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Roland HUREAUX

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8 mai 2012 2 08 /05 /mai /2012 14:12

François Bayrou comptait sur  la grande réunion électorale qu’il a tenue à Toulouse le 10 mars pour lancer sa campagne, avec l’espoir de figurer au second tour de la présidentielle.

A-t-il réussi ? Il est  encore difficile de le dire.

A la Halle aux Grains,  2500 participants enthousiastes,  venus de tout le Midi. Un discours plein de tonus, déjà rodé car il ne diffère guère de celui de la veille sur France 2.  Très bon sur l’éducation nationale et la laïcité (avec une référence attendue à Henri IV),   sur la politique industrielle, la moralisation de la vie politique (même si personne ne croit qu’il suffira de rétablir  la proportionnelle et   de supprimer le cumul des mandats  pour l’opérer !).

 

Qui convaincre ?

  

Un premier motif de perplexité cependant: qui Bayrou veut-il convaincre,  et avec quels arguments ? A ce qu’il semble : les électeurs de droite avec des arguments de gauche et les électeurs  de gauche avec des arguments de droite !  

Du côté de la gauche, il oppose la rigueur gestionnaire et le réalisme de ses chiffres aux propos aventurés (mesuré dès  qu’il s’agit de critiquer Hollande, il ne dit pas démagogique) du candidat socialiste – les 60 000 postes d’enseignants, par exemple. Mais y aurait-il jamais eu une  gauche si la politique ne devait pas aussi faire  rêver  (et d’ailleurs Hollande le fait si peu !). 

Du côté de  la droite, il oppose sa  volonté de rassemblement  au propos agressifs et  clivants de Sarkozy. Mais est-ce en reprochant à ce dernier d’être à droite qu’il  lui enlèvera ses électeurs de droite ?

Il est beaucoup plus convaincant quand il lui reproche  de ne pas l’être, en tous les cas quand il dénonce les promesses non tenues et le  manque de crédibilité du président sortant. L’incompétence et la jactance.   C’est là ce qu’il devrait marteler. En prenant au sérieux  ce que dit Sarkozy  - surtout pour s’en indigner-,   ses adversaires  le crédibilisent : ce  fut la grande erreur de Ségolène Royal.

Cet angle d’attaque est d’autant plus important que le bloc que Bayrou doit entamer  n’est pas symétrique. C’est d’abord l’électorat UMP qui est sa cible ;   c’est de passer devant  Sarkozy et non  Hollande qu’il s’agit pour lui, d’autant que     le président sortant est   le plus vulnérable.

Dénoncer « la division et l’illusion »  est une  bonne formule. Mais   la posture  morale, budgétaire  ou  politique, dans une campagne déjà assez terne, ne suffit pas.  D’autant  qu’on  sait déjà  que  Bayrou est un honnête homme !  

 

Entre Peyrelevade et  Lassalle

 

Deuxième motif de perplexité : l’emprise technocratique sur le  candidat centriste.

Outre de venir, comme lui, des Pyrénées-Atlantiques,  Michel Camdessus et Jean Lassalle ont en commun de  soutenir  François  Bayrou.

Et en dehors de cela ?  A peu près rien. Et même,  ils  se situent, autant qu’on peut, aux antipodes de la société française.  Camdessus, tout    comme Peyrelevade,  experts ( ou du  moins réputés tels) de Bayrou, sont  des technocrates pétris de sérieux ,  uniquement soucieux  d’orthodoxie budgétaire, la même que le FMI , sous l’égide  du premier,  tenta d’imposer en son temps , pour son malheur,  à l’Argentine. Pour  ces gens- là,  déficit, dette, protectionnisme sont des gros mots.

Jean Lassalle est le député qui se signala en faisant une grève de la faim contre le déménagement d’une  usine  hors  de sa circonscription pyrénéenne. Agriculteur, profondément attaché à son terroir natal, il défend le monde rural menacé par le mondialisme  et par    les inventions technocratiques de ces dernières années, telles la fusion  des communes ou le retrait des services publics. A la différence des premiers, Lassalle, même s’il ne le dit pas trop, est,  comme l’immense majorité de ses électeurs,   discrètement eurocritique. Aux côtés de Lassalle, Philippe Folliot, député de la montagne tarnaise,    autre populiste rural  (ce qui pour nous n’a rien de péjoratif) : jeune député, dans  sa   première intervention à l’Assemblée nationale, il demanda  le rétablissement  du privilège  des bouilleurs de cru.

Un candidat aux appuis aussi contrastés dispose  de singuliers atouts à condition d’en faire la synthèse. Sarkozy, comme Hollande cherchent désespérément une vraie caution populaire.  Mais  tenir ensemble Peyrelevade  et Lassalle, est bien  difficile,  car c’est entre eux que se situe le vrai clivage de la société française.  Beaucoup plus qu’entre la droite et la gauche,  dont Bayrou se targue tant de dépasser l’opposition  et que, de fait, si peu sépare. Si cette campagne ennuie tellement les Français, c’est qu’ils l’ont compris.

 Mais la synthèse entre le pole technocratique et le pole populaire, pour le moment, on la cherche : l’influence prédominante, c’est   Peyrelevade   et Camdessus : la priorité à l’équilibre budgétaire  et au remboursement de la dette (avec au passage la promesse peu engageante  d’un alourdissement de la fiscalité), la sagesse gestionnaire de M. Prudhomme.  Il ne suffit pas de prononcer quelques phrases en gascon  pour faire droit  à la composante authentiquement populaire de son camp.  En rester là  serait, comme disait Vincent de Paul,   n’être  du peuple « qu’en peinture ». Le peuple,  que représentent Lassalle et Folliot,  mérite  bien  davantage.

On ne demandera certes pas à Bayrou de remettre en cause l’euro ou les abus  du système bancaire. Mais qu’attend-t-il pour bousculer tant de logiques réformatrices absurdes, qui depuis plus ou moins longtemps provoquent  l’exaspération des Français ;  politique agricole conduisant à la désertification,  réforme de l’Etat mal menée,  évaluation généralisée ( qui est en fait le mensonge généralisé, démotivant pour les fonctionnaires ! ), démantèlement  des  services publics, escalade normative folle,  fusions à tout va, y compris des communes , destruction des corps qui faisaient la force de l’Etat ( gendarmerie par exemple), déstabilisation systématique des repères de la société française.

Si Bayrou ne remet pas en cause  ces  logiques réformatrices  folles, il a peut-être ses raisons.  Leur exécuteur  le plus diligent en fut certes Nicolas Sarkozy, mais leur  origine  intellectuelle se trouve dans cette technocratie de  gauche supposée raisonnable à laquelle, vieille chanson centriste, il fait des appels du pied :     Rocard, Delors ou leurs disciples.     

Or, disons-le,  quoi qu’on en pense quai de Bercy ou rue de la Loi, sur  la plupart des  sujets que nous venons d’évoquer, c’est le peuple qui a raison et la technocratie qui a tort. Le peuple de France, le vrai,  attend qu’on le lui dise.

Trouver l’étincelle est pour François Bayrou  une nécessité, c’est même un devoir vis-à-vis  des  millions de Français qui ne veulent ni de  Sarkozy, ni de Hollande. 

Roland HUREAUX *

 

 

  * Auteur de La grande démolition  La France cassée par les réformes – Buchet-Chastel – janvier 2012

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18 février 2012 6 18 /02 /février /2012 08:08


Il est étonnant que, après l’âpre débat suscité par la loi de réforme des collectivités territoriales du 16 décembre 2010 et les difficultés d’application qui en avaient résulté, la question du devenir de la commune, comme d’ailleurs beaucoup d’autres questions essentielles, se trouve absente de la campagne présidentielle.

Des trois candidats tenus aujourd’hui pour gagnants possibles, l’un, le candidat socialiste ne remet en cause que le volet région-département de la loi, le seul qui intéresse les grands élus, mais non le volet communal, l’autre, au centre, annonce sans autre précision une remise à plat de la décentralisation, et on ne saurait évidemment attendre du président sortant qu’il se déjuge au point de promettre d’abroger la loi qu’il a fait lui-même voter.

Il est vrai que le gouvernement a demandé, à l’approche de l’élection présidentielle, de relâcher la pression en vue du regroupement des communautés de communes sur lequel certains préfets avaient fait du zèle. Il est vrai aussi que le président de l’Assemblée des maires de France a fait in extrémis une proposition de loi destinée à atténuer à la marge certains effets de la loi.

Mais personne ne remet en cause dans ses fondements la mécanique implacable qui vise, de loi en loi, que le gouvernement soit de gauche ou de droite, la réduction progressive de l’autonomie et de la légitimité de l’échelon communal, avec, en perspective sa disparition pure et simple.

Le prix à payer, c’est l’affaiblissement progressif de la démocratie locale, la bureaucratisation croissante et l’éloignement du citoyen.

Personne ne parle non plus de remettre en cause la complication croissante des règles d’urbanisme et les obstacles croissants sur le doit à construire.

Rien de tout cela n’est pourtant une fatalité : en Allemagne, en Suisse, le vent de la résistance à l’intercommunalité contrainte se lève. La commune survivra car elle demeure une structure profondément enracinée. Mais au prix de quelles péripéties ?

Il est  urgent  de placer le devenir de la commune au cœur de la campagne présidentielle. Les maires qui disposent ( pour combien de temps encore ? ) du droit de parrainer les candidats à l’élection présidentielle, devront d’en souvenir.


Roland HUREAUX

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17 février 2012 5 17 /02 /février /2012 19:13

 

Il n’était pas surprenant que le débat présidentiel ait porté sur la difficulté de se loger à Paris et dans les grandes métropoles pour les revenus modestes et même moyens.

