous différents avatars. Cela au travers de ce que ses tenants eux-mêmes appellent une "tradition" initiatique où les principaux thèmes de la gnose des origines se retrouvent en totalité ou, le plus souvent , en partie. Mais cette gnose postérieure aux cathares n'apparaît plus sous la forme d' églises organisées ayant leurs adeptes, leurs lieux de culte, leur hiérarchie , leurs dogmes. Nous avons plutôt affaire à ce qu'on pourrait appeler une gnose de salon, sous la forme de cercles , de cénacles, de réseaux sociaux mouvants où se transmettent certaines idées gnostiques et non des moindres mais rarement toutes. La gnose se trouve en même temps , comme toutes les héritages religieux, confrontée à la modernité: là où certains perpétuent les antiques traditions, d'autres les laïcisent jusqu'à abandonner toute référence métaphysique.

La gnose en est ainsi venue à imprégner des courants comme la franc-maçonnerie ou le New Age et à inspirer des idées qui ont joué un rôle important dans l'émergence du monde moderne : sinon la science elle-même , du moins la primauté du savoir, l'idée que l'esprit peut tout sur la matière ou que des sachants, initiés à certains secrets, sont fondés à régenter les sociétés. La remise en cause libertaire de la morale judéo-chrétienne trouve aussi son origine dans la gnose.

L'intérêt que lui portent une multitude de philosophes, d'écrivains, d'artistes, surtout à l'époque romantique, montre que le mouvement gnostique a marqué de son empreinte toute la culture occidentale.

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23 octobre 2015 5 23 /10 /octobre /2015 18:55

Publié par Atlantico

Sur tous les terrains, Christiane Taubira épouse les positions les plus à gauche qu'elle peut .

Quitte à en épouser aussi les contradictions.

Elle déborde même vers les extrêmes Mélenchon qui pourtant, lui, n'est pas ministre.

La contradiction de l'extrémisme, surtout en matière sociétale, est la suivante : plus on élargit les droits des uns, plus on leur donne le droit d'abuser des autres.

Il en est ainsi de la gestation pour autrui (GPA) à laquelle Christiane Taubira a ouvert la porte par la circulaire du 25 janvier 2013 qui prescrit de reconnaître la nationalité française à un enfant né à l'étranger dont l'acte de naissance étranger reconnait un parent français, alors même que ce serait à la suite d'une "convention portant sur la procréation ou la gestation pour le compte d’autrui ». Le Conseil d'Etat, jamais en retard d' une dérive idéologique, comme presque toutes les juridictions suprêmes désormais en Occident, a validé cette circulaire.

Dernièrement, le Garde des sceaux a refusé de désavouer la décision du TGI de Nantes qui permet la transcription sur les registres d'état-civil des actes de naissance de trois enfants nés par GPA à l'étranger, pourtant contraire aux engagements du gouvernement, spécialement de M.Valls. Aux ordres, le Procureur général de la Cour de cassation, saisie, va dans le même sens.

La GPA, ouverte aux couples homosexuels dans beaucoup d'Etats étrangers, en voulant élargir les droits de certains, entraîne ce qu'on peut appeler un abus de faiblesse grave à l'égard d' autres , en permettant de mettre, contre argent, une femme dans une situation à la fois humiliante et potentiellement traumatisante. Elle vend ce qu' elle a de plus intime, l'usage de son utérus, et si d'aventure, ce qui risque fort d'arriver, elle s'attachait à cet enfant qu'elle aura porté de bout en bout, il lui serait arraché.

En outre, comme dans le cas de procréation assitée par un couple de lesbiennes, l'enfant est définitivement condamné à ne pas avoir deux parents de sexe différents. Il ne naitra pas "égal en droits".

Cela ne gêne pas, on le sait, le milliardaire Pierre Bergé qui dit récemment avec un insoutenable mépris : "Moi je suis pour toutes les libertés. Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l'usine, quelle différence ? C'est faire un distinguo qui est choquant ».

Dominique Reynié , candidat tête de liste UMP-UDI de Midi-Pyrénées-Languedoc Roussillon s'était aussi prononcé en faveur de la GPA. En revanche des personnalités de gauche et pas n'importe lesquelles: Mme Sylviane Agacinski, José Bové, ont pris position contre.

Le regretté Charb, victime de l'attentat du 7 janvier 2015, avait lui aussi pris une position nette. A la Une de Charlie-Hebdo, il avait publié un dessin définissant la GPA comme "deux parents et une esclave" : on y voyait deux homosexuels blancs et une femme noire en position humiliante. Inutile de dire que ce dessin avait fait scandale dans le landernau où son auteur évoluait.

Esclavage - il y a deux lois Taubira ( en attendant la désastreuse réforme de la justice quelle nous prépare ): d'abord la loi Taubira du 21 mai 2001 qualifiant l'esclavage (mais la traite des noirs vers l'Amérique seulement, pas les autres traites ) comme un crime contre l'humanité, ensuite la loi du 18 mai 2013 instaurant le mariage homosexuel. La contradiction entre les deux n'est, semble-t-il, pas apparue à l'auteur de ces lois.