La  mondialisation entraîne partout une stagnation  des revenus ordinaires, mais aussi des prix des produits de large consommation, largement  importés des pays émergents, l’un compensant en partie l’autre.  Au contraire se trouvent en hausse les très hauts revenus et toutes les valeurs d’actifs : actions (avec des fluctuations, bien sûr) ,   or,  mais aussi immobilier. Spécialement  l’immobilier des quartiers les plus recherchés des métropoles  internationales comme Paris. Dans une économie de plus en plus coupée en deux, entre une économie des riches où prix et revenus se sont envolés et une économie des pauvres où ils stagnent, l’immobilier constitue la zone d’interférence : bien de placement  pour les plus aisés mais aussi nécessité pour tous. C’est pourquoi la hausse de l’immobilier est si vivement ressentie par les classes populaires et même les classes moyennes des grandes agglomérations.

Cette difficulté à se loger entraîne une demande croissante de logements du secteur protégé, principalement HLM. Demande accrue par plusieurs facteurs :  la fragilité des couples qui fait que bien souvent, au lieu d’un logement, il en faut deux,  une immigration pas vraiment contrôlée depuis le traité d’Amsterdam (1997) et qui touche d’abord les grande villes ; cette demande se conjugue avec une offre insuffisante , du fait des restrictions de certaines municipalités conservatrices mais aussi de l’absence d’un volontarisme suffisant de la part des gouvernements qui se sont succédés (et que les candidats se proposent tous de rattraper !).

Mais la question ne se serait pas posée avec autant d’acuité si elle n’avait été compliquée par l’abandon de la politique d’aménagement du territoire au cours des dernières décennies . Quand exactement ? Il est  difficile de le  dire avec précision.

A la fin des années quatre-vingt-dix, nous dispositions d’un politique équilibrée. Le livre de Jean-François Gravier,  Paris et le désert français  (1947) faisait encore autorité  et la nécessité de desserrer la métropole parisienne au bénéfice de la province n’était pas discutée.  Elle avait favorisée l’ essor de plusieurs grandes villes de province.  A cela s’était ajoutée une politique des villes moyennes, des petites villes et aussi du monde rural destinées à étaler la population sur tout le territoire. A partir de la venue de  la gauche au pouvoir, la plupart de ces dispositifs, décentralisation oblige, ont été transférés aux régions qui ont eu,  chacune, des politiques différentes. Etroitement surveillée par Bruxelles,  au motif d’assurer la libre concurrence, l’action des régions  ne l’était guère par l’Etat central.

Mais à partir de 1990, la mode est  revenue aux grandes métropoles. Défendre le monde rural ou  les petites villes est devenu ringard, passéiste, voire, aux yeux de certains idéologues de gauche « pétainiste » ( on ne s’en était pas avisé entre 1945 et 1990 !). Il a été convenu, gauche et droite confondues que l’aménagement du territoire de papa était dépassé, qu « ’à l’heure de l’Europe » et de la mondialisation, la  France devait jouer moderne et tout miser sur la promotion de quelques grandes métropoles,  à  commencer par la principale, la  parisienne.

La stratégie du Grand Paris, lancée par l’actuel président, s’inscrit dans la même perspective[1].

Qu’il faille distinguer entre le rayonnement qualitatif de  Paris , sans doute nécessaire,  et son poids démographique, l’un n’allant pas nécessairement avec l’autre, était une théorie trop subtile pour une haute administration habituée  à agir  à partir de schémas simples.

On ajoutera les vieux dogmes de l’urbanisme à la française : refus du mitage et souci d’économiser  les  terres agricoles (et donc restriction du périmètre d’urbanisation),  nécessité de rapprocher autant que possible les lieux d’habitation des lieux de travail (dogme que le RER et le TGV auraient pu relativiser)  et toutes les conditions d’une pénurie de logement avaient été accumulées au fil des ans.

Comme il est à peu près impossible de faire baisser le prix de l’ immobilier parisien – même s’il connaît aujourd’hui un palier,  et bien difficile d’augmenter   les revenus , la solution à ce problème passe provisoirement par un volontarisme accru en matière de logement social.

Mais la solution à long terme ne saurait être, outre un contrôle sérieux de l’immigration, qu’une reprise hardie de la politique d’aménagement du territoire , scandaleusement remisée aux oubliettes. Après l’avoir perdu de vue pendant vingt ans, il est temps que nos gouvernements s’avisent que la France ne se réduit pas à ses quatre ou cinq plus grandes villes.

 

Roland HUREAUX*

 

·        Auteur de La grande démolition, la France cassée par les réformes, Buchet-Chastel, janvier 2012 – 355 pages, 21 €

 

 



[1] Mettre tous les moyens sur 7 campus d’excellence à l’exclusion des autres procède de la même logique « concentrationnaire ».

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17 février 2012 5 17 /02 /février /2012 19:10

 

 

Un récent sondage[1] a montré que si votaient seuls  les fonctionnaires, tous corps confondus, civils et militaires, d’Etat, locaux et hospitaliers, le deuxième tour de la présidentielle se passerait entre Hollande et Le Pen.

C’est dire le degré de discrédit atteint par l’actuel  président au sein de la fonction publique.

Normal, diront les esprits paresseux: c’est un président libéral, hostile à l’Etat ; il a mené une politique libérale,  il en paye le prix.

Si encore les choses étaient aussi simples !  Si Sarkozy avait été un vrai libéral, nous aurions vu les dépenses publiques baisser, les effectifs publics se réduire,  la fiscalité s ’ alléger.

Mais il s’en faut de beaucoup. C’est sous son quinquennat que les dépenses publiques ont atteint leur maximum historique : 56 % en 2011 ; trente et un impôts nouveaux ont été créés, sans compter ceux que l’on a  alourdis, tel  l’impôt sur les plus-values. Le nombre de fonctionnaires d’Etat a un peu reculé, en fin de période,  par l’application de la règle déjà  ancienne de non remplacement d’un fonctionnaire sur deux ( la fameuse RGPP !) , mais surtout au détriment de l’armée, et sans qu’on empêche la fonction publique locale de croître parallèlement.

 

Le prix de l’incompétence

 

Bien que l’actuel président n’ait jamais aimé les fonctionnaires,  il aura  été celui qui a augmenté le plus les rémunérations des fonctionnaires d’autorité et de certains  corps  déjà bien rémunérés comme la police ou  les finances ; cela sous prétexte  d’encourager une productivité  bien difficile à mesurer.

Bien plus qu’une politique faussement libérale, Sarkozy a payé le prix de son incompétence. Il s’est trouvé propulsé à la tête de l’immense machine  étatique sans vraiment  la connaître, comme le capitaine d’un navire qui  ne serait jamais de sa vie descendu dans les soutes.

C’est ainsi que, dans son prurit de réforme, il  a donné un coup d’accélérateur à toute  une série de réformes qui se trouvaient, soit déjà votées et non appliquées, soit en gestation.

Parmi les lois déjà votées, la plus importante est  la loi du 1er août 2000, dite Loi organique des lois des finances (LOLF pour les initiés) approuvée à l’unanimité au temps de Jospin. Les enseignants, remplis de ressentiment  contre le président actuel, et qui manifestent avec raison contre l’évaluation systématique de leur travail,  savent-ils que cette évaluation n’est que l’application d’une loi votée du temps de la gauche ?  Elle ne devait s’appliquer qu’en 2005 et le  temps de rodage passé, elle n’a  fonctionné  à plein qu’à partir de 2007.

Cette loi repose sur des principes hautement contestables : les fonctionnaires  sont corporatistes,  ne travaillent pas ; il faut donc affaiblir  ou supprimer les corps ( agrégés,  gendarmerie, professeurs de médecine, DDE, DDA , corps des mines etc. ) et leur inculquer  la « culture du résultat », c’est-à-dire  le « pilotage » à  partir de statistiques d’ « efficience » toutes plus contestables les unes que les autres, toutes propices à la tricherie et  qui font ressembler  de plus en plus  l’administration française  à  l’économie soviétique.

Ces reformes par lesquelles on prétend  pompeusement  introduire  «  les   méthodes managériales  dans l’administration » reposent sur des principes faux. Le premier est  qu’une administration  se gère comme une entreprise ( Ludwig von Mises,  libéral de l’Ecole de vienne , a démontré le contraire ! ), le second  que les fonctionnaires ne travaillaient pas et qu’il fallait les « secouer » :  qui s’est jamais plaint du manque de zèle de l’administration fiscale ? Il y a, comme partout, 20 % de tire-au-flanc mais les fonctionnaires ne sont pas responsables des procédures compliquées et souvent  inutiles qu’on leur impose d’appliquer. Les corps ont été tenus pour archaïques :   on oubliait tout ce qu’ils  avaient   accompli  au cours  des cinquante dernières années : les instituteurs d’avant la « rénovation pédagogique »   pour  diffuser l’instruction dans le peuple,  les ponts et chaussées  pour équiper la France, le génie rural  pour moderniser l’agriculture, le corps des mines pour développer l’industrie .  L’honneur professionnel dont ils étaient  porteurs  était une motivation bien plus noble que le réflexe pavlovien de la  prime par lequel on voudrait le remplacer. L’honneur professionnel : un gros mot  dans le climat de « modernisation de l’Etat » !

Autre  présupposé faux : l’idée qu’ on accroît  l’efficacité en fusionnant les structures : communes,  police et gendarmerie, antennes locales de l’Etat, Impôts et Trésor, ANPE et ASSEDIC etc.  Non seulement ces fusions se sont  traduites parfois par une immense pagaille ( pôle Emploi),  mais les résistances légitimes n’ont été surmontées que par une large  distribution de primes qui a  annulé et au-delà les bénéfices attendus.

Que le gouvernement  ait tenté de réduire les effectifs de la fonction publique, passe encore , mais fallait–il , pour tout compliquer, que cette réduction , déjà difficile en elle-même   coïncidât avec le  double traumatisme d’une refonte générale des organigrammes et  de l’introduction du contrôle chiffré  systématique ? Pour couronner le tout,    les procédures ont continué à se compliquer comme jamais :   le Grenelle de l’environnement a produit     plus de 100 pages de textes  !