Dans la mémoire antillaise, l'homosexualité n'est pas séparable du souvenir des abus de certains planteurs à l'égard de jeunes esclaves mâles, ce qui a amené les députés des Antilles et de la Guyane , droite et gauche confondues, à refuser de voter la loi Taubira . On s'en souvient, elle n'avait pu être déclarée adoptée que par un tout de passe-passe scandaleux : un vote à main levée surprise, sans décompte, sur la seule foi du président (socialiste) du Sénat qui a déclaré dans le brouhaha qu'il y avait une majorité pour le oui, déclaration qui, selon le règlement, aurait pu être contestée par les chefs de groupes de l'opposition mais qui ne l'a pas été. De fait à cause des Antillais, la loi n'a pas été votée.

"La liberté consiste à pouvoir faire ce qui ne nuit pas à autrui" (article 4 de la Déclaration des droits de l'homme) . Or, en toutes choses, il y a un point où l'exercice de la liberté nuit à autrui, même si ce dernier, en position de faiblesse, y consent formellement. Si un certain nombre de citoyens se mettent d'accord pour organiser entre eux des jeux de cirque à l'ancienne avec combat à mort de gladiateurs dument rémunérés et consentants, faudra-t-il l'autoriser au nom de la liberté ?

L'article 4 de la Déclaration du 26 août 1789 poursuit "Ces bornes (à la liberté) ne peuvent être déterminées que par la Loi" , ce que Lacordaire développa de la manière suivante : « Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. »

Il semble que Mme Taubira, comme les partisans de la GPA ,et même la plupart des féministes françaises, si vigilantes par ailleurs, n'aient pas conscience de cette limite, s'agissant des femmes que leur pauvreté contraindrait à accepter une convention de gestation pour autrui.

Mais il faut bien dire que la reconnaissance , légitimement odieuse à beaucoup, de la GPA, vers laquelle nous allons, se situe, comme Frigide Barjot et, avec elle, tout le mouvement de La Manif pour tous, l'avaient dit, dans la rigoureuse logique de la loi Taubira de 2013, qui, non seulement institue un droit au mariage entre personnes du même sexe , mais encore , il suffit de la relire pour le voir, rend officielle la théorie du genre. Une théorie selon laquelle, homme et femme sont interchangeables, fongibles, le sexe physique des uns et des autres étant indifférent aux yeux de la loi (et donc de l'école, de l'ensemble du droit, de la société toute entière ) . Interdire que des couples unisexe aient recours à des artifices pour avoir, eux aussi, des enfants, serait tenu pour une discrimination entre les couples, contraire à ce principe d'indifférenciation , quelques abus auxquels puissent conduire ces artifices.

On dit que la loi Taubira est désormais intouchable. C'est même l'opinion de presque toute la droite. Elle a pourtant des conséquences inacceptables sur le plan des droits de l'homme et de la femme - auxquelles conduit , on l'a vu, le déroulement inexorable de la logique initiale. A cette considération morale, on ajoutera cette autre , rarement évoquée, que la théorie du genre sur laquelle repose la loi n'est pas scientifique. Tout se passe comme si avait été votée une loi fondée sur l'astrologie ou le créationnisme. Or, en France, la République a , dès le départ , partie liée avec la science. Il suffit de se reporter aux déclarations de Jules Ferry à ce sujet: c'est parce qu'ils soupçonnaient, à tort ou à raison, l'Eglise de faire obstacle au progrès scientifique (et donc d'affaiblir la France face à la Prusse ! ) que les pères de la IIIe République voulurent instaurer la laïcité de l'Etat.

La théorie du genre n'est pas une superstition religieuse, mais elle est une superstition idéologique , analogue à la théorie de l'hérédité des caractères acquis ( fausse) de Lyssenko imposée par Staline.

Elle éclaire une vérité que la vague libertaire occulte : on ne peut pas être à la fois républicain et idéologue. Ce qui fait que Mme Taubira n'est pas républicaine. Quoi qu'en pensent Alain Juppé et Nathalie Kosciusko-Morizet, la loi Taubira est contraire aux principes de la République et pour cette raison doit être abrogée.

Roland HUREAUX

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23 octobre 2015 5 23 /10 /octobre /2015 18:53

Publié dans Atlantico

L'affaire Volkswagen, cette immense fraude aux normes antipollution, ne devrait pas seulement atteindre la réputation de la firme créée en 1936 et même de l'industrie allemande, elle devrait remettre enfin en cause l'image exagérément positive que véhiculent les Français de leur partenaire d'outre-Rhin.

Ils ne se sont encore jamais remis des complexes qu'ont fait naitre la malheureuse défaite de juin 40 ( due pour l'essentiel à l'incompétence de son état-major et non au peuple français). De Gaulle avait bien réussi un temps à les en débarrasser mais, pour faire moderne, les Français ont voulu tourner le dos à son héritage , ce qui a eu pour effet de les faire retomber dans l'ornière de leur complexe d'infériorité.

Imiter les Allemands n'est pas la solution

C'est une vérité établie chez nous que tout ce que font les Allemands est mieux et qu'il faut les imiter à toute force: monnaie forte, mégaländer, système scolaire ( qui n'a que vingt ans d 'avance sur nous dans la déliquescence !) etc. Ce qu'ils font ou ce qu'on croit qu'ils font : on a eu beau répéter que 10 Länder sur 15 sont plus petits que la moyenne des régions françaises , rien n'y fait, nous regroupons nos régions pour suivre le prétendu modèle allemand.