L’immense découragement qui règne de haut en  bas de la fonction publique et qui s’exprime dans beaucoup de départs  à la  retraite anticipés, est sans doute l’   héritage  le  plus désastreux du quinquennat.

Mais ne chargeons pas Sarkozy puis qu’il ne le mérite : la plupart du temps, il n’a fait que donner un coup d’accélérateur à des réformes qu’une certaine technocratie tenait  en réserve depuis de nombreuses années. C’est moins son activisme qui est en cause que sa passivité face à des logiques technocratiques absurdes que   de vrais politiques auraient dû  corriger.

Même s’ils n’en ont pas  tous conscience, ce  n’est pas  pour son libéralisme supposé que Sarkozy est  rejeté par une large majorité de  fonctionnaires, c’est pour son incompétence.

 

Roland HUREAUX*



[1] Sondage CEPIVOF rendu public le 31 janvier 2012

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17 février 2012 5 17 /02 /février /2012 19:08

 

Le plus extraordinaire avec la Grèce est que  rien de ce qui lui arrive aujourd’hui ne  se   dit   mieux  qu’avec    des expressions  que son génie nous a léguées.

Il est clair que réussissant à faire voter par le Parlement grec un plan d’austérité  rigoureusement  inapplicable, le premier ministre Papadémos  -  et l’Europe avec lui -,  n’a remporté qu’une victoire à la Pyrrhus.

Le pauvre peuple grec se révolte à juste titre contre le supplice de Tantale qu’on  lui applique.  

Vouloir imposer des normes  budgétaires allemandes à ce peuple indocile, n’est-ce pas le placer  dans  un lit de Procuste ?

Les commissaires européens qui leur sont envoyés veulent lui infliger  un régime  draconien.

Il est vrai que l’acceptation du plan de   rigueur est la condition mise par Angela Merkel à l’octroi  de nouveaux prêts. Mais à quoi serviront ces  prêts ?  Le budget grec n’est-il pas  le tonneau de Danaïdes ?

Pourquoi donc un petit pays qui ne représente que 2 % de la population de l’Europe et 1 % de son PIB, suffit–il à mettre en péril tout l’édifice européen ?  La  Grèce est  le talon d’Achille de l’Europe !  

Car si la Grèce tombe, l’Italie chutera à son tour.   Comme me le dit un ami facétieux : la roche tarpéienne est près de l’Acropole.

La Grèce, l’Italie !

11-11-11  n’est pas le nouveau  chiffre de la Bête de l’Apocalypse qui demeure 666.  Mais le 11 novembre 2011 restera comme  une date clef dans l’histoire : la démocratie s’est éteinte en Europe là où elle était née. Ce jour-là,  deux chefs de gouvernement  émanant du suffrage universel,    Papandréou  et, quoi qu’on en pense,   Berlusconi,   ont été remplacés,  à la demande du G 7,  par deux  proches de Goldman Sachs.  La fin de la démocratie.   Où ?  Par une singulière ironie de l’histoire à Athènes et à Rome, les deux villes qui en furent, chacune à sa manière,  la matrice. 

Ces Grecs, aujourd’hui si vilipendés, ont pratiquement  tout  inventé : la philosophie, l’histoire, la tragédie, la comédie , le roman,  les mathématiques ,  la physique,  la théologie chrétienne,  la gnose, la politique et en particulier la démocratie,  peut-être la musique notée, qu’ils  ont apporté des perfectionnements décisifs à  la poésie épique,  l’architecture, la peinture, la sculpture, la stratégie.  Ils auraient même, si l’on en croit la légende de Crésus,  inventé…la monnaie.   

Mais venus de l’Olympe, les voilà précipités dans l ‘Hadès !  

 

Roland HUREAUX*

 

 

  * Auteur de La grande démolition –  La France cassée par les réformes – Buchet-Chastel – janvier 2012

·                                                                                                                                  

 

 

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17 février 2012 5 17 /02 /février /2012 19:06

 

S’il fallait un signe du déphasage extraordinaire qui existe entre la classe politique et le reste de la population, déphasage qui donne un aspect tellement irréel à l’actuelle campagne présidentielle, il suffit de constater que les trois candidats  tenus aujourd’hui pour vainqueurs possibles promettent tous  une hausse des impôts.

C’est vrai du candidat socialiste qui compte  trouver 50 milliards, principalement en annulant toute une série de niches  fiscales  (heures supplémentaires, placements  l'immobilier, TVA réduite dans la restauration, emploi d’aides à domicile,  défiscalisation des investissements outre-mer  etc.) mais aussi en  rognant le quotient familial, un pont-aux-ânes des programmes de la gauche « bobo » depuis trente ans (il est loin le temps où ce quotient était voté à l’unanimité par l’assemblée, majoritairement socialiste et communiste,  issue de la Résistance ! ) .  

Ces cinquante milliards seraient consacrés  pour moitié au financement de mesures nouvelles (300 000 emplois-jeunes, 60 000 recrutements à l’Education nationale, service public de la petite enfance) et pour moitié à la réduction du déficits, avec un objectif au demeurant modeste : passer au-dessous de 3%  du PIB en 5 ans (ce qui signifie tout de même une augmentation d’encore 20 % du PIB de l’endettement pendant le même période) avec une hypothèse de croissance bien optimiste de 2,5 % par an.   Ne sont  pris en compte dans ces calculs ni l’abrogation partielle  de la réforme des retraites, ni l’arrêt de la « RGPP »,  non remplacement d’un fonctionnaire sur deux.

La perspective d’alourdissement des impôts s’applique  également au  candidat centriste, plus ambitieux sur le papier puisque il propose de supprimer le déficit en 4 ans, ce qui exige 100 milliards d’euros, dont la moitié en impôts nouveaux, la moitié en économies budgétaires.

Quant  au président sortant,  il n’a pas attendu l’élection pour augmenter la TVA de  1,6  points, jouer sur les tranches de revenu pour alourdir l’IRPP  ou   aggraver certains impôts comme les droits sur les plus-values immobilières. En dépit de mesures  spectaculaires comme le bouclier fiscal réservé aux très riches, tellement  désastreux  pour son image qu’il lui a fallu l’abroger , l’actuel président a créé au cours du quinquennat pas moins de 31 impôts nouveaux  ( par exemple   la cotisation spéciale sur les retraites, la taxe sur les mutuelles et assurances,  les cotisations sur  l’intéressement des salariés, sur les stock-options, sur le téléphone et internet, sur les chaînes privées, sur le malus auto,  sur les compagnies pétrolières, sur les ordinateurs et clefs USB, sur les poissons vendus en grande surface, sur la distribution de matériel publicitaire etc.). Même s’il ne l’annonce pas, tout laisse supposer que, réélu, il alourdirait encore  la pression fiscale.

Toutes ces promesses d’impôts nouveaux se font dans un concours de rigueur à la Churchill, passablement ridicule : « Je suis un véritable homme d’Etat puisque  je n’hésite pas à promettre du sang et des larmes », comme si la France était sous les  bombardements des stukas. Une grande partie de l’opinion a été convaincue que de toutes les façons on allait en baver et   qu’il fallait en passer par là. A tort.

Cette rhétorique part du principe que plus  le gouvernement chargera le pays d’impôts,  plus il sera vertueux.

C’est oublier que le poids des prélèvements obligatoires n’est pas un signe de développement.

Un alourdissement excessif de la pression fiscale peut se traduire par une spirale récessive, telle que la Grèce est en train de la connaître et qui, de plan de rigueur en plan de rigueur,  menace toute l’Europe.

A  l’encontre de  cette rhétorique, les observateurs   soulignent le fait que la France est  le pays au monde ( si l’on met  de côtés quelques petits pays nordiques),  où les prélèvements obligatoires sont les plus lourds   et en augmentation : 43,2 % en 2010, 43,7 % en 2011, 44,5 % % prévus en 2012, sans perler du niveau des   des dépenses publiques  et des transferts sociaux  qui s’établit à 54,9 %[1].  

Ce taux élevé de prélèvements  fiscaux et sociaux, tout le monde est d’accord pour dire quel est un des symptômes du « mal français ».

Cela est   le sentiment des experts français ou internationaux  pour qui  ce niveau élevé décourage les talents et la créativité, encourage l’exode des cerveaux (plus grave que celui, purement fiscal, des footballers ou des chanteurs).

Mais c’est aussi le sentiment populaire : le ras-le bol fiscal    est considérable, pas seulement  dans  la classe moyenne ou les professions indépendantes.  Certes,  l’alourdissement promis pèsera d’abord sur celles-ci : les très grandes fortunes,  grâce aux facilités de la mondialisation, échappent  largement à l’impôt et continueront d’y échapper, comme l’a montré l’affaire Bettencourt, les 4 millions de chômeurs ou assimilés ne pourront contribuer que faiblement ou pas du tout. La conclusion est claire : cette surcharge fiscale retombera sur les mêmes.

Mais  toutes les classes de la  population sont   concernées : à côté d'un impôt progressif, l’impôt sur le revenu, très altéré d’ailleurs par les exemptions de toutes sortes qui se sont multipliées, la TVA, les charges sociales, la taxe d’habitation sont  des impôts en réalité dégressifs. La taxe foncière pèse lourd sur les petits  propriétaires qui souvent ont épargné toute leur vie pour s’offrir un modeste pavillon et, la retraite venue, doivent le quitter faute de pouvoir en assumer les charges.

Quel aveuglement faut-il aux  trois candidats dont nous parlons pour ne promettre  autre chose qu’un nouvel alourdissement des impôts ?

Même si des transferts d’impôt à impôt  sont nécessaires pour tenter de rendre un peu moins injuste notre système fiscal, la charge totale ne doit plus s’alourdir !  

On dira naturellement : et que faites-vous du déficit, que faites-vous de l’endettement ?