Il fallait déjà beaucoup de bonne volonté pour considérer comme un simple accident, le crash du vol 9525 de la Germanwings Barcelone-Düsseldorf du 24 mars 2015 dont l'enquête a montré de quelle incroyable suite d'erreurs humaines il était la conséquence.

Comprendra-t-on cette fois que l'affaire Volskswagen n'est que la pointe émergée de l'iceberg, que les Français ( dont on sait à Bruxelles qu'ils sont , en particulier en matière agricole, les moins tricheurs des Européens ! ) n'ont pas à rougir face à un partenaire auquel on prête beaucoup plus de vertus qu'il n'en a.

Pour s'en tenir à l'histoire récente, les réformes Schröder, admirées de ce côté-ci du Rhin ont été une manière de fausser le jeu de l'euro dès le démarrage. Il ne se relèvera sans soute jamais du déséquilibre massif introduit alors par le gouvernement allemand dans le système de la monnaie unique et dans l'économie européenne, par le biais de ce qu'on appelle aujourd'hui une "dévaluation interne" sans qu'aucun partenaire n'ose protester. Pas davantage qu'ils ne protestent face au recours massifs aux sous-traitances en Europe de l'Est qui faussent le jeu de la concurrence, particulièrement désastreuses pour notre élevage. Dans l'immédiat, l'effet de ces réformes a été un appauvrissement massif du tiers de la population allemande . Sans doute n'étaient-elles pas contraires à la lettre des traités mais elles sont à l'opposé de l'esprit de coopération qui aurait du prévaloir en Europe. Nous parlons de Schröder : qui se souvient qu'à peine battu aux élections, l'intéressé s'est lancé sans vergogne dans les grandes affaires avec la Russie : quel ancien premier ministre français s'est jamais permis cela ?

Les préjugés français sur la supériorité allemande sont tellement ancrés que des faits majeurs ont été passés sous silence : quand les fonctionnaires se mirent en grève une semaine, silence total alors que notre mini-mouvement social sur la réforme des retraites de la rentrée 2010 ou les récents incidents d'Air France ont fait la une dans le monde entier ; quand le programme Airbus a pris un important retard, personne n'a osé dire que la partie allemande en était entièrement responsable . Les universités allemandes sont encore moins bien placées que les nôtres dans les classements internationaux. Cette occultation des faiblesses allemandes provient en partie de la servilité mais elle résulte aussi de la tendance d'une grande partie de la presse au déni de tout ce qui sort des idées reçues, d'où résulte d'ailleurs son incapacité à les remettre en cause.

Remettre en cause les idées reçues

De la chancelière Merkel, on commence à dire qu'elle n'a fait aucune réforme en dix ans . Les Allemands sont plus lucides que les Français sur cette femme, habile manœuvrière plus apte à gagner les élections qu'à développer une véritable vision . On a cherché les raisons cachées de sa palinodie sur la question des réfugiés qui n'est dépassée dans le ridicule que par les dithyrambes de certains Français qui ont cru qu'elle allait ouvrir toutes grandes les portes de l'Europe aux immigrés du monde entier. Rien d'autre, semble-t-il que l'évolution des sondages au jour le jour. Sa versatilité sur la crise grecque fut à l'avenant: un jour - même si elle laissa Schäuble monter au créneau - elle ne voulait plus entendre parler de la Grèce . Le lendemain elle se ralliait à un accord . Que s'était-il passé entretemps ? Qui le dira ? La voix de l'Amérique ?

Des faiblesses de l'Allemagne d'aujourd'hui, la plus grande est naturellement la démographie. Que la fécondité, qui n'arrive pas à décoller au-dessus de 1, 4 ( soit deux enfants pour trois adultes de la génération précédente ) , immigrés compris, n'est pas nouveau: les pays de l'Europe du Sud ne font pas mieux, mais seule l'Allemagne a fait des efforts financiers importants pour la famille . En vain apparemment. Signe dune crise morale sans précédent d'un pays qui semble s'être résigné au "grand remplacement", dit autrement à sa mort programmée. Depuis 2000, pour la première fois depuis 1870, il nait plus de bébés en France qu'en Allemagne, et la tendance ne semble pas en passe de se renverser.

Les Européens que nous sommes ne doivent naturellement pas se réjouir du sombre futur de ce pays : même si rien ne justifie qu'il tienne la première place en Europe, il reste porteur d'une grande civilisation qui est notre patrimoine commun. Rappelons nous aussi son caractère "bipolaire" : de l'inflation galopante à l'intégrisme monétaire, du militarisme à l'antimilitarisme, de l'industrialisme à l'écologie ; aujourd'hui ouvert et tolérant ; demain ?

Qu'on ait allégué le déficit démographique pour justifier la politique d'ouverture de l'Allemagne aux migrants , pourquoi pas ? Mais cette raison n'aurait plus été valable huit jours après ? La chancelière a ainsi donné un faux espoir à des centaines de milliers d'hommes. Quelle vision de la part de la femme que l'on dit la plus puissante de l' Europe !

"Une tricherie d'une telle ampleur ne nous aurait pas étonné de la part de Grecs , mais de la part d' Allemands, elle est inconcevable" a dit récemment un chroniqueur de gauche bien connu[1] qui ne se rendait d'ailleurs pas compte du racisme de ce genre de propos , lesquels ont surtout le mérite de montrer combien les préjugés de nos compatriotes sont difficiles à déraciner.

Il le faut pourtant. La France doit saisir l'occasion de l'affaire Volkswagen et de celle des migrants pour reprendre conscience de ce qu'elle est. Dans une Europe en décadence avancée, elle doit cesser de chercher , comme le fait Hollande, un grand frère, de ce côté ou de l'autre de l'Atlantique qui lui dicte sa conduite. C'est d'elle et d'elle seule que dépend son destin - et avec lui celui de l'Europe tout entière.

Roland HUREAUX

[1] Gérard Carreyrou

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23 août 2015 7 23 /08 /août /2015 11:16

L'INCOMPREHENSIBLE POLITIQUE ETRANGERE DE LA FRANCE

Paru dans Figaro Vox du 18 août 2015

Laurent Fabius ne gardera pas un grand souvenir de sa visite à Téhéran de la fin juillet.

Elle avait été précédée d'un déchaînement d'attaques personnelles sur le thème du sang contaminé. Il voulait se faire accompagner d'une délégation d'hommes d'affaires . Mais Iraniens ont fait savoir qu'il n'y aurait que des discussions politiques , très froides au demeurant : de contrats, pas question. Le ministre des affaires étrangères français s'attendait-il à autre chose après avoir tout tenté pour faire échouer les négociations entre Washington et Téhéran ?

Il fut un temps où la France se démarquait suffisamment de la position des Etats-Unis pour jouer , le jour venu, un rôle d'intermédiaire , ce en quoi Fabius a échoué piteusement en juin dernier entre Israéliens et Palestiniens.

Il fut un temps, sous Mitterrand notamment, où la France suivait les Etats-Unis mais en gardant un profil assez bas pour sauver la mise.

Avec Hollande, la France suit les Etats-Unis mais en tentant de faire de la surenchère : cela fut le cas avec l'Iran ; c'est toujours le cas avec la Syrie.

C'est là le moyen le plus sûr de rester au bord de la route le jour où la notre grand allié décide de changer de cap. C'est ce qui risque de nous arriver en Iran malgré la sympathie que notre pays inspire aux Iraniens.

Le décollage économique de l 'Iran, imminent une fois les sanctions levées, pourrait se faire sans la France. II est peu probable par exemple que Peugeot récupère jamais le marché de 600 000 véhicules qu'il avait dans ce pays.

C'est ce qui nous pend au nez aussi avec la Syrie.

"Traiter ses ennemis comme s'ils devaient être un jour nos amis; traiter ses amis comme s'ils devaient être un jour nos ennemis" . Vieux proverbe arabe ou pas, c'est en tous les cas depuis belle lurette le b a ba de la diplomatie . Il est clair que ce b a ba , Fabius l'ignorait quand il est allé dire à la tribune des Nations-Unies en 2012 que le président Assad "ne méritait pas de vivre". Un peu plus tôt, Juppé avait prétendu que le même Assad ne tiendrait pas plus de quelques jours. Trois ans et demi après, il est toujours là.

Ce n'est pas faute que la France ait engagé des moyens lourds pour le renverser. Fourniture massive d'armes et de matériels aux opposants , assistance technique de plusieurs dizaines de militaires français ( dont plusieurs sont morts ). A la fin du mandat de Sarkozy, un accord entre la France et le gouvernement de la Syrie nous avait permis de récupérer une trentaine de prisonniers faits par l'armée syrienne. A son arrivée, Hollande a relancé la guerre.

Aide de la France aux djihadistes

Inutile de dire que nos armes et notre appui logistique sont allés exclusivement aux djihadistes, en particulier au Front Al Nosra , nouveau nom d'Al Qaida , dont les différences avec Daesh sont bien minces. Les mêmes qui enlèvent ou massacrent les chrétiens - et d'autres. La soi-disant Armée syrienne libre qui , disait-on , était l'objet de notre sollicitude demeure un fantôme - et un alibi pour aider les islamistes.

Pourtant le plus probable est que ce régime pris en grippe par notre diplomatie avec un rare acharnement tiendra. Il parait certes aujourd'hui sur la défensive mais s'appuie sur un dispositif solide autour de Damas et de la frontière libanaise . La Russie ne le lâchera pas . La population est mobilisée , notamment les femmes dont bien peu , même chez les sunnites, souhaitent tomber ente les mains des "barbus" . Ceux qui soutiennent les forces rebelles, Israël en tête , ne veulent pas vraiment qu'aucune des deux , Daesh ou Al Nosra, remplace le régime de Damas, se contentant de le maintenir en état de faiblesse.

La nouvelle politique américaine

Les accords entre Washington et Téhéran prévoient le maintien d'Assad jusqu'à la fin de son mandat et le relâchement progressif de la pression des islamistes, qui pourraient être recyclés contre la Russie.