Nous ne voulons pas ouvrir le débat, de nature différente, sur l’avenir l’euro. Il va de soi que ces mesures de rigueur   ont  du  sens si l’on veut sauver coûte que coûte l’euro. Et comme l’euro fut dès le départ  un habit taillé à la mesure de l’Allemagne, c’est une austérité à l’allemande que son sauvetage impose à tous les pays d’Europe, à commencer par les plus étrangers à cette culture comme la Grèce.  Jusqu’à quand forcera-on ainsi le tempérament et les habitudes des peuples ? Plus très longtemps sans doute.

La rupture de l’euro  n’empêchera sans doute pas qu’une politique de rigueur soit nécessaire   mais dans des conditions de compétitivité différentes  et avec, s’agissant de la France,  une perspective de croissance plus forte.

Elle amènera  en revanche à se poser la question de l’origine du déficit et de la dette accumulée par tous les pays d’Europe ( sachant, que, en valeur absolue, le pays le plus endetté, c’est l’Allemagne). Jusqu’en 1973, l’Etat empruntait, quand il en avait besoin, à la Banque de France à 0%. Ce qui veut dire qu’en  sus des ressources fiscales il avait celles de la puissance régalienne de battre monnaie, dont il ne devait bien sûr pas abuser sous peine de créer de l’inflation. Depuis 1973, l’Etat est obligé de s’adresser aux banques à   3  ou  4 % (lesquelles peuvent se refinancer à taux inférieur à la Banque centrale !), ce qui veut dire  que cette ressource  régalienne  a été transféré au système bancaire selon le modèle alors en vigueur aux Etats-Unis – mais sur lequel ces derniers sont  revenus. Sait-on que, si  on totalise les intérêts ainsi versé par l’Etat français depuis 28 ans et les intérêts de ces intérêts, on arrive à 1400 milliards d’euros (pour une dette publique de 1700 milliards d’euros) ?  A quoi rime donc le discours moral si répandu  sur les déficits ?

Bien entendu une monétisation de la dette en cours, la Banque centrale, libérée des contraintes de l’euro, reprenant les créances publiques à son compte,  ressemblerait à  une pratique inflationniste. Mais  en réalité, elle ne  ferait qu’officialiser une pratique déjà existante   depuis plusieurs années : croit-on que la génération montante  va accepter de suer sang et eau  pour payer les dettes de  l’antérieure ? Aprés 7 ans de vaches grasses, 7 ans de vaches maigres ?  Cela ne s’est jamais vu.  Or c’est sur cette perspective pénitentielle  totalement irréaliste que se  fonde    la gouvernance économique européenne. Un schéma qu’aucun des « grands candidats » n’ose remettre en cause, ce qui les amène à proposer,  de manière  absurde,  dans un pays qui a déjà les impôts et les charges les plus élevés du monde,  de les alourdir encore

De la même manière,  leurs  programmes ne remettent nullement en question les logiques dépensières qui ont, de pair avec la politique bancaire, abouti à la  situation actuelle. Nous connaissons les jérémiades des ultra-libéraux qui pensent qu’il  n’  y a de solution à ces dépenses excessives que dans une remise en cause du supposé « modèle social français » :   il faudrait, à les entendre,  mettre à bas  l’assurance maladie, les retraites par répartition, le statut de la fonction publique,  le système public d’éducation ou d’hospitalisation etc.  Mais tout cela existe depuis soixante ans. Le « modèle social français » tant décrié fonctionnait au sortir de la guerre avec 30 % de prélèvements  obligatoires. Il a fonctionné sans déficit dans les années soixante. En 1981, la France avait en proportion le même nombre de fonctionnaires que l’ Allemagne ; depuis,  elle en a embauché un million de plus ;   l’Union de la  gauche n’est pas seule en cause, mais  un peu tout le monde. Pour se tenir  à une seule source d’augmentation : la volonté de fusionner  les communes  (jugées trop nombres et dispendieuses) qui s’exprime depuis la Loi Joxe en 1972  dont la logique a  été poursuivie par la droite, s’est traduite par le recrutement de  400 000 agents publics supplémentaires.

Nous retenons cet exemple pour montrer à quoi aboutissement les mauvaises réformes qui pullulent depuis trente ans.

Pour s’en tenir à la période la plus récente, celle de la  présidence  Sarkozy, fallait–il  rapprocher ou   fusionner tout une série de services (Impôts-Trésor, Police-Gendarmerie, Pole emploi)  sans diminuer les effectifs et en  versant des  primes supplémentaires pour  convaincre  des services réticents? Fallait-il passer du RMI au RSA, sans véritable utilité sociale comme  la suite l’a montré, au prix de quelques  milliards supplémentaires, départementaliser Mayotte, créer les postes de députés pour les Français de l’étranger – après leur avoir assuré la gratuité scolaire), multiplier les offices, agences , hautes-autorités de toutes sortes ?  Fallait-il refaire la carte   judicaire pour abandonner de petits tribunaux invendables et entreprendre à grands frais l’agrandissement  de ceux que l’on maintient ?  Faut-il relâcher toujours un peu plus les disciplines scolaires,   la baisse d’efficacité rendant nécessaire des recrutements supplémentaires ?  Fallait-il pour un fallacieuse politique du chiffre multiplier les travaux statistiques le plus vains de haut en bas de l’échelle,  ou sous prétexte de  rationaliser la gestion du personnel, généraliser de stériles   entretiens de carrière ?  Fallait-il que Sarkozy, pour faire avaliser aux hauts fonctionnaires une politique qu'eux-mêmes trouvaient le plus souvent absurde, les gratifie des  plus larges  augmentations de traitement qui aient été jamais accordées ? On pourrait multiplier ainsi la liste affligeante des décisions  dépensières prises à la petite semaine depuis des années.

L’accroissement  des dépenses publiques, n’est plus  depuis belle lurette, une option idéologique, ni même l’effet de la démagogie, mais,  comme dans une entreprise, la sanction de l’incompétence.

 Au contraire des officines libérales qui déplorent sans cesse le  manque de courage de nos gouvernants devant un modèle social trop généraux ou  les excès d’ un système « centralisé et jacobin » , c’est l’incompétence de ceux qui gouvernent qu’il faut mettre en cause. Et peut-être plus : la copie servile de modèles étrangers, souvent tenus, paradoxe suprême, pour « libéraux », voire une simplification abusive des approches qui est en réalité de  l’idéologie.

N’hésiterons pas à le dire : si aucune réforme n’avait été entreprise depuis trente ans dans certains secteurs clef  : collectivités locales, réforme de l’Etat, enseignement primaire et secondaire, si l’on  avait trouvé un système plus économique et plus juste que la CMU et l’AME pour soigner toute la population, des dizaines de milliards auraient été économisés, sans remise en cause d’aucune sorte du « modèle social français ».

Que tous les candidats en vue proposent une augmentation des impôts après l’échéance  présidentielle n’est que le revers de leur radicale inaptitude  à remettre en cause le modèle réformateur dépensier et brouillon qui  règne depuis   au moins vingt ans.

Et la  réforma fiscale, dira-t-on ? A vrai dire, on  n’en  parle aujourd’hui  que parce qu’il faut trouver d’urgence des ressources supplémentaires, qu’il faut   « presser un peu plus le citron ». 

Revenons aux fondamentaux : tout système fiscal est peu ou prou  injuste et  il le sera d’autant plus qu’il sera lourd. En même temps, la fiscalité se trouve au cœur d’un équilibre  social  subtil  et fragile : on ne joue pas avec elle sans précautions. Remettre à plat le système fiscal, cela s’appelle la Révolution française !  Elle n’est pas, que nous sachions, à l’ordre du jour.  Non que, des mesures radicales ne soient pas nécessaires,  mais peut-être pas dans ce domaine.

Répétons que la plus urgente de réformes, c’est de ne pas augmenter, voire d’alléger la charge fiscale. Qu’à partir de là des ajustements puissent être utiles, qui en disconviendra ? Mais dans un contexte si possible baissier : remplacer telle ou telle niche fiscale abusive par une réduction des  taux moyens  de l’impôt sur le revenu, contrôler assez les dépenses des collectivités locales pour que  la taxe foncière ne soit pas confiscatoire pour les petits propriétaires, alléger les charges des artisans et commerçants, voire de certains salariés et des  professions libérales, rapprocher la fiscalité de l’épargne de celle du travail, voilà des ajustements utiles. La TVA sociale, dont on parle depuis vingt ans et que le président vient de découvrir  peut être la meilleure ou  la pire de choses ;  la pire : un transfert du prélèvement du capital  vers le travail, vers les salariés consommateurs ;  la meilleure : un protectionnisme déguisé, destiné à sauver des emplois. Mais l’éclatement de l’euro le rendrait moins nécessaire dans la mesure où un changement de parité monétaire aboutirait au même résultat.

De toutes ces considérations doit ressortir ceci : dans un pays qui est déjà un des  plus imposés du monde (et le plus imposé des grands pays), ne plus augmenter la charge fiscale doit être  un  impératif catégorique.  Comment faire ? Posons  d’abord  le principe,  les gouvernements trouveront  bien les moyens. 

 

Roland HUREAUX*

 

  * Auteur de La grande démolition –  La France cassée par les réformes – Buchet-Chastel – janvier 2012

·                                                                                                                                  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] La différence tient aux ressources non fiscales de l’Etat ( vente du patrimoine , exploitations commerciales, bénéfices d’entreprises publiques ) et au déficit.

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29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 22:11

 

Article paru dans Marianne2 

 

Il nous a été rapporté que l’actuel président de la République, interrogé à Mont-de-Marsan sur la TVA sociale lors de la campagne électorale de 2007, ne semblait pas savoir exactement  de quoi il s’agissait. On en  parle pourtant depuis vingt ans.

Aussi est-ce dans la précipitation, en fin de quinquennat,  qu’est mise en place cette réforme qui  aurait pu être fondamentale.

Son principe en est simple : si  l’on considère que dans la masse des « prélèvements obligatoires », les cotisations sociales sont en définitive un impôt comme les autres, c’est se tirer une balle dans le pied que d’en charger les produits français (y compris ceux que nous exportons) et d’en exonérer les produits que nous importons.  L’effet est une grave perte de compétitivité, spécialement par rapport aux pays où le système social est peu développé ou inexistant, comme la Chine.  L’effet de cette distorsion, c’est  la perte de milliers d’emplois industriels.  La désespérante litanie des plans sociaux: Molex, Continental, Plastic-Omnium, Amora, Kronenbourg, Texas Instruments, Renault, NXPFrance, Jean Caby, Latécoère, Ducros, Thalès , Peugeot ou des délocalisations industrielles : Damart, Knorr, Cébé, Kenzo, Givenchy,  de ces dernières années  nous rappelle l’urgence du problème  

C’est pourquoi la TVA sociale ne saurait  être qu’un moyen  d’améliorer notre productivité et rien d’  autre.   Elle fait reposer une partie du coût de la solidarité sur les importations et en  décharge les exportations. Ce qui est visé, ce n’est pas le consommateur, c’est l’importateur. Pourquoi  ne pas le dire ?  c’ est une sorte de protectionnisme déguisé.  

Malheureusement les propos oiseux des uns et des autres  ont multiplié les malentendus : pour certains, elle serait une manière de financer le « trou » de la Sécurité sociale ;  il ne saurait en être question ;  la TVA sociale n’a de sens qu’à charge égale : en profiter pour combler les déficits sociaux  serait la dénaturer. C’est ce genre de suggestions, venues de la majorité,  qui avait fait  retirer le projet en 2008.  D’autres, en particulier au sein du patronat, y voient un moyen de diminuer les salaires réels  et d’accroître ainsi   les profits ;   il n’en est pas question non plus : le projet n’a de chances d’aboutir que s’il  est organisé de telle manière qu’il ne réduit pas le niveau de vie des salariés.  

Les puristes diront que la protection sociale doit  garder un financement propre, de type « coopératif » et donc demeurer  assise  sur le travail, sous peine de dériver dans l’assistanat.  Mais  comment éviter l’assistanat si la politique macro-économique  induit un volant de près de 4 millions de chômeurs  et précipite notre désindustrialisation ?   

La meilleure objection qu’on puisse faire à la TVA sociale est en définitive de dire qu’on peut obtenir un résultat analogue en dévaluant la monnaie. Comme la TVA sociale, une dévaluation renchérit les produits importés et  abaisse le prix des produits français. L’euro, qui  nous empêchait de le faire,  étant moribond, c’est  ce que  certains espèrent. Mais si l’éclatement de l’euro permet à la France de retrouver un peu de compétitivité face à l’Allemagne, il  n’est pas certain  qu’elle en retrouve beaucoup vis-à-vis du reste du monde.

La TVA, si mal nommé sociale, est à géométrie variable : on peut ne transférer sur la TVA qu’une petite  partie des cotisations sociales : c’est de cela qu’ il est question aujourd’hui.  Pourquoi  donc  ne pas faire l’essai ?

 

Roland HUREAUX *

 

 

·        Auteur de La grande démolitionLa France cassée par les réformes, Buchet-Chastel, janvier 2012

 

 

 

 

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29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 22:06

 

Que François Hollande ait proposé de supprimer le quotient familial  déjà plafonné depuis  1981, témoigne d’abord  de son manque d’imagination : il a sans doute demandé des idées à ses correspondants de Bercy et on sait que l’illustre maison,  depuis trente ans, propose cela  dès qu’il manque de l’argent dans la caisse,   ce qui arrive souvent.

Mais il  n’est  pas le seul. Bruno Le Maire, en charge du programme de l’UMP,   avait  déjà,  il y a deux mois,  suggéré  d’imposer les allocations familiales.  La cible était la même.  Comme le célèbre barde gaulois, il fut immédiatement  ligoté et  bâillonné ! La proposition fit long feu.

Il  y a deux ans, il avait été question de supprimer la carte de famille nombreuse de la SNCF. Là aussi, devant le tollé, on la rétablit, plus avantageuse. Réussie parce que faite en catimini  fut par contre la  réduction des bonifications de retraites en fonction du nombre d’enfants,  suppression qui est une absurdité démographique

L’idée de réduire  les avantages familiaux, que la non-revalorisation régulière et le pompage continu  du régime famille au  bénéfice du régime vieillesse érode déjà au fil des ans, est récurrente. Mais elle  suscite heureusement de fortes résistances  dans la société française, bien au-delà d’associations familiales affaiblies. Juppé s’y était cassé les dents en 1995, Jospin en 1997. La leçon n’a pas encore été comprise apparemment : on oublie vite,  de nos jours.   

« Le quotient familial a pour objet de favoriser la natalité en général. Pas favoriser la natalité chez les classes modestes uniquement, mais chez tous les Français dans leur ensemble. », dit un blogueur pourtant  hostile  à la proposition de Hollande.

Non, il  ne s’agit,  à la base de ne  rien favoriser du tout, mais    d’établir une  simple  justice : serait-il juste, à revenu  égal, d’imposer de la même manière ceux qui élèvent des enfants et ceux qui n’en élèvent pas ?

Ce qu’on dit très peu : la politique familiale est en fait  la contrepartie des retraites obligatoires.  Ceux qui travaillent ont,  tous ensemble,  la charge du troisième  âge et celle du premier âge. La charge du troisième âge est largement mutualisée du fait des retraites par répartition. Qu’en compensation,  celle du premier âge fasse l’objet d’une  prise en charge collective au moins  partielle  est aussi une mesure de justice. D’autant que pour que demain le troisième  âge soit soutenu, il faut que  le premier le soit aujourd’hui. Les pays européens – presque tous sauf la France – qui ont perdu de vue cette logique  démographique  élémentaire   vont   le payer cher.

Quant au quotient familial lui-même, voté à l’unanimité en 1945, socialistes  et communistes compris, on peut en effet dire  qu’ il favorise les revenus élevés. Mais à l’âge où les enfants sont encore à charge – disons entre 25 et 45 ans,  bien peu gagnent des cent et des mille,   hormis  quelques golden-boys qui se targuent souvent  de ne pas avoir d’enfants et peut-être même votent à gauche.  Les revenus vraiment  élevés ne viennent, quand cela arrive,  dans notre société gérontocratique, que sur le tard , à un moment où les enfants sont  déjà grands.

A vrai dire, toute  proposition, quelle qu’elle soit,  qui tendrait à affaiblir le système d’aide aux enfants (nous préférons  cette  expression qui rappelle que  beaucoup   sont aujourd’hui  élevés dans des familles monoparentales ou recomposées ) aggraverait un double déséquilibre :

-                     L’évolution conjuguée de l’impôt sur le revenu, qui , depuis trente ans, n’a cessé de baisser, des prestations familiales qui n’ont cessé d’être érodées et du quotient familial, qui, lui, a été plafonné , font que pour les  classes moyennes , les impôts  nets  payés  n’ont cessé de baisser pour ceux qui n’avaient pas d’enfants et d’augmenter  pour ceux qui en avaient.

-                     Du fait du chômage, de la  baisse relative des salaires dans la valeur ajoutée,  et surtout de la fin de l’inflation ( qui  favorisait  les  jeunes qui achètent une maison), le rapport des revenus entre la partie médiane de la population : jeunes foyers, jeunes parents, jeunes salariés et la partie ancienne,  salariés en haut de l’échelle, retraités, n’a cessé de se dégrader au détriment des premiers. Que les référendums sur l’Europe aient donné le maximum de non chez  les jeunes actifs est significatif.  

Mais il est un paradoxe plus profond : le souci de rigueur  budgétaire « à l’allemande »  qui  sous-tend la politique de l’euro  est celui d’une société déjà  vieille et  frileuse pur qui la stabilité, notamment monétaire, est la valeur absolue. En revanche,  les tranches les plus âgées de la  population sont  les plus favorables à la monnaie unique, gage de  stabilité.  En « tapant », pour sauver celle-ci,  et  pour trouver des économies  sur les  transferts – ou déduction d’impôts - réservés au   soutien des plus jeunes, c’est dans une véritable spirale de mort que s’enfoncerait  la France.

On connaît la situation catastrophique de la démographie allemande. Depuis 2000 et pour  la première fois depuis 1870, il y a plus de naissances en France qu’en Allemagne. S’il y a quelque chose à prendre du modèle allemand, ce n’est sûrement  pas son évolution démographique. En envoyant un signal négatif, quel qu’il soit,   à ceux qui se préoccupent de reconduire les générations, c’est cette mauvaise voie que nous emprunterions.

 

Roland HUREAUX *

 

 

 

Vient de publier La grande démolitionla France cassée par les réformes, Ed. Buchet-Chastel, janvier 2012

 

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29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 22:03

Article paru dans Marianne2


Dans le passé, la situation à cent jours des élections présidentielles a rarement été aussi  insaisissable.

Le rejet du président sortant, total chez les 50 % de Français qui se reconnaissent  dans la gauche (et dont certains avaient été séduits  en 2007) et  au moins autant plus dans une frange  (environ 10 %)   se reconnaissant dans la  droite,   rend sa réélection improbable. Dans les sondages, la stabilité du curseur  autour de  60%-40% au second tour,  à son détriment,  peut lui faire craindre un échec cinglant. Plus que de la droite qui, sur la plupart des  sujets, n’a pas reculé, c’est sa personnalité qui est en cause.

Même si Marine Le Pen peut être présente au second tour, elle n’a aucune chance de le gagner.

Restent vainqueurs possibles Hollande et peut-être Bayrou,  Bayrou étant, à cette heure, le seul à pouvoir combler une partie du  vide qui serait creusé par un effondrement ou  un retrait de Sarkozy et  qui  pourrait battre Hollande.