La France qui avait de solides positons en Syrie, son ancien mandat, où on n'a pas oublié que Jaque Chirac fut le seul chef d'Etat occidental à assister aux obsèques d'Assad père (eut-il raison d'y aller? C'est une autre question ) , sera-t-elle cette fois encore prise de court par le revirement américain, déjà perceptible ? Ce serait confirmer l'amateurisme dans la quelle est sombrée notre diplomatie : Mitterrand qui fut le mentor tant de Fabius que de Hollande doit s'en retourner dans sa tombe.

Les arguments moraux ne sont plus pris au sérieux. Meurtres d'enfants à Homs, utilisation de gaz, lâchage de bidons d'essence sur les populations : au moins ces accusations là , portées à l'encontre du régime syrien, se sont avérées fausses , ce qui n'en fait pas pour autant un régime tendre.

Un premier geste serait d'accorder une reconnaissance officielle au Lycée Charles de Gaulle de Damas que les parents d'élèves syriens ont continué de faire fonctionner en autogestion quand la France l'a fermé en 2011, témoignage émouvant d' un attachement aujourd'hui rare à la culture française.

Le second serait de lever l'embargo sur les produits pharmaceutiques particulièrement odieux quand on sait les dégâts que cette guerre absurde continue de faire dans la population civile.

Mais pour renouer le fil d'une relation interrompue, peut-être Hollande devra-t-il trouver un autre ambassadeur que Laurent Fabius ?

Roland HUREAUX

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1 août 2015 6 01 /08 /août /2015 20:25

NON, ANGELA MERKEL N'EST PAS LE GRAND VAINQUEUR DE L'ACCORD AVEC LA

Beaucoup de Français , toujours prêts à nourrir leurs complexes face aux Allemands, même quand il n'y a pas lieu, voient ces jours ci l'accord trouvé avec Tsipras au sujet de la Grèce comme le triomphe de la domination allemande , Angela Merkel étant ainsi consacrée comme l'arbitre incontournable des destinées de l'Europe.

Nous pensons qu' une telle approche est illusoire et que , quant au fond, les Allemands n'ont guère à se glorifier de la manière dont les choses se sont passées.

D'abord parce qu'ils n'ont pas obtenu ce qu'ils voulaient : au moins Wolfgang Schäuble, le ministre des finances, en phase avec la grande majorité de l'opinion allemande, voulait que la Grèce sorte de la zone euro. Le gouvernement français était, on le sait, plus compréhensif vis à vis de la Grèce. Ce qui explique la différence d' attitude entre l'Allemagne et la France, l'une paraissant dure et l'autre flexible, c'est que le opinions publiques y sont dans un état d'esprit très différent. Les Français , au fond, se moquent de ce que va devenir la Grèce et , si on les pousse, ils auraient plutôt de la mansuétude ( pas tous , l'antihéllénisme se développe aussi chez nous), croyant, comme tout le monde et comme, semble-t-il, le gouvenrment grec lui-même, que le salut est pour la Grèce de rester dans l'euro.

Les Allemands sont , dans leur majorité, attachés au maintien de la monnaie unique parce que leur classe dirigeante est , sur ce sujet, sous hypnose, comme toues les classes dirigeantes de l'Europe continentale , ne concevant qu'il y ait une vie possible hors de l'euro. En outre, depuis que les réformes de Schröder y ont abaissé les coûts, l'euro profite à certains intérêts allemands, en particulier à tous ceux qui exportent en Europe. Or, comme l'a dit Angela Merkel, le départ de la Grèce sonnerait le glas de l'euro dans son ensemble.

Mais en même temps les Allemands sont remontés à fond contre les Grecs, ils ne veulent plus en entendre parler et leur départ aurait fait leur joie. Ils savent qu'ils ne recouvreront pas les créances lourdes dues par ce pays et ne veulent donc pas s'engager davantage .

La chancelière Angela Merkel devrait arbitrer entre ces considérations contradictoires , et cela en fonction d'une vision à long terme. Il n'est pas certain qu'elle l'ait vraiment fait ; ce qui importe d'abord à cette politicienne roublarde est ce qui lui permettra le mieux d'être réélue. Si elle a opté pour l'accord, rien ne dit que cela ait été de son plein gré.

Il reste que les Allemands qui voulaient se débarrasser des Grecs n'ont pas eu gain de cause.

On peut dire ensuite que les contraintes très lourdes qui ont été imposées à la Grèce et que , dès lors que Tsipras avait imprudemment laissé voir qu'il tenait à rester dans l'euro, a du accepter, ne sont pour l'essentiel, que l'expression que de la rationalité économique. Ce n'est pas la dureté allemande, c'est la dureté des faits. Si l'on veut que la Grèce équilibre ses comptes extérieurs, il lui faut réduire ses coûts intérieurs et donc consentir à faire encore des sacrifices. Dès lors que les uns et les autres renoncent à l'option de la dévaluation et donc de la sorte de l'euro, il n'y a pas d'autre solution. Ceux qui , tel François Hollande, veulent garder la Grèce dans l'euro mais avec des exigences adoucies sont dans la contradiction. Savoir si les sacrifices exigés suffiront et n 'enfonceront pas au contraire un peu plus la Grèce, est une autre question. C'est le problème des grands malades : le médicament, à dose trop faible est inopérant ; à dose suffisante, il les tue.

Malgré l'importance des concessions faites par la Grèce, l'Allemagne aurait pu rompre les négociations. Elle ne l'a pas fait . Et si elle ne l 'a pas fait , c'est que , très probablement Obama est intervenu pour cela auprès de Merkel pour contrer Schaüble. Les Etats-Unis souhaitent le maintien du statu quo pour au moins trois raisons : parce que l'explosion de l'euro pourrait être le détonateur d'une nouvelle crise financière internationale analogue à celle de 2008, parce que l'euro leur permet , comme l'explique François Asselineau, de maintenir les économies européennes sous tutelle, parce qu'il serait dangereux pour l'OTAN de laisser la Grèce, dont la position géopolitique est capitale , errer sans attache dans une zone de haute turbulence , au risque qu'elle devienne une tête de pont de Moscou. Il est probable que , parallèlement aux pressions faites sur le gouvernement allemand, des pressions analogues aient été exercées sur Tsipras. Avec quels arguments ? On ne sait . Loin d'être la maitresse du jeu, l'Allemagne s'est ainsi laissé imposer une décision que la majorité des Allemands rejetait.

Et pour quel bénéfice ? En réalité aucun. Quand on dit que la Grèce , du fait de cet accord, se trouve écrasée par des conditions draconiennes, on ne se trompe pas. Mais qui pense une seconde que la Grèce va appliquer l'accord et en particulier rembourser les énormes dettes qui pèsent encore sur elle ? A l'évidence, elle ne le fera, pas par tricherie ou malhonnêteté mais tout simplement parce qu'elle ne le peut pas et ne le pourra pas plus dans l'avenir . Elle ne le pourra pas tant qu'elle restera dans l'euro.

En définitive, Angela Merkel, dont les exigences étaient moins les siennes que celles de la réalité, et dont l'opinion ne voulait pas d'un nouvel accord, s'est vu imposer par Washington un accord qui certes, parait sauver l'euro - pour combien de temps ? - mais qui ne lui rapportera pas un kopeck parce qu'il ne sera jamais appliqué.

Ajoutons que rien ne dit que l'euro sera durablement sauvé par cet accord inapplicable.

Roland HUREAUX

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26 juillet 2015 7 26 /07 /juillet /2015 22:39

Publié dans Le Figaro du 23 juillet 2015

Le malaise des éleveurs français n'est pas nouveau , mais il a atteint cet été une phase critique.

Qu'il coïncide avec la crise grecque est sans doute fortuit ; les deux questions n'en ont pas moins un rapport étroit . Toutes les deux témoignent des distorsions croissantes que suscitent , entre les Etats ou entre certaines productions, la fonctionnement actuel de l'euro.

On le sait dans le cas de la Grèce : que les prix intérieurs grecs - et surtout les coûts - aient augmenté au cours des quinze dernières années plus que dans tous les autres pays empêche l'économie grecque d'être compétitive , sauf à dévaluer, ce qui supposerait pour elle une sortie de l'euro.

Entre les éleveurs français et leurs concurrents européens, principalement allemands, une différence analogue entre les dérives des coûts rend les producteurs français moins compétitifs, malgré les efforts considérables qu'ils ont faits pour tenir le choc.

L'Allemagne, grande puissance agricole

L'Allemagne a bénéficié , non seulement d' une moindre hausse des prix intérieurs valable pour toute son économie , mais encore d'avantages comparatifs que l'agriculture française n'a pas ou n'a plus : le SMIC agricole n'existe pas[1] , ce qui permet d'employer à bas prix des garçons de ferme venus de l'Est. La fin du communisme dans l'ex-RDA a permis de remettre en valeur d'anciens kolkhozes dépeuplés et dévastés , ce qui a suscité la création, spécialement en matière bovine de grandes exploitations modernes qui inondent le marché européen , en particulier celui du lait, et font baisse les prix.

Parallèlement les secteurs les plus archaïques de l'agriculture allemande ( qui , en Bavière, avait terminé don remembrement beaucoup plus tard que nous) s e sont modernisés.

Certains segments de la production agricole ( comme les fleurs hollandaises et allemandes) sont sous-traités en Pologne , un pays hors de la zone euro et que personne n'est pressé d'y faire rentrer car il sert de poumon à l'économie allemande.

Le coup de collier du gouvenrment Schröder, faisant baisser de manière forcenée tous les coûts allemands dès l'entrée dans l'euro, a déséquilibré la zone euro à l' avantage de l'économie allemande et au détriment de celles des pays latins mais particulièrement de certains secteurs comme l'élevage français.

Le résultat est paradoxal: l'euro a fait de l'Allemagne qui n'avait jusque là guère brillé dans ce domaine, une grande puissance agricole. En 1957, lors de la création du Marché commun, le contrat non écrit était que l'Allemagne exporterait ses produits industriels et que la France exporterait ses produits agricoles. La balance agricole fut longtemps excédentaire pour la France et déficitaire pour l'Allemagne. Aujourd'hui, la balance agricole est excédentaire pour l'Allemagne : du jamais vu.

Les éleveurs sont également sensibles à la politique des grandes surfaces et aux profits des intermédiaires, une question soulevée depuis longtemps qui ressurgit aux époques de crise.