Le premier paradoxe de cette situation  est   que   les programmes  de ces deux favoris sont à peu près les mêmes : Hollande est assez libéral pour ne pas effrayer sérieusement les grands intérêts ; Bayrou, pourtant dernier avatar de la démocratie chrétienne, a  tellement transigé avec l’esprit du temps, par exemple en promouvant le  mariage homosexuel, qu’il est devenu,  sur le terrain sociétal,  très proche des socialistes.

Le deuxième paradoxe est que tant la personnalité que les programmes de ces deux hommes se situent on ne peut plus aux antipodes de ce  qu’attendent aujourd’hui des Français. Il  n’  est pas trop aventuré de penser que,  par-delà sa manière tapageuse  et brouillonne de gouverner, une grande partie du discrédit de Sarkozy résulte  de la récession économique, de la stagnation du pouvoir d’achat, de la désindustrialisation qui ont marqué son quinquennat. La crise mondiale n’explique pas tout. La situation actuelle de la France est l’effet de la combinaison de  la contrainte de l’euro   et du poids d’un Etat bureaucratique et social que, malgré ses rodomontades,  l’ancien président n’a  pas  réussi à réduire  et que le peuple rejette autant que ses élites.  

Sur aucun de ces sujets, Bayrou et Hollande, tous deux désespérément conformistes et prisonniers de la pensée unique, n’apportent la moindre réponse.     La doctrine européenne est congénitale au  centrisme dont se réclame Bayrou, elle l’est presque autant à Hollande,   disciple de Jacques Delors. Tous les deux, pour sauver l’euro,  ne laissent envisager que l’amère perspective d’un  alourdissement  de la pression fiscale,  que la plupart des  Français  (pas seulement les riches !) trouvent déjà  accablante. Aucun n’envisage ce que pourrait être une  France d’après l’euro, une perspective qu’il est de plus en plus nécessaire d’envisager; aucun n’a une vision quelconque  en matière de politique étrangère. 

Tel et le mystère de l’alternance politique : on n’hésite  pas à dire que Bayrou et Hollande  ne feraient, sur à peu près tous   les sujets  de fond (euro, fiscalité, délocalisations) qui ont rendu Sarkozy impopulaire, qu’aller dans le même sens. Avec un peu plus de tenue, certes et même un ancrage  rural  qui a toujours manqué au maire de Neuilly. Mais à quoi sert cet ancrage si , quant à leurs idées, les intéressés sont plus près, plus près du Siècle ou de la Trilatérale que de la France profonde ?  

Le troisième paradoxe est que ceux qui devraient être les héros de l’heure  sont fatigués : tous ceux qui  avaient à  peu près prévu ce qui est en train de se passer,  en dehors du Front national, sont aujourd’hui marginalisés : Chevènement, Villiers, Boutin. Plus flou dans ses aspirations, Villepin est aussi au bout du rouleau. Dupont-Aignan  ne décolle pas.  Comme les officiers  de Dino Buzzati dans Le désert des Tartares, ils sont réformés au moment où la guerre  qu’ils  ont passé leur vie à préparer,  va éclater. Mélenchon, dont les perspectives sont meilleures, est trop contradictoire  pour qu’on le situe dans cette mouvance.

De ces paradoxes, on ne tirera aucun pronostic. Aujourd’hui, l’élection de Hollande serait  presque assurée. Mais de lourdes    incertitudes pèsent sur le scrutin. D’abord la crise économique  peut s’aggraver et provoquer  la rupture de l’euro : des chiffres accablants vont sortir mi-février, la Grèce a de lourdes échéances en mars. La rupture de l’euro serait un tremblement de terre de première magnitude. Presque autant que des événements militaires que certains annoncent au Proche-Orient.  Il  faut envisager que  Sarkozy, à la vue de sondages ne lui laissant guère d’espoir, se retire :   une grande turbulence apparaîtra  alors  du côté droit  dont on ne sait  ce qui en sortirait.  Marine Le Pen n’est pas sûre de pouvoir récolter les 500 signatures nécessaires à sa candidature, moins à cause des pressions  de l’UMP que de la prudence des maires plus que jamais soucieux de rester  politiquement corrects. Ce qui serait une grave anomalie démocratique pourrait aussi avoir des effets imprévisibles.

 

Roland HUREAUX

 

 

 

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29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 21:47

 

INFLATION, DEVALUATION, JUSTICE ET INJUSTICE

 

On peut être surpris d’  entendre, à la faveur de la crise de l’euro, ressurgir le vieux discours selon lequel l’inflation – à laquelle l’euro devait mettre fin –  et la dévaluation -  qui résultera pour certains pays (pas nécessairement la France) de la fin de l’euro, seraient des pratiques immorales. Le  débat n’est certes pas  illégitime, mais  un tel discours fait l’impasse sur   les  centaines de dévaluations  qui ont eu lieu à travers le monde au cours du siècle passé, sur    le fait qu’en dehors de la zone euro, les changes sont flottants , ce qui signifie des modifications quotidiennes de parité sur lesquelles les  banques spéculent un peu partout,  sans parler des  montagnes de turpitudes que couvre le système financier à travers le monde, turpitudes vis à vis desquelles un changement limité de parité , généralement contraint,   semble une faute bien vénielle ! Un peu comme si  au petit matin d’une immense orgie, quelqu’un vous reprochait un verre de vin !

Mais puisque  la question est posée, tentons d’y répondre. 

Et d’abord clarifions les  notions. L’inflation veut dire deux choses différentes : la production excessive de signes monétaires (par les Etats ou par les systèmes bancaires)  ou  la hausse des prix. La hausse des prix implique la dépréciation de la monnaie. Pendant longtemps, l’inflation des signes monétaires avait entraîné de manière automatique celle des prix. A l’heure de la mondialisation, qui voit la concurrence internationale  bloquer  les prix et les salaires vers le bas, il semble que les deux soient, pour la première fois dans l’histoire, déconnectés. Quoique la masse monétaire mondiale soit aujourd’hui très largement excessive (on parle de 400 000 milliards de dollars pour un PIB mondial de 40 000 milliards), ce fait ne se traduit pas par une hausse importante  des prix (sauf dans l’immobilier).

La dévaluation est la perte de la valeur de la monnaie par rapport à un étalon qui était autrefois l’or, qui est encore, de fait,  le dollar,  mais qui est également l’ensemble des autres monnaies. La dévaluation ratifie   la  dépréciation ; elle résulte du marché des changes ou  d’une décision administrative. Mais quand une monnaie s’est dépréciée, aucune décision administrative n’empêchera qu’  elle finisse par être dévaluée.

On  peut naturellement obtenir le même  résultat par la réévaluation des autres monnaies ou d’une seule. Il est arrivé souvent en Europe, depuis  1969,  que le mark seul soit réévalué, ce qui épargnait  aux autres Etats de  dévaluer.    Depuis la  disparition de l’étalon-or, les monnaies n’ont de valeur que relative.

Si l’on considère le fait même de la dévaluation, même relative, elle n’affecte qu’en apparence le patrimoine d’un pays puisque elle est généralement la sanction d’une production exagérée de monnaie et donc d’une hausse artificielle de la valeur des revenus et des patrimoines du pays. Sans préjuger de la distribution des actifs avant ou après la dévaluation  qui est une autre question,  leur masse globale est rétablie par la dévaluation  au niveau qui aurait toujours dû être le sien. La dévaluation  « remet  les  pendules à l’heure ». En un sens, ce n’est pas la dévaluation qui est immorale,  ce ne pourrait être que  l’inflation qui l’a précédée et rendue nécessaire.

Quant à ses effets, il faut distinguer  l’interne et l’externe. Dans le pays, tout le monde est en principe logé à la même enseigne. Les prix et les salaires ne changent pas leur valeur nominale, en tous les cas pas immédiatement. Et  si un particulier, prévenu de la dévaluation, transfère  à temps une partie de ses fonds à l’étranger pour  qu’ils soient maintenus à leur valeur internationale antérieure, s’exemptant du sort commun de la patrie, c’est lui que la morale commune blâmera, avec juste raison. Il pourrait même être condamné par les tribunaux s’il  a violé les règles du  contrôle des changes ou bénéficié d’un délit d’initié.

S’agissant des créances et des dettes internationales, publiques ou privées, selon la manière dont elles sont libellées, et les négociations éventuelles qui accompagnent un changement de parité,  les agents extérieurs pourront être gagnants ou perdants. Ni plus ni moins toutefois que  lors des changements de parité quotidiens qui interviennent sur les marchés des changes. Ceux-ci sont si bien intégrés à la vie internationale que la plupart des agents économiques se couvrent  face à eux  de différentes manières – assurance, marché à terme. Mais indépendamment de cela, les créances et les dettes internationales échappent au droit commun pour être régies par ce qu’on appelait au Moyen Age  le droit des gens ( jus gentium ) que nous appelons aujourd’hui le droit international:  les gens, c’est-à-dire les gentils, les étrangers . Seul un Etat constitué ayant le caractère d’une « société parfaite », il a toujours été considéré que le droit des gens pouvait suivre des  règles spéciales, arbitrées, dans les meilleurs des cas, par des juridictions ad hoc, mais souvent  par la force des armes. Si spoliation il y a, elle intervient dans un contexte très différent du droit interne.

Comment ignorer, en outre, les effets positifs qu’apporte presque toujours, sur le plan économique, une dévaluation ?  Non point qu’elle soit un bien en soi,  mais dans la mesure où elle apparaît comme un retour au réel,  un réajustement sur la vérité, distordue par l’inflation ?  Si l’on considère que la valeur d’une monnaie est en réalité  le prix moyen auquel sont vendus les produits d’un  pays, une dévaluation s’assimile à une opération de soldes destinée à stimuler les ventes d’un pays    qui ne vend pas assez et dont, pour  cette raison,   les comptes sont déséquilibrés. Le rééquilibrage produit par la dévaluation est presque toujours  automatique, même s’il intervient avec un délai de quelques mois. Toutefois la dévaluation, issue de l’inflation, peut, à son tour, du fait de la hausse des  prix importés, nourrir  l’inflation et entraîner le pays dans un cercle vicieux (une « spirale inflationniste »). C’est pourquoi elle est généralement accompagnée d’un plan de rigueur  destiné  à en préserver  le bénéfice en termes de compétitivité.