Plus nouvelles car elles ont elles aussi coïncidé avec la mise en place de l'euro sont les contraintes bureaucratiques folles qui se sont multipliées au cours des derrières années pour des raisons sanitaires , environnementales et fiscales. Les règlements européens ont privilégié une approche punitive , humiliante pour les agriculteurs, à ce qu'aurait pu être une incitation positive par les labels de qualité . A l'issue d'une dure journée de travail aux champs, chaque agriculteur doit désormais faire une seconde journée de "paperasses" .

Cette situation touche particulièrement l'élevage bovin ( viande et lait) et porcin . En matière céréalière, la France conserve , grâce aux plaines du Basin parisien, un avantage fort sur un marché plus tributaire de la bourse de Chicago que des aléas continentaux. Pour les fruits et légumes et le vin courant , l'euro est au contraire avantageux pour la production française car il freine la concurrence des pays méditeraneénes.

Autre parallèle avec la Grèce : de même que la Grèce a été incitée à s'endetter dans les premiers temps de l'euro, les jeunes agriculteurs français continuent d'être tributaires d'un système mis en place il y a cinquante ans, qui , au motif d'encourager l'investissement, encourage leur endettement en début de vie active.

Prendre le taureau par les cornes

Le drame que traverse l'élevage français est d'une extrême gravité. La contrainte sur les prix de vente exercée ou en tous les cas aggravée par l'euro est telle que ceux-ci n'ont pratiquement pas augmenté depuis trente ans. Pendant ce temps, les charges ( charges sociales, assurances, prix des inputs) ont explosé. Une situation d'autant plus décourageante que la plupart des exploitants ont fait de considérables efforts de modernisation au cours de cette période. Les subventions, arrachées par Chirac il y a quarante ans pour les zones de montagne ne suffisent plus : on a beaucoup parlé des suicides de France Télécom. A-t-on parlé autant de ceux des éleveurs du Massif central ?

Sauf à envisager un éclatement prochain de l'euro qui aurait l'effet mécanique de faire remonter les prix de la viande et du lait du fait de la réévaluation de la monnaie allemande, il faut prendre, si l'on ose dire, le taureau par les cornes à l'échelle européenne: comparer les charges réelles entre les différents concurrents, presque toutes plus lourdes en France, les rééquilibrer et, s'il y a lieu, compenser les différences, alléger les contraintes administratives . Il faut surtout qu'un gouvernement ayant compris l'importance de l'enjeu , non seulement agricole mais civilisationnel, sache affirmer qu'une France sans élevage ( et un élevage de plein air , non industriel) ne serait plus la France, que la France a plus que jamais besoin de ses éleveurs.

Roland HUREAUX

[1] Alors que les lois sociales en agriculture ont été appliquées en France de manière de plus en plus stricte.

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14 juillet 2015 2 14 /07 /juillet /2015 17:10

EURO : FIN DE PARTIE REMISE

Publié dans Causeur

"Cette fois l'euro est sauvé, la crise grecque est terminée ". Un concert de satisfaction a salué, tant dans les sphères du pouvoir que dans la sphère médiatique, l'accord qui a été trouvé le 13 juillet à Bruxelles entre le gouvernement Tsipras et les instances européennes - et à travers elles, les grands pays, Allemagne en tête .

Etonnante illusion : comme si la diplomatie pouvait venir à bout du réel. N'est ce pas Philippe Muray qui a dit un jour : "Le réel est reporté à une date ultérieure " ?

Il n'y a en effet aucune chance que cet accord résolve quoi que ce soit.

Passons sur le revirement étonnant d'Alexis Tsipras qui organise un référendum où le "non" au plan de rigueur de l'Europe est plébiscité avec plus de 62 % de voix et qui, immédiatement après, propose un plan presque aussi rigoureux.

Aide contre sacrifices

Ce plan a trois volets : les dettes de la Grèce doivent être étalées ; jusqu'où ? On ne sait pas encore, cela ne sera décidé qu'en octobre . La Grèce recevra de nouvelles facilités à hauteur de 53 milliards d'euros (remboursables), plus le déblocage de 25 milliards de crédits du plan Juncker (non remboursables). Elle doit en contrepartie faire voter sans délai un certain nombre de réformes : augmentation de la TVA, recul de l'âge de la retraite , lutte renforcée contre la fraude fiscale etc.

Le volet réforme correspond-t-il à une vraie logique économique ? Appliquées immédiatement, ces mesures plomberont un peu plus l'activité , comme toutes celles que l'on inflige à la Grèce depuis quatre ans. Ne vaudrait-il pas mieux que ce pays consacre les ressources nouvelles à l'investissement et ne soit tenu de revenir à l'équilibre qu' au moment où la croissance , grâce à ces investissements, repartira. Quel pays a jamais restauré ses grands équilibres dans la récession ?

Moins que de considérations techniques, cette exigence de réformes ne s'inspire-t-elle pas plutôt du vieux moralisme protestant : aider les pauvres , soit mais seulement s'ils font des efforts pour s'en sortir; quels efforts ? peu importe pourvu qu'ils en bavent !

Quoi qu'il en soit, pour redevenir solvable et donc rembourser un peu de ce qu'elle doit, la Grèce doit avoir des comptes extérieurs non seulement en équilibre mais excédentaires. Pour cela elle doit exporter.

Pourquoi n'exporte-t-elle pas aujourd'hui , et même achète-t-elle des produits comme les olives? Parce que ses coûts sont trop élevés. Pourquoi sont-ils trop élevés ? Parce qu'ils ont dérivé plus que dans les autres pays de la zone euro depuis quinze ans. Et quoi que prétendent certains experts, cela est irréversible.

Aucun espoir sans sortie de l'euro

La Grèce a-t-elle un espoir de devenir excédentaire en restant dans l'euro ? Aucun.

Seule une dévaluation et donc une sortie de l'euro qui diminuerait ses prix internationaux d'environ un tiers lui permettrait de reprendre pied sur les marchés.

C'est dire que l'accord qui a été trouvé , à supposer que tous les Etats l'approuvent, sera remis en cause dans quelques mois quand on s'apercevra que l'économie grecque ( à ne pas confondre avec le budget de l'Etat grec) demeure déficitaire et qu'en conséquence, elle ne rembourse toujours rien.

On le lui a assez dit : cette sortie-dévaluation sera dure au peuple grec, du fait de l'augmentation des produits importés, mais elle lui permettra au bout de quelques mois de redémarrer. Sans sortie de l'euro, il y aura aussi des sacrifices mais pas d' espoir.

Nous pouvons supposer que les experts qui se sont réunis à Bruxelles savent tout cela. Ceux du FMI l'ont dit, presque en ces termes. Les uns et les autres ont quand même signé.

Les Allemands qui ont déjà beaucoup prêté à la Grèce et savent qu'ils ne récupéreront rien de leurs créances, réformes ou pas, ne voulaient pas s'engager d'avantage . Ils ont signé quand-même . Bien plus que l'attitude plus flexible de François Hollande, c'est une pression aussi ferme que discrète des Etats-Unis qui a contraint Angela Merkel à accepter un accord, envers et contre une opinion allemande remontée contre les Grecs.

Quant à Tsipras, a t-il dû lui aussi céder aux mêmes pressions ( de quelle manière est-il tenu ?) ou joue-il double jeu pour grappiller encore quelques avantages avant une rupture définitive - qui verrait sans doute le retour de Yannis Varoufakis. Le prochains jours nous le diront.

Le médiateur discret

On ne comprend rien à l'histoire de cette crise si on ne prend pas en compte , derrière la scène, le médiateur discret de Washington qui, pour des raisons géopolitiques autant qu'économiques, ne souhaite ni la rupture de la Grèce, ni l'éclatement de l'euro.

Cette donnée relativise tous ce qu'on a pu dire sur les tensions du "couple franco-allemand" ( ça fait cinquante ans que le Allemands nous font savoir qu'ils n'aiment pas cette expression de "couple" mais la presse continue inlassablement de l'utiliser ! ) . Au dictionnaire des idées reçues : Merkel la dure contre Hollande le mou. Merkel , chancelière de fer, qui tient entre ses mains le destin de l'Europe et qui a imposé son diktat à la Grèce. Il est certes important de savoir que les choses sont vues de cette manière ( et une fois de plus notre piteux Hollande a le mauvais rôle !). Mais la réalité est toute autre. Ce que l'Allemagne voulait imposer n'est rien d'autre qu'un principe de cohérence conforme aux traités qui ont fondé l'euro. Ce que Tsipras a concédé, c'est ce qu'il ne tiendra de toutes les façons pas parce qu'il ne peut pas le tenir . Merkel a été contrainte à l'accord par Obama contre son opinion publique. La "victoire de l'Allemagne" est doublement illusoire : elle ne défendait pas d'abord ses intérêts mais la logique de l'euro; cette logique, elle ne l'a imposée que sur le papier .

Mais pourquoi donc tant d'obstination de la part de l'Europe de Bruxelles, de la France et de l'Allemagne ( et sans doute de l'Amérique) à trouver une solution à ce qui dès le départ était la quadrature du cercle ? Pourquoi tant de hargne vis à vis des Grecs et de tous ceux qui ont plus ou moins pris leur défense , au point d'anesthésier tout débat économique sérieux ?

Le Monde a vendu la mèche en titrant en grand: "L'Europe évite l'implosion en gardant la Grèce dans l'euro" . Nous avons bien lu : l'Europe et pas seulement l'euro. Bien que la Grèce ne représente que 2 % du PIB de la zone euro, son maintien dans cette zone conditionne la survie de l'euro. Mais par delà l'euro , c'est toute la construction européenne qui semble devoir être remise en cause si la Grèce sortait et si, du fait de la Grèce, la zone euro éclatait. Là encore le paradoxe est grand : comment de si petites causes peuvent-elles avoir de si grands effets ? Ce simple constat montre , s'il en était besoin, la fragilité de l'édifice européen. Cette fragilité réapparaitra qu'on le veuille ou non, jusqu'à la chute de ce qui s'avère de plus en plus n'être qu'un château de cartes.

Devant une telle perspective, les Européens, ont dit " de grâce, encore une minute, Monsieur le bourreau" . Une minute ou quelques mois mais pas beaucoup plus.

Roland HUREAUX

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