En fait, derrière la question de la dévaluation, se trouve celle de l’inflation. Là aussi , il faut savoir de quoi on parle :  il faut distinguer l’inflation galopante qui se traduit par une dépréciation ultra-rapide de la monnaie tendant vers une valeur zéro , telle qu’elle s’est produite en France sous la Révolution française, en Allemagne en 1923 et en 1945  , en Russie en 1990  ou assez souvent en Amérique latine, d’une inflation modérée ( « à un chiffre »  comme on dit) , de l’ordre de 5 %par an : c’est ce genre d’inflation qui, dans tous les  pays,  a,  plus ou moins, accompagné la croissance des Trente Glorieuses. Il ne faut pas davantage confondre ces deux genres d’inflation qu’il ne faut  identifier l’addiction éthylique mortelle   et l’habitude de boire un verre un vin à chaque repas !  

Le caractère social de l’inflation est analysé diversement. On peut, si l’on est strict, le considérer comme le vol d’une partie des encaisses  (qu’ils portent ou non des intérêts par ailleurs) aux épargnants. Mais on peut aussi bien dire qu’il s’agit d’  un impôt sur ces mêmes encaisses, simplement un peu plus hypocrite, moins « citoyen »  que l’impôt sur le revenu ou la consommation.

On pensait au temps des Trente Glorieuses que l’inflation était plus favorable aux salariés qu’aux patrons. C’est seulement vrai dans la mesure où une politique très rigoureuse en vue de la contenir crée  un volant de chômage et donc une pression à la baisse sur les salaires ; en période de « surchauffe » ou de plein-emploi, au contraire,  ce sont  les salariés qui sont en position de force dans les négociations salariales. Inutile de dire que depus vingt ans,   la zone euro se situe clairement  dans le premier cas de figure : celui d’un volant de chômage délibérément accepté pour  préserver une monnaie stable : en France,  le franc fort, puis l’euro.  

Mais l’école autrichienne a montré cependant que les plus fortunés, parce que mieux informés,  mettaient plus facilement leurs avoirs à l’abri de l’inflation que les petits épargnants  et qu’elle pouvait aussi bien être tenue pour une spoliation des pauvres, pour peu qu’ils aient quelque  épargne.

Un autre effet, souvent rappelé par Alfred Sauvy, c’est que l’inflation,  entraînant  la baisse des intérêts réels, qui deviennent quelquefois négatifs, se traduit par un transfert des personnes âgées, riches ou pauvres,  généralement créditrices,  vers les jeunes ménages, généralement débiteurs, surtout ceux qui ont emprunté  pour acquérir un logement ou investir. On serait ainsi tenté de dire que,  certes,  l'inflation est injuste mais que l’inflation c’est la vie.  L’atmosphère inflationniste de  l’après-guerre est  inséparable du baby-boom. La propension internationale à l’inflation se renverse au tournant des années  70 - 80, quand le monde occidental vieillit : les plus de 50 ans deviennent majoritaires dans la population, les taux d’intérêt réels  deviennent positifs, il est de plus en plus difficile à un petit salarié  devenir propriétaire. Le choix de la stabilité des prix est celui d’une Europe vieillissante. Le  contrôle des naissances et le contrôle des prix ont  partie liée.

Autour d’un taux d’inflation international moyen , variable d’une décennie à l’autre, les différents pays se distribuent d’une manière à peu près constante : entre l’Allemagne , championne bien connue de la faible inflation avec la Suisse et les Pays-Bas, et les pays d’Amérique latine ou d’Afrique (hors zone franc), un dégradé  place les Etats-Unis en position moyenne à égalité avec la France,  puis viennent le Royaume-Uni  ( aujourd’hui  un peu  plus porté à l’inflation  qu’il  n’était  ) et l’Italie , puis les  autres pays méditerranéens. Mais on se tromperait lourdement à voir là  un concours de vertu. Il s’agit de   constantes culturelles propres à chaque pays  qui ne se modifient que sur le   long terme.  L’Allemagne a encore en tête l’expérience  de  1923, sorte de traumatisme de la petite enfance  qui  rend l’inflation très impopulaire dans  l’opinion allemande ;   les autres pays n’ayant  pas eu cette expérience au cours du XXe siècle sont  moins rigides. Il est hasardeux de jeter la pierre à certains gouvernements jugés plus  laxistes. Le taux « naturel » d’inflation d’un pays (variable selon les générations  mais à  peu près constant  par rapport aux autres pays) est un régulateur du consensus social, lequel est  plus ou moins difficile à obtenir d’un pays à l’autre ou qui, disons, s’obtient avec des  moyens différents. Ces différences n’ont  eu aucune incidence sur la seule variable réelle : la croissance. Une  société en croissance rapide, fortement   bouleversée, a même une tendance plus forte à l’inflation : ce fut ainsi le cas du Japon des années 1950-1980.  

Ces considérations historiques ou sociologiques apparaitront naturellement choquantes par rapport à la théorie du droit de propriété pour laquelle 1 franc égale 1 franc ; si l’inflation m’en prend 10 %, il y a spoliation, à plus forte raison quand cette inflation aboutit à  une décision gouvernementale    de dévaluation par rapport à un étalon fixe comme l’or.

Certains en  tireront que l’objectif de l’inflation zéro est le seul qui soit compatible avec la doctrine sociale  chrétienne.

Dans cette vision idéale, seul   l’enrichissement par   le travail  (incluant le profit d’une entreprise utile)  et par l’épargne est légitime   et la propriété  ainsi  acquise est un droit sacré, même s’il emporte avec lui des devoirs.

Cette théorie se heurte malheureusement à bien des réalités  qui font qu’elle n’est qu’un idéal.    

D’abord ce fait massif que  les sociétés hier et d’aujourd’hui, pour peu qu’on veuille les regarder avec lucidité,  multiplient les distorsions  permettant  beaucoup des gains qui n’ont pas grand-chose à voir avec le travail  et l’épargne. Autrefois,  la prédation guerrière était la source de bien des fortunes. La  grande corruption, étendue sous l’Ancien régime et la Révolution (combien de fortunes bâties sur la spoliation des biens du clergé !) a, au moins dans les pays développés,  régressé ensuite, pour reparaître en grand dans la période récente. Elle s’étend à peu près au monde entier.  Et ne parlons pas des narcotrafics qui ne conduisent pas tous en prison !  Ou de l’évasion fiscale massive.  Même si on les juge légitimes, les profits boursiers les plus importants  vont souvent avec les délais d’initiés. Bien peu de fortunes industrielles qui ne se bâtissent sans lien étroits  avec l’Etat.  Si le classement  des grandes fortunes met en valeur  des  fortunes industrielles légitimes, il en est d’autres qui le sont moins et qui ne s’affichent pas. Le système fiscal est rempli de tant de distorsions qu’il s'en faut de beaucoup qu’on puisse  le considérer comme juste.  Une législation compliquée crée des « effets d’aubaine » dont tirent parti les plus habiles. La loi du 3 janvier 1973   interdit à l’Etat français  d’emprunter à taux zéro à la Banque de France  et l’a  obligé    à  emprunter aux banques,  lesquelles peuvent, elles ,  se refinancer à des taux plus faibles auprès de la banque centrale : enrichissement sans cause et sans risque qui n’est apparu dans toute sa gravité que depuis que les déficits des Etats  ont explosé  et que les banques ont été privatisées . La dette actuelle  de l’Etat, sur laquelle les moralistes sont si diserts, serait aujourd’hui  égale aux intérêts cumulés  versés aux banques depuis 1973.  

L’explosion de la bulle financière internationale au cours des années 2000, par l’effet bien connu du multiplicateur qui permet au système bancaire de se développer en circuit fermé, indépendamment  de la croissance économique réelle,  beaucoup plus lente, s’est traduite par un transfert vers les banques, leurs dirigeants et leurs actionnaires,  d’une part plus importante de la richesse nationale, cela dans tout le monde développé. Un des effets les plus pervers de cette situation est le drainage vers la spéculation financière des meilleurs talents scientifiques. Sachant que le progrès scientifique et technique est la seule base véritable du progrès économique, l’Occident est ainsi, par la cupidité de certains,  en train de scier la branche sur laquelle il est assis.

On peut même rappeler, si on veut être puriste, que toutes les grandes religions interdisent le prêt à intérêt. Même en admettant que cette antique loi ne vise que le prêt à la consommation, non à l’investissement, il est clair que, sur ce chapitre, personne n’est aujourd’hui moralement en règle.

Comme tout ne profite pas qu’aux riches, on  peut dire  à l’inverse que le blocage des loyers ou des fermages à la sortie de  la guerre, avilissant la valeur locative des biens fonds,  s’est aussi  traduit par une sorte de spoliation.

Sur un autre plan, les  retraites par répartition ne sont-elles pas une immense injustice puisque ceux qui n’ont pas fait l’effort d’élever des  enfants  reçoivent autant que ceux qui  ont fait cet effort,  alors même que ce sont les enfants de ces derniers qui nourriront  les premiers dans leurs vieux jours ?  L’injustice serait encore pire dans un système retraite par capitalisation puisque capitaliseront  plus facilement ceux qui n’auront  pas d’enfants à élever. Et ne parlons pas de la division des patrimoines, dont pâtissent d’abord  ceux qui se soucient de préparer l’avenir de la société. Les prestations familiales ne compensent qu’en partie ces  distorsions. Un  accord récent  des partenaires sociaux, parmi les plus scandaleux,  a  pratiquement supprimé les bonifications de retraite complémentaire dont bénéficient les pères et mères de famille !  

C’est dire que dans cette immense accumulation de grandes et petites injustices, l’inflation n’est qu’une donnée  parmi  bien  d’autres.

 

Les « structures de péché »

 

On  dira que ce n’est pas une raison pour ne pas lutter contre une injustice particulière   (et pourquoi pas l’inflation ?) dès lors qu’on l’a repérée et qu’on croit avoir prise sur elle, qu’importent les  autres. La difficulté est que ces différentes manières par lesquelles la stricte justice distributive est gauchie s’articulent entre elles, forment ce que le pape Jean-Paul II a appelé des « structures de péché » : les distorsions à la justice dans un domaine en entraînent dans d’autres, ce qui rend difficile de les traiter séparément.  Elles peuvent se déplacer : faute de pouvoir modifier la propension  dépensière des Etats, dès lors que l’inflation a  baissé, notamment depuis la création de l’euro, on a assisté à une explosion des déficits ;  trop de rigueur contre l’inflation, on l’a dit, aggrave le chômage, selon la vieille loi de Philips, toujours valable quoi que certains prétendent. En ayant une approche trop simple de   la vertu financière,  on ne fait que transférer les déséquilibres. Les distorsions peuvent  aussi se compenser : si la société défavorise de multiples manières les jeunes ménages, qu'ils se rattrapent en bénéficiant d’un peu d’inflation,  pourquoi pas ? Si les marchés internationaux écrasent à minima le revenu agricole,  que la profession bénéficie du statut du fermage, qui  lui  en voudra ?

Certains  déséquilibres sont  intrinsèques à la  nature humaine. La vie économique normale suppose que les acteurs, particuliers, entreprises ou Etats, soient tantôt excédentaires, tantôt déficitaires et que les dettes contractées à un moment soient remboursées à un autre, ce jeu satisfaisant aux exigences de l’équilibre général.  Mais ce schéma ne  marche qu’à court terme et entre   partenaires  à peu près égaux. A  long terme, on s’apercevra vite que    les mêmes  sont comme on dit « structurellement excédentaires » et les autres « structurellement déficitaires ». Que faire alors quand une partie des joueurs est « plumée » ? Arrêter le jeu ?  Ce n’est pas possible. D’une manière ou d’une autre il faudra effacer les dettes pour que la partie continue.  C’est particulièrement vrai quand  les partenaires structurellement déficitaires ont la force physique avec eux : c’est aujourd’hui  le cas des  Etats, particulièrement du plus fort d’entre eux, les Etats-Unis. Mais ça l’est aussi vis-à-vis de partenaires plus faibles dont la poursuite du jeu  exige qu’ils restent autour de la table. Il est alors  mille moyens pour les débiteurs  de ne pas rembourser : l’inflation, le rééchelonnement ou l’annulation des dettes (souvent pratiquée avec les pays du tiers monde dits « les moins avancés »), voire  la spoliation pure et simple (on connait le précédent des  emprunts russes). Tous valent mieux que le moyen ultime de « purger » les dettes qu’a  souvent été dans  l’histoire la guerre. Ce déséquilibre économique  structurel  entre les forts et les fables, ne serait-ce pas la raison pour laquelle l’Evangile dit    qu’ « il faut prêter sans rien attendre en retour » ?

Faut-il aller jusqu’à condamner l’ «horreur économique » ? Non.   Certaines   injustices sont parfois nécessaires, voire utiles. Des fortunes entassées aux limites de la  légalité, en tous les cas de la moralité ( par exemple les profits de guerre) ont permis le décollage de certains pays.  A vouloir trop moraliser, on risque de casser le ressort du profit qui demeure un moyen fondamental de développement des forces productives. Mais entre le cynisme  pour qui tout est « pourri »  et le moralisme   naïf ,  il y a de la marge.   

Vouloir moraliser  la vie économique  de manière trop simpliste, c’est rien de moins qu’ignorer le péché originel. L’ignorance du péché originel, c’est ce qui fonde toutes les utopies, voire les idéologies : la croyance naïve qu’en agissant sur un seul des facteurs, on fera faire de progrès décisifs à l’humanité. Personne ne croit plus aux grandes utopies, qui,  partant du principe que « la propriété c’est le vol » (ce qui, on l’a vu, est souvent vrai), supposaient que  son abolition rendrait les hommes meilleurs. Mais il est d’autres formes d’utopies.

Par exemple un projet de monnaie mondiale. Bien peu de partisans de l’euro qui n’envisagent un jour sa fusion avec le dollar.   Fausse bonne idée. La pluralité monétaire est nécessaire pour que chaque peuple aille à son rythme. La  Suisse,  qui a toujours eu son autonomie monétaire,  est  devenue une puissance industrielle, alors que  le Massif central qui  l’ a perdue  depuis longtemps , obligé de marcher au même rythme que des  régions  françaises mieux pourvues, s’est peu à peu désindustrialisé. On pourrait  faire une comparaison analogue entre  l’île Maurice et   la Réunion. Le Massif central et la Réunion, handicapés par leur rattachement monétaire  à la « République une et indivisible », bénéficient, chacun à sa manière,  de la solidarité nationale.  Entre les pays, la diversité monétaire est un puissant facteur d’aménagement du territoire, une monnaie plus fable compensant les handicaps.  Les économistes ont mis au point, à partir de là,   la théorie de zones monétaires optimales : celles  où les  déséquilibres ne  surpassent pas  la capacité à être solidaires. Les Allemands veulent  bien être solidaires de leurs compatriotes de l’Est, pas des Grecs. Il est certain  que le monde n’est pas une zone monétaire optimale,  il n’est  pas sûr que la zone euro le soit.

L’inflation zéro ou proche de zéro est, compte tenu de tout ce que nous avons dit, une autre forme d’utopie.  Elle participe à ce que Philippe Muray appelait l’ « empire du bien ». Cette utopie s’est trouvée  renforcée en France par une admiration  béate  de l’Allemagne, issue  de la défaite de 1940.  Elle a  sous-tendu la création de l’euro : enfin la France serait contrainte de  se plier  à la rigueur allemande !    La Banque centrale européenne n’a  d’autre mission que de combattre l’inflation (au mépris de toutes  les autres finalités d’une politique monétaire, comme l’emploi).  Mais ce que nous tenons pour une vertu chez le seul peuple qui s’en approche,   l’Allemagne, n’est peut-être qu’une névrose, inséparable de la singularité historique de ce peuple  et aujourd’hui  de son vieillissement.  Il en va  dans l’économie comme dans la   vie où le visage de la vertu recouvre souvent une psychorigidité morbide

Cet esprit utopique  qui cherche la perfection dans un domaine circonscrit en perdant de vue  les structures de péché dont ce domaine est inséparable,  et sans doute la  vertu de miséricorde,  est une tentation particulière à certains  chrétiens. Le dictateur portugais  Salazar, professeur d’économie et  catholique convaincu voulut  éliminer l’inflation  et  faire  de l’escudo une monnaie parfaite,  aussi forte que le  franc suisse. Le résultat de  cette politique menée  pendant quarante ans : la  stagnation de son pays, des centaines de milliers de travailleurs obligés d’aller chercher  du travail en France, un retard considérable, y compris par rapport à l’Espagne. 

Les gérants du FMI qui précédèrent  Strauss-Kahn, adeptes notoires du catholicisme social,  ont tenté d’imposer des disciplines analogues dans le courant des années quatre-vingt-dix  à des  pays comme  le Brésil ou l’Argentine. Au mépris de la propension inflationniste invétérée de ces pays,  on  avait posé qu’  un peso ou un réal vaudraient désormais, de manière définitive, un dollar.  Au début pas de problème ; mais peu à peu le naturel revint, se traduisant  par des tensions croissantes. Interdite  de dévaluation, l’Argentine    plongea  dans une crise profonde qui se traduisit  par un chômage étendu et des milliers de suicides. Nul ne doute que les responsables dont nous parlons, couverts d’honneurs par la bien-pensance, auront à rendre compte au jour du jugement de leurs erreurs, des conséquences dramatiques de leur souci étroit et  obstiné d’imposer la vertu monétaire sans aucune considération des nombreuses variables culturelles et sociales qui en sont inséparables.

Ce souci de justice très circonscrit, quand il s’exprime dans un océan de turpitudes  dont  les  justiciers eux-mêmes  tirent souvent  parti  sans le savoir , autant qu’à  l’utopie  s’assimile  au pharisaïsme : une justice sans miséricorde et qui, regardant les hommes par le petit bout de la lorgnette, voit  la paille dans l’œil de certains (hier l’Argentine, aujourd’hui la Grèce) sans voir la poutre qui, sur d’autres plans et sous d’autres formes, est dans le leur.  

Cela est aussi une attitude typique de technocrate en charge d’un domaine  spécialisé  de l’action publique et qui  n’a rien à faire  des autres aspects de la vie sociale : tant qu’elle n’inspire que des  d’exécutants sectoriels, elle n’a rien que de normal. Si elle se manifeste au niveau le plus élevé, on peut l’assimiler à une  forme de bêtise.  Rien de plus dangereux !

Dépasser le moralisme étroit et circonscrit pour considérer les ensembles,  voir par-delà tel dysfonctionnement  particulier l’immense misère de l’homme, l’ océan  d’injustices accumulées dans lesquelles il se trouve plongé  et au travers duquel , il doit néanmoins  aller de l’avant,  c’est ce qui exige, non seulement  l’intelligence des ensembles mais aussi  la  bienveillance. C’est la grandeur de la politique. La lutte contre l’inflation, pour importante qu’elle soit,  ne saurait être  le  souci unique  des gouvernants : il en est d’autres encore plus graves. La paix civile, par exemple, pour un gouvernement soucieux du bien commun,  est un objectif qui passe infiniment l’orthodoxie monétaire ou financière.

 

Roland HUREAUX *

 

 

·        Auteur de La grande démolition – La France cassée par les réformes, Buchet-Chastel, janvier 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